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Richard Dawkins: Les mystères de l'arc-en-ciel
Bayard 2000 Unweaving the rainbow John Maddox 1998 Nous
ferons ultérieurement un court commentaire de cet ouvrage
plein d'humour
Cette présentation rapide
de l'oeuvre de Richard Dawkins ne tient pas compte de deux catégories
de critiques:
- celles des généticiens tels J.J. Kupiec et P. Sonogo,
qui situent la sélection darwinienne davantage au niveau
des molécules et des cellules qu'au niveau des gènes.
Voir notre présentation
du livre Ni Dieu ni gène
- celles de tous ceux qui trouvent un peu léger scientifiquement
le concept de meme, et cherchent à le réintroduire
dans une approche plus globale, soit vers le "bas", précisément
les molécules et cellules notamment de l'appareil nerveux,
soit vers le "haut", c'est-à-dire la sélection darwinienne
s'exerçant au plan des cerveaux humains et surtout des sociétés
mettant en réseau les humains et les autres entités
animales ou artificielles. Nous proposons à nos lecteurs
de développer ultérieurement ces points en détail
dans la suite de cette revue
JPB 17/12/00.
Dawkins, les gèneset
les memes
Beaucoup de gens, dont nous-mêmes, considérons
Richard Dawkins comme l'un des esprits les plus brillants de notre
temps. Il conjugue avec élégance toutes les qualités
d'un de ses illustres prédécesseurs, Charles Darwin:
capacités infatigables d'observation, imagination scientifique
jamais en défaut, ardeur à communiquer aussi bien
au profit de ses pairs que du grand public. Comme Darwin, Dawkins
est également inventeur d' "idées dangereuses" (L'idée
dangereuse de Darwin) qui transforment les paradigmes d'une époque.
Dawkins enfin se montre capable d'un sens de l'humour typically
british qui le rend absolument délicieux à lire, notamment
pour nous autres Français. Inutile de dire qu'il dispose
de nombreux fans, lesquels ont abondamment écrit sur lui,
comme le montrent les quelques liens présentés ci-dessus.
Dawkins a beaucoup influencé l'école des évolutionnistes
américains, tel Daniel Dennett,
avec qui il milite contre les régressions qui empoisonnent
l'atmosphère intellectuelle outre-atlantique, comme le Créationnisme.
Dawkins est effectivement considéré comme
un Darwinien pur et dur. Mais il a fait plus que défendre
et illustrer les travaux des Darwiniens et néoDarwiniens.
Il a présenté ses propres théories ou versions
de l'évolution. Le livre qui l'a fait connaître du
grand public, Le gène égoïste (1978, 2e édition
1989), a présenté l'idée que la compétition
darwinienne ne s'exerce pas aux niveau des espèces ou des
phénotypes (individus) qui les représentent, mais
au niveau des réplicateurs primaires que sont les molécules
d'ARN et d'ADN constitutives des gènes. Le public a retenu
une version un peu simplifiée de cette hypothèse,
selon laquelle les gênes se battent entre eux à travers
les véhicules que sont pour eux les organismes ou phénotypes,
n'hésitant pas à sacrifier tel organisme à
leur propre survie si la sélection l'exige. Il va de soi
que cette compétition entre gênes, et l'évolutionnisme
qui en résulte, n'est pas dirigée par une quelconque
finalité, et moins encore par un égoïsme particulier
des gênes qui les rendrait insensibles à l'intérêt
des organismes qu'ils contribuent à construire et qui leur
servent de machine à se propager. Elle résulte du
hasard et de la nécessité, selon le cycle darwinien
bien connu: réplication, mutation, sélection, amplification.
Dans son dernier ouvrage, Les mystères de l'arc-en-ciel,
Dawkins a d'ailleurs précisé que les gènes,
mis à part les bactéries et les virus, travaillent
en équipe à leur propre survie, au sein de l'environnement
complexe du génome. S'ils sont égoïstes, ils
le sont collectivement.
Dawkins et les memes
Dans un ouvrage ultérieur, The Extended Phenotype
1982 (Le phénotype étendu), Dawkins étend son
approche de l'organisme ou phénotype à de nombreuses
autres structures qui résultent de l'action des gènes
et contribuent à leur reproduction. Il évoque la famille
(couple et descendants), le groupe social plus large, et toutes
les superstructures créées par les sociétés,
sociétés animales et surtout sociétés
humaines.
C'est là qu'il introduit un concept qu'il a
voulu nommer d'après un terme français, mais qui sonne
très mal chez nous, le meme (en anglais, meme se prononce
mime, comme dans dream. En français, on peut le prononcer
maime, et l'écrire sans accent circonflexe. C'est ce que
nous ferons ici, mais dans ce grave débat, d'autres autorités
auront peut-être des vues différentes).
Pourquoi inventer le terme de meme, qui correspond
en gros à ce que l'on pourrait appeler une unité élémentaire
de culture ou de signification, par exemple un concept ou une idée?
Parce que Dawkins a voulu montrer que nos sociétés
évoluent sous la pression de la sélection darwinienne
de ces memes, lesquels utilisent nos corps et nos esprits comme
biotopes au sein desquels se reproduire et se diversifier. Quand
nous pensons, quand nous parlons, nous ne le faisons pas du fait
d'un improbable libre-arbitre, mais parce que certains memes nous
ont envahis, ont pris le dessus sur ceux qui existaient dans notre
tête auparavant, et se répandent par notre intermédiaire
pour contaminer d'autres personnes ou d'autres groupes. Les memes
sont au niveau sociétal des homologues - d'ailleurs lointains
parce que très différents - des gènes au niveau
biologique. La sélection darwinienne s'exerce à plein
sur eux.
