| |
14 Juin 2001
Notes
par Jean Paul Baquiast
Jean-Pierre
Changeux/
Paul Ricoeur
|
|
La nature et la règle - Ce qui nous
fait penser
Jean-Pierre Changeux/Paul Ricoeur
Editions Odile Jacob, 1998
Odile Jacob, Poche, 2000
|
|
Jean-Pierre Changeux est professeur au Collège
de France et à l'Institut Pasteur, membre de l'Académie
des Sciences.
Il a écrit notamment l'Homme neuronal, Matière
à penser (avec le mathématicien Alain Connes),
Raison et plaisir .
Paul
Ricoeur est professeur honoraire à l'université
Paris X et professeur émérite à l'Université
de Chicago.
Il a écrit de nombreux ouvrages dont La métaphore
vive, Temps et récits, Soi-même comme un autre
et ceux cités ci-dessous.
Pour en savoir plus:
Sur le livre
Article de Roger Pol Droit dans
Le Monde : http://www.culturactif.ch/philo/changeuxricoeur.htm
Sur
Jean-Pierre Changeux
Il existe de nombreuses pages web
au nom de ce scientifique. Il manque malheureusement ce
qui est devenu une habitude incontournable pour les scientifiques
étrangers, une Page personnelle, présentée
par son auteur, donnant en quelques mots le cursus et les
oeuvres... ainsi qu'une photo! : voir à défaut
J.P.Changeux http://www.college-de-france.fr/college/bibliographies/Changeux.html
Sur
Paul Ricoeur
-Sur "L'idéologie et l'utopie"
de Paul Ricoeur, voir l'article : http://www.cnam.fr/depts/te/dso/lecture/ricoeur.htm
-Sur La mémoire, l'histoire et l'oubli, de Paul Ricoeur
: http://ghansel.free.fr/riccnew.html
- Article du magazine littéraire : http://www.magazine-litteraire.com/archives/ar_390.htm
- Philagora. Entretien sur l'esthétique : http://www.philagora.com/ricoeur1.htm
- Paul Ricur, par Daniel Bermond, Juin 1998 : http://www.lire.fr/Biographie/266_001212J.asp
" Né en 1913 à
Valence, Paul Ricur est très tôt orphelin:
sa mère meurt six mois après sa naissance
et son père est tué au front en 1915. Elevé
avec sa sur aînée par ses grands-parents
puis par une tante, ce pupille de la nation est gagné
par le pacifisme dès ses années de lycée
à Rennes. A Paris, l'étudiant en philosophie
assiste aux «vendredis» de Gabriel Marcel qui
lui fait découvrir la phénoménologie
de Husserl. Prisonnier en 1940, il est incarcéré
dans divers oflags de Poméranie. C'est dans un camp
qu'il traduit les Idees de Husserl. En 1948, il succède
au très hégélien Jean Hyppolite à
la chaire d'histoire de la philosophie de Strasbourg, avant
d'enseigner à la Sorbonne huit ans plus tard puis,
en 1966, à Nanterre dont il est élu doyen
en 1969. Un épisode tumultueux qui s'achève
par sa démission l'année suivante. Depuis
le milieu des années 50, Paul Ricur enseigne
aux Etats-Unis, surtout à Chicago. Il est docteur
honoris causa d'une trentaine d'universités dans
le monde."
|
On ne présente pas Jean-Pierre Changeux. Paul
Ricoeur est aussi très connu, sauf peut-être des plus
jeunes (il a aujourd'hui 88 ans). Le livre qu'ils ont écrit
ensemble, et que nous présentons ici, date lui-même
de plus de 3 ans, et a été abondamment commenté.
Faut-il en traiter dans le cadre de ce magazine, sauf à répéter
ce qui a déjà été dit fort bien par
divers critiques?
La réponse nous paraît affirmative, mais
pour des raisons que les auteurs ne feraient peut-être pas
les leurs.
Soyons schématiques. Le livre, malgré
son aridité mérite d'être lu attentivement,
pour deux raisons. Il illustre un double combat, celui qui ne devrait
plus exister, le combat des philosophes contre les biologistes,
et celui qui prend actuellement tous ses développements,
le combat des biologistes contre les roboticiens.
Philosophes contre biologistes
Le livre tout entier illustre le combat, presque pathétique,
d'un philosophe que nous dirions pré-scientifique (encore
que Paul Ricoeur ait une vaste compétence en biologie et
dans diverses sciences) pour préserver l'autonomie ou la
spécificité de son champ face aux progrès conquérants
de la neuro-biologie et de la neuro-physiologie. