Automates
Intelligents utilise le logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
Gilbert Chauvet est responsable
du module "Réseaux Neuronaux - Modélisation
des fonctions physiologiques" du DEA d'Informatique BioMédicale
de RENNES I, PARIS V et PARIS VI.
Il dirige le Service de Biostatistiques et modélisation
informatique au CHU d'Angers.
Né en 1942, il a terminé des études
en Mathématiques Pures et Mathématiques Appliquées
(Poitiers, 1965) avant d'obtenir en physique un Doctorat
de 3ème cycle en Physique du solide (Nantes, 1968)
et un Doctorat ès-Sciences en physique moléculaire
théorique (Nantes, 1974), puis un Doctorat en médecine
(Angers, 1976). De 1968 à 72, il a été
maître-assistant de Mathématiques (Nantes),
de 1972 à 76 Chef de travaux-Assistant de biomathématiques
à l'université d'Angers.
Nommé Professeur de Biostatistiques-Informatique
médicale à l'université d'Angers en
1976, il se spécialise dans la modélisation
des fonctions physiologiques, d'abord sur le système
respiratoire, puis sur le système nerveux. Il recherche
ensuite une théorie générale de l'organisation
fonctionnelle. Ces travaux se concrétisent par un
traité de physiologie théorique en trois tomes
paru en 1987 et 1990 chez Masson, actuellement édité
en langue anglaise par Pergamon Press (Elsevier) : "Theoretical
systems in Biology", version mise à jour et largement
étendue.
Il a été nommé Research Professor de
neurosciences du comportement à l'Université
de Pittsburgh en 1990, puis en biomédical engineering
(University of Southern California) à Los Angeles
en 1992.
Ses recherches actuelles portent sur la conception d'une
théorie du champ dans les systèmes biologiques,
et sur la représentation topologique de ces systèmes.
Les applications portent sur le cervelet, l'hippocampe et
les grandes fonctions physiologiques.
Avec Jean-Paul Escande, il a créé le Centre
de Recherches en Physiologie Intégrative à
l'Hôpital Tarnier-Cochin, Université Paris
5.
Cette fiche de lecture s'imposait suite à l'entretien
avec Gilbert Chauvet sur France Culture, dont nous publions un condensé
détaillé dans le même numéro.
Les personnes voulant approfondir les travaux de ce scientifique
peuvent en effet, outre la lecture de ses publications dans les
revues spécialisées, lire son fondamental "Traité
de physiologie théorique" en 3 tomes, publié chez
Masson (dont il existe une version mise à jour en anglais
chez Pergamon Press), mais surtout un ouvrage beaucoup plus abordable,
"La Vie dans la Matière". Observons d'emblée que ce
dernier, présenté par l'auteur comme un petit livre,
comprend 280 pages très denses, qui ne peuvent s'absorber
en un jour, tout au moins lorsque l'on n'est pas familier de ces
questions.
"La Vie dans la Matière" date de 1998. Les connaissances
évoluant vite dans de tels domaines, la lecture du livre
doit nécessairement être complétée des
propos de l'auteur relatés dans l'entretien que nous publions.
Par contre, le retour au livre s'impose pour mieux comprendre des
points de vue qui, dans l'entretien, pourront paraître un
peu elliptiques.
Pour notre part, nous n'allons pas reprendre les éclairages
apportés par l'entretien au livre, mais proposer quelques
commentaires de profane en nous mettant à la place de lecteurs
généralistes.
Le rôle de l'espace en biologie
Le livre aborde la question traditionnelle consistant
à distinguer l'ordre du biologique de celui de la matière
physique. Un organisme biologique superpose aux processus physiques
des processus d'une très grande complexité, aboutissant
à ces résultats paradoxaux soulignés depuis
longtemps, le maintien de la stabilité ou homéostasie
chez les organismes, l'accroissement de la diversité des
solutions chez les espèces, des performances adaptatives
constamment renouvelées pour faire face aux changements environnementaux.