Les esprits forts diront en effet qu'ils ont depuis
longtemps constaté que les hommes (eux-mêmes exceptés
en général) et les groupes sociaux sont les propagateurs
aveugles d'idées ou d'idéologies auxquelles ils ne
comprennent rien, et qui les conditionnent de bout en bout. Le paradigme
du meme présente l'avantage de donner quelques outils scientifiques
à cette observation de bon sens, outils inspirés de
la génétique.
On dira par exemple que le succès ou l'insuccès
de la diffusion d'une idée ne tiennent pas à ce que
celle-ci est une "bonne" ou une "mauvaise" idée, mais au
fait qu'elle contient des composants, c'est-à-dire des memes,
qui ont un non un pouvoir compétitif-attractif : faire peur,
donner envie de quelque chose, éveiller l'instinct sexuel,
etc. Les publicitaires et les politiques savent cela depuis longtemps
d'ailleurs.
Comme les gênes, les memes proviennent d'un très
lointain passé. Si beaucoup de gènes se révèlent
aujourd'hui inadaptés ou inutiles à la survie des
organismes dans le monde moderne, la plupart des memes présentent
des inconvénients identiques. Ils convenaient bien à
la survie des groupes de chasseurs-cueilleurs ou d'agriculteurs
néolithiques (domination d'un chef, attachement au territoire,
volonté de fonder des familles nombreuses), mais se révèlent
nuisibles face aux besoins de la société de l'information
ou du développement durable. D'une façon générale,
les memes qui véhiculent des appels au "sens commun", à
la "morale", à la "vérité" en se référant
implicitement à ce que ces termes sous-tendaient dans les
sociétés primitives, créent des inadaptations
qui menacent de faire disparaître les groupes ou sociétés
qui s'y réfèrent aveuglément.
De tels mêmes, d'ailleurs, soumis à la
pression de sélection, mutent en laissant place à
de nouveaux variants dont certains se révèlent mieux
adaptés pour augmenter la "fitness" des organismes ou groupes
qui en deviennent les porteurs.
Le monde des memes influence celui des gènes
et réciproquement. Les gènes, responsables des organisations
cérébrales le sont indirectement des memes produits
par ces organisations, aux capacités computationnel les et
imaginatives très différentes. Dans l'autre sens,
les memes produisent des milieux plus ou moins favorables à
la dispersion ou à la mutation des gènes. Une communauté
monacale, par exemple, est particulièrement réfractaire
à la dispersion des gènes de ses membres. On pourra
lire sur ce point Suzan Blackmore, The meme machine.
Ceci dit, il n'est pas possible de pousser trop loin
l'analogie entre gènes et memes. Gènes et memes se
ressemblent dans la mesure où ils sont des réplicateurs
affrontant la sélection naturelle pour accéder à
des ressources naturelles finies, ou à des véhicules
(les cerveaux humains en ce qui concerne les memes) en nombre limité.
Mais le moteur de la réplication des gènes est la
division cellulaire. Celui de la réplication des memes est
beaucoup plus diffus. Il se trouve essentiellement dans la prédisposition
au mimétisme, très répandu chez les animaux
comme chez les hommes: mimétismes dans les comportements,
mimétismes dans les langages...
Par ailleurs leur typologie est radicalement différente.
Même si les gènes sont nombreux, au sein de milliards
d'espèces vivantes, leur nombre et surtout leurs caractéristiques
ne sont en rien comparables au nombre quasiment infini potentiellement
et aux formes adoptées par les memes - qu'il s'agisse de
concepts, de langages, de théories, de croyances, etc. De
même, il est facile de modéliser l'évolution
des gènes, ou d'intervenir sur elle. C'est l'objet de la
génétique et, plus récemment, du génie
génétique. Il faudrait toutes les ressources de toutes
les sciences humaines, de tous les arts, de toutes les techniques
de la communication, de la gestion et de l'exercice du pouvoir pour
modéliser les combinaisons, recombinaisons, fusions, conflits,
disparitions des mêmes.
La conséquence de cette différence est
d'ailleurs que si la génétique est devenue une science,
nul n'a encore essayé de créer une mémétique.
Certains s'y essaient (pensons à la médiologie ou
autres quasi-escroqueries intellectuelles analogues) mais l'objectif
est loin d'être seulement susceptible de représentation
claire.
Les memes et les automates intelligents
Nous pouvons cependant faire allusion aux travaux des
technologies de l'automate, en symbiose avec un certain nombre de
sciences de la vie et sciences humaines, travaux qui précisément
nous intéressent ici. Le même est une réalité
matérielle, dont il est possible d'identifier la trace dans
la nature. C'est une combinaison de la représentation (telle
que définie par Delacour en termes
de neurosciences) et du symbole. La représentation sera
de plus en plus identifiable dans le cerveau par l'imagerie cérébrale.
Le symbole l'est déjà depuis longtemps, puisqu'il
est à la base des langages de communication. Ces deux formes
différentes sont et seront de plus en plus traitées
par les outils de l'intelligence artificielle, en attendant que
des robots auto-adapatatifs génèrent leurs propres
représentations voire leurs propres langages symboliques.
Ce sera dans cette direction qu'il sera progressivement possible,
pensons-nous, de mettre un début de taxinomie ou typologie
dans le monde des memes et dans celui, plus complexe évidemment,
de leurs interactions avec les sociétés humaines,
robotiques voire animales.
Le monde des memes rejoint donc ainsi celui des automates
intelligents. De leurs mutations et interactions apparaîtront
peut-être des sociétés plus intelligentes et
plus conscientes.