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Michel
Jouvet est né le 16 novembre 1925. Il est Professeur
et Directeur du Département de Médecine expérimentale,
à la Faculté de Médecine, Université
Claude Bernard de Lyon, Ancien Directeur de l'Unité
Associée URA 1195 du CNRS, Chargé de recherche
à l'Unité 480 de l'INSERM (Neurobiologie des
Etats de sommeil et d'éveil).
Ouvrages principaux :
-Neurophysiologie des Etats de Sommeil (CNRS, 1965)
-La Natura del Sogno (Theoria, Roma, 1991)
-Le sommeil et le rêve (Odile Jacob, 1992, réédité
en 1998)
-Le château des songes (Odile Jacob, 1992)
-Le Grenier des rêves (Odile Jacob, 1997)
-Où, quand, comment. Pourquoi rêvons-nous,
pourquoi dormons-nous ? (Odile Jacob, 2000)
Le dernier livre de Michel Jouvet reprend, sous la forme d'un
dialogue de 120 pages avec un adolescent, les principales thèses
de son principal ouvrage "Le sommeil et le rêve". Pourquoi
s'intéresser à ce livre dans une publication consacrée
principalement à la robotique et à la vie artificielle?
Ni les robots ni les animats ne dorment ni ne rêvent.
Or c'est précisément la question. A partir d'un certain
niveau de complexité, les cerveaux artificiels ne vont-ils
pas manifester des formes d'activités jouant pour eux le
même rôle que le rêve pour nous. Par ailleurs,
si l'on peut connecter des artefacts intelligents à des cerveaux
humains, ne pourra-t-on réaliser des synthèses intéressantes
entre l'intelligence artificielle et l'activité onirique
humaine? Michel Jouvet montre que l'on ne sait pas encore grand
chose sur le sommeil et le rêve, notamment sur ce qu'il a
lui même décrit sous le nom de "sommeil paradoxal".
L'existence et la persistance de cette fonction à travers
l'évolution des animaux à sang chaud montre qu'elle
joue certainement un rôle essentiel à la formation
et à l'approfondissement de la conscience individuelle. Pourquoi
ne pas imaginer que ce rôle pourrait se poursuivre et s'amplifier
grâce à des échanges avec un artefact intelligent,
chez les futurs cybiontes? Rien de ce qui intéresse les neuro-sciences
ne peut laisser les automaticiens indifférents.
Il en est de même de la physiologie. Michel Jouvet rappelle
qu'il est d'abord un physiologiste, discipline dont il déplore
d'ailleurs qu'elle soit de moins en moins à la mode chez
les chercheurs (Physiologie. science qui étudie les fonctions
organiques par lesquelles la vie se manifeste et se maintient sous
sa forme individuelle, selon le Larousse). Il s'intéresse
donc à l'homme et aux animaux, et pas aux robots. Mais là
encore, des ponts de plus en plus étroits vont s'établir
entre disciplines. Les processus d'acquisition spontanée
de compétences par un automate auto-complexificateur soumis
à la compétition darwinienne mériteront certainement
d'être comparés à ceux ayant permis aux êtres
vivants d'acquérir des compétences voisines au cours
de l'évolution. Plus le physiologiste du vivant sera instruit
sur ces processus, plus il pourra apporter d'éclairages à
son collègue, physiologiste, si l'on peut dire, de l'artificiel.
Le livre de Michel Jouvet nous rappelle les origines très
lointaines du sommeil. Il décrit l'horloge biologique, apparue
avec les premières organismes unicellulaires, qui ont appris
il y a 3 ou 4 milliards d'année à mettre en marche
leurs mécanismes de transformation de l'énergie solaire
en sucres plusieurs heures avant l'aube, pour que ces mécanismes
soient en plein rendement vers midi. Ces algues ont donc inventé
l'horloge circadienne, qui continue à régler nombre
de nos rythmes. Cette horloge, commandée par un gène
spécifique, marche toute seule (hors lumière solaire,
sauf à se recaler sur elle) et de façon relativement
indépendante de la température, contrairement à
la plupart des processus biologiques. Les centres nerveux responsables
de l'horloge ont été progressivement identifiées,
ainsi que les stimulus leur permettant de fonctionner. L'auteur
rappelle ensuite les conditions d'apparitions du sommeil au cours
de l'évolution (phylogénèse du sommeil) ainsi
que les différentes formes de sommeil selon les espèces.
La façon dont certains mammifères (dauphins) ou certains
oiseaux dorment par demi-cerveaux, afin de garder une activité
de veille permanente, fait évidemment penser aux méthodes
adoptées par les hommes pour garder en activité 24h.
sur 24 certains équipements (navires, centrales énergétiques),
en répartissant dans le temps les période de repos
et maintenance. C'est enfin par la présentation de l'ontogénèse
du sommeil, c'est-à-dire la façon dont le sommeil
apparaît et se manifeste chez l'animal, depuis la naissance
jusqu'à la mort, que nous abordons le fameux sommeil paradoxal,
peuplé de rêves dont certains demeurent un certain
temps présents dans la conscience de veille.
Alors que Freud voyait le rêve comme le gardien du sommeil,
Michel Jouvet suggère plutôt d'inverser le rapport.
L'homme dispose d'un cycle de 110 minutes au cours duquel il rêve
pendant 20 minutes après un sommeil profond de 90 minutes,
ce qui fait un rapport de un sur cinq. Ce même rapport, variant
autour de un sur quatre, a été observé chez
la majorité des espèces animales, quelle que soit
la durée du sommeil paradoxal. On peut donc considérer
le sommeil comme une phase où l'organisme fait le plein d'énergie
en préparation du rêve. Le sommeil sans le rêve
serait ainsi le gardien du rêve.
Par ailleurs, il considère le rêve comme une fonction
de programmation génétique responsable de l'individuation
ou de "l'hérédité psychologique". "Le sommeil
paradoxal est le propre des animaux à sang chaud, soit les
oiseaux et les mammifères. Or, il ne survient que lorsque
cesse la neurogenèse, c'est-à-dire l'organisation
génétiquement programmée du système
nerveux central. Chez les humains, cette construction est achevée
au plus tard trois mois après la naissance. A partir de cet
âge, les cellules nerveuses ne se divisent plus. Par contre,
leurs ramifications synaptiques peuvent se poursuivre la vie entière.
Chez les animaux à sang froid, par contre, la division des
cellules nerveuses se maintient tout au long de leur vie, ce qui
assure l'entretien du système nerveux et la conservation
des données héréditaires de ces cellules.
Le sommeil paradoxal aurait donc pour fonction de relayer
la neurogenèse chez les espèces où la division
des cellules nerveuses ne s'effectue plus. Il faut quelque chose
pour continuer la programmation par complexification synaptique,
et c'est le rêve qui s'en charge. Cette programmation n'intéresserait
pas celle des comportements instinctifs propres à l'espèce,
mais celle des comportements spécifiques d'un individu, confronté
aux événements de son histoire personnelle. La programmation
onirique vient renforcer ou effacer les traces de nos apprentissages
selon que ces traces sont en conformité ou non avec notre
programmation génétique de base. Le rêve permettrait
ainsi de maintenir fonctionnels les circuits synaptiques responsables
de l'hérédité psychologique, c'est-à-dire
de l'individuation. Il consoliderait l'individualité
psychologique, tout en préparant le cerveau aux tâches
qui l'attendent dans les périodes d'éveil subséquentes
au rêve. C'est le rêve qui ferait que chacun de nous
est différent, y compris dans les détails de la vie
quotidienne. C'est la mémoire génétique de
chaque individu qui s'exprime par le rêve, selon l'hypothèse
de l'auteur. Mais il existe d'autres hypothèses, qu'il nous
rappelle, expliquant le rôle du sommeil et du rêve..
Michel Jouvet a présenté, dans d'autres publications,
une hypothèse intéressante relative à la genèse
du dualisme esprit-corps, et plus généralement à
l'origine des croyances chamaniques, mystiques ou religieuses. Ce
sont les rêves qui auraient donné aux premiers hommes
capables de réfléchir à ce phénomène
l'impression que pendant la nuit, l'âme pouvait s'envoler
du corps et rencontrer d'autres esprits.
Répétons le, on peut penser que, contrairement aux
regrets de Michel Jouvet concernant la désaffection à
l'égard des études de physiologie du sommeil et du
rêve, tous ces travaux intéressent déjà
et intéresseront nécessairement de plus en plus les
recherches dans le domaine des automates intelligents. L'on pourrait
très bien envisager, par exemple, que ceux-ci soient dotés
(ou se dotent eux-mêmes) de mécanismes d'invention
d'événements sur le mode symbolique, comparables
aux rêves, afin de préparer lors de temps de
repos spécifiques, leurs dispositifs capteurs-effecteurs
et leurs systèmes centraux à réagir efficacement
à des événements non encore rencontrés.
Les futurs systèmes intelligents et conscients seront,
n'en doutons pas, tout aussi capables d'individuation que les animaux
et les hommes. Peut-être même le seront-ils davantage.
Une autre observation mérite d'être faite, concernant
la connaissance que nous avons des mécanismes du rêve,
de la mémoire et de la conscience. Nous n'avons conscience
que d'une infîme partie des rêves générés
pendant le sommeil paradoxal. Par ailleurs, sauf exception, nous
les oublions très vite. Il est donc difficile d'étudier
leur rôle effectif, et plus encore de les intégrer
dans d'éventuels processus cognitifs ou curatifs. Michel
Jouvet regrette, comme tous les neurologues, l'insuffisance actuelle
des moyens d'exploration fonctionnelle du cerveau. Malgré
leurs progrès rapides, il reste encore impossible d'accéder
aux couches profondes. Lorsque la visibilité s'améliorera,
ce ne sera pas seulement la physiologie du rêve qui en tirera
profit, ou la connaissance du cerveau en général,
mais l'ensemble des sciences travaillant sur l'intelligence et la
conscience artificielle. Il y a donc encore un bel avenir pour les
explorateurs du rêve et du sommeil.