La première question que l'on peut se poser
en ouvrant l'ouvrage est cependant de savoir quel en est exactement
le sujet. En quoi, sous un titre relativement banal, se distingue-t-il
par son originalité. Selon nous, il s'agit d'entreprendre
une uvre immense, encore pratiquement sans précédents
de cette ambition : proposer un modèle mathématique
de l'organisme vivant, considéré comme un ensemble
de fonctions physiologiques intégrées (ayant trait
au fonctionnement de l'organisme). Les fonctions, correspondant
aux organes et à leurs sous-ensembles jusqu'au niveau des
constituants primaires de la cellule, sont en nombre considérable,
que ce soit chez un organisme relativement simple, comme le ver
ou l'amibe, ou dans un organisme complexe comme l'homme. L'objectif
du scientifique sera donc de trouver un ou des principes d'organisation
communs, permettant de décrire de façon identique
la grande variété des solutions existant dans la nature.
Pourquoi faire ce travail ? Pour répondre précisément
à la question fondamentale : en quoi le biologique se distingue-t-il
du physique ? En quoi un organisme vivant travaille-t-il de façon
différente d'une machine ? Comment peut-il se stabiliser
en auto-associant des fonctions, ce qui chez une machine augmente
au contraire les risques d'instabilité, l'architecture la
plus simple, en mécanique, étant en général
la meilleure. On conçoit bien que, sur le plan philosophique
comme pour tout ce qui concerne les interventions, médicales
ou autres, portant sur le vivant, disposer d'un outil de modélisation
commun permettant de schématiser l'ensemble des fonctions
du vivant, c'est-à-dire finalement le rôle de chacune
des structures composant celui-ci, constitue le premier pas indispensable
à toute approche scientifique. Mais la difficulté
apparaît quand il s'agit de passer d'une description littéraire
des phénomènes (la complexité, l'auto-organisation,
l'équilibre loin de l'équilibre ), à des
formulations mathématiques. Celles-ci ont, de tous temps,
été considérées comme trop réductrices
pour s'appliquer à la vie - faute à tout le moins
qu'existent des méthodes mathématiques encore à
découvrir offrant un pouvoir descriptif suffisant sans être
abusivement simplificateur.
La double formation, mathématique et biologique
de l'auteur (dont on ne saurait trop admirer l'étendue du
cursus et des connaissances) lui permet de s'attaquer à ce
défi. Il utilise un double formalisme, la théorie
des graphes et celle des champs, couramment pratiquées en
physique, mais dont, nous semble-t-il, il est le précurseur
en biologie (tout au moins dans l'université française).
Le lecteur non-mathématicien n'aura pas besoin d'entrer dans
le détail des formules de la dynamique pour comprendre la
démarche de Gilbert Chauvet. Un système vivant, que
ce soit un système relativement simple comme celui constitué
par deux neurones interagissant, ou un organisme complet, est généralement
analysé sur le plan de la structure, telle qu'elle apparaît
sous le microscope ou le scalpel. Or, cette analyse n'est pas mathématisable.
Elle relève de la description littéraire, à
laquelle excellent les anatomistes. Si on considère par contre
que si les organes se sont associés, au cours de l'évolution,
pour constituer un organisme, c'est parce qu'ils avaient quelque
chose à échanger, et si on représente mathématiquement
les modalités de cet échange, un début de langage
commun devient possible.
Le cur de la présentation proposée
par Gilbert Chauvet est qu'il faut admettre que les échanges
entre organes (contrairement encore une fois à ce qui se
passe entre les rouages d'une machine) ne sont pas locaux et ne
sont pas réversibles. Ils ne sont pas locaux en ce sens que
l'interaction se fait à distance, par l'intermédiaire
de la diffusion d'un produit actif émis par une source (par
exemple une glande endocrine) à destination d'une ou plusieurs
cibles situées ailleurs dans l'organisme (par exemple d'autres
glandes, des nerfs, des muscles, etc. ). Ils ne sont pas réversibles,
en ce sens que le produit émis ne revient jamais à
son point de départ, mais déclenche toute une série
d'actions et de réactions (de type incitation-inhibition)
qui façonnent l'histoire de l'organisme dans son environnement.
De plus, ces actions et réactions, tout au moins dans l'organisme
sain, ne déterminent pas un comportement global instable
ou erratique (que l'auteur appelle du nom curieux d' "orgatropie"
ou tendance à explorer tout le champ des possibilités
d'organisation). Au contraire, elles maintiennent un état
stable de "néguorgatropie" ou homéostasie.
Sur le plan mathématique, la théorie
des graphes permet de représenter l'action exercée
(à distance, répétons le, et de façon
irréversible) d'un organe sur l'autre. L'accumulation des
observations physiologiques de détail, déjà
réalisée ou à réaliser, donnera un véritable
buisson de graphes qui, aussi compliqué qu'il puisse paraître,
sera plus utilisable pour étudier les actions et réactions,
activations-inhibitions, ou simuler l'effet de telle modification,
que des descriptions purement littéraires.
Plus surprenante pour la profane est l'utilisation
de la théorie des champs. On est habitué à
voir mentionner celle-ci en physique, pour décrire les interactions
matière-énergie, où une formalisation rigoureuse
paraît possible, sous réserve des contraintes de la
mécanique quantique, ou de celles de la relativité
générale en ce qui concerne la gravité. Mais
il n'y a que des avantages, en effet, à la transposer dans
le domaine de la biologie, pour représenter la diffusion
d'un médiateur quelconque, par exemple un neurotransmetteur
ou une hormone, d'une source émettrice vers un organe utilisateur
(que l'on appellera alors un puits). La portée de l'action,
la variation de densité du produit, la vitesse de diffusion
et autres caractéristiques du champ biochimique ainsi crée
peuvent effectivement être symbolisées par les équations
de la dynamique de ce que Gilbert Chauvet appelle le système
biologique formel. Il s'agit évidemment de champs multiples
où la formalisation mathématique permettra d'introduire
un peu d'ordre afin de faire apparaître certains effets globaux,
notamment en matière de maintien ou perte de l'homéostasie,
d'intervention réparatrice, etc.
Ajoutons que la non-localité des échanges
au sein du système vivant oblige à définir
non seulement une géométrie mais aussi une topologie
(changement de continuité dans le passage d'une structure
à l'autre, qui ne s'impose pas en physique) des sites biologiques
actifs et réactifs, autour d'une hiérarchie fonctionnelle
d'ensemble. Ceci explique en partie le sous-titre du livre : "le
rôle de l'espace en biologie".
Il est évident que ces quelques phrases n'épuisent
pas la richesse du livre, concernant les nombreuses conséquences
pouvant être déduites de telles approches, et permettant
de comprendre les divers aspects des phénomènes vitaux
: embryogenèse, physiologie de l'organisme adulte, vieillissement
mais aussi évolution d'une espèce à une autre.
L'auteur ne cache pas cependant que son travail n'en est qu'à
ses débuts. Il faudrait intégrer les multiples études
existants dans des domaines différents, en mener d'innombrables
autres portant sur l'ensemble du monde du vivant, pour obtenir des
modèles mathématiques significatifs du phénomène
biologique, afin de mieux situer son apparition dans le monde physique,
et ses perspectives d'évolution. Sans doute alors d'ailleurs,
outre le manque de spécialistes, la puissance et la pertinence
des outils mathématiques actuellement disponibles, même
avec l'aide des ordinateurs, ne permettraient-ils pas de rendre
compte de la diversité des interactions. On se trouve donc
en face d'un programme scientifique quasi-illimité, que l'auteur
souhaiterait voir traiter avec les mêmes moyens que la génomique.
En effet, les applications multiples potentielles, notamment dans
le domaine de la santé, lui paraissent en justifier le financement.
Pour la suite, on se reportera aux propos
de Gilbert Chauvet sur France Culture, relatés
dans le résumé que nous en donnons, pour mieux comprendre
les mises à jour de l'ouvrage qu'il ferait aujourd'hui, en
cas de réédition.
Applications possibles
Ajoutons pour notre part quelques commentaires personnels,
au regard des perspectives pouvant plus particulièrement
intéresser nos lecteurs, qui ne sont pas tous des biologistes,
même quand ils s'intéressent à la vie artificielle.
- Un premier point nous paraît susceptible de
mériter examen : comment les outils méthodologiques
présentés ici pour décrire l'intégration
physiologique au sein d'un organisme vivant individuel pourraient-ils
être réutilisés pour décrire un organisme
social ? On conçoit aisément que celui-ci, même
dans le cas où il ressemble beaucoup à un organisme
individuel (une ruche par exemple) et à plus forte raison
quand il s'agit d'une société, animale ou humaine,
plus ou moins touffue, présente une complexité ou
en tous cas une variabilité plus grande encore que celle
d'un organisme. Les fonctions sont moins individualisées
ou plus diffuses, les médiateurs (que l'on pense aux contenus
comportementaux ou langagiers) sont multiples, les effets de champs
sont bien plus difficilement observables, les topologies varient
sans doute beaucoup plus souvent selon des changements environnementaux
incessants. Néanmoins, si l'on s'attache à la persistance
de la structure sociale, de type homéostasique, qui est une
caractéristique souvent ignorée des individus constituant
cette structure, on devrait pouvoir retrouver les opérateurs
vectoriels et de champs utilisés pour décrire l'organisme
individuel. Ceci est d'ailleurs la cas dans certaines études
s'efforçant à donner une forme mathématique
à divers phénomènes sociaux relativement standards,
dans le domaine de l'économie par exemple. Mais on est loin
de l'approche véritablement scientifique, généralisée,
qui s'imposerait pour mieux comprendre les phénomènes
relevant des sciences humaines et sociales dans leur ensemble. Les
représentants de ces dernières crieraient évidemment
au réductionnisme, mais si des outils mathématiques
(encore à créer pour la plupart) permettent de décrire
la vie (par exemple le fonctionnement du cerveau) sans réductionnisme,
ils pourraient tout aussi bien le faire en matière politique
et sociale.
- Une deuxième question, d'un tout autre ordre,
concerne la possibilité d'utiliser les algorithmes que les
physiologistes intégrateurs comme Gilbert Chauvet appliquent
au vivant, afin de réaliser des automates simulant le plus
exactement possible les solutions biologiques. Comme on l'a vu à
propos des projets de vie ou de conscience artificielles, la méthode
généralement envisagée, pour des raisons de
facilité, consistera à mettre en concurrence darwinienne
des systèmes ou réseaux massivement multi-agents,
dont les agents relationnels (aspectuels pour reprendre le terme
de Alain Cardon) ou les agents morphologiques prendront en compte
les modifications de l'environnement avec pour résultat d'y
adapter le système d'une façon optimale.
Cette question rejoint un point que Gilbert Chauvet
a peu abordé mais il ne pouvait pas tout faire à
la fois celui des processus évolutionnaires darwiniens
ayant, depuis les premières molécules réplicatives,
conduit à une évolution buissonnante, reposant sur
le cycle hasard-nécessité, et ayant permis les auto-associations
génératrices de stabilité caractéristiques
des organismes actuels. On sait que l'ouvrage très remarqué
de Kupiec
et Sonigo réserve une part immense à la
compétition darwinienne et à l'"égoïsme"
pour l'accès aux ressources, tant dans l'évolution
des espèces, via les génomes, que dans de nombreux
autres domaines infra-génomiques, comme la localisation spécifique
des cellules et la mise en place des fonctions au cours de l'embryogenèse
(concept d'onto-phylogenèse). Il nous semble que les deux
approches sont complémentaires. Ce que l'onto-phylogenèse
produit doit pouvoir avantageusement être décrit dans
les formalismes vectoriels et de champs proposés par Gilbert
Chauvet.
Si ceci était exact, il serait (relativement)
facile de réaliser des organismes artificiels complexes,
non pas en copiant graphe par graphe et champ par champ ce que fait
la nature, mais en utilisant les méthodes de la programmation
évolutionnaire, à partir d'espaces d'évolution
simulant grossièrement les performances que l'on attendra
de générations successives d'automates soumises à
telles ou telles contraintes.
Voir aussi Entretien : Gilbert
Chauvet (Emission "Continents sciences", France
Culture, 28 juin 2001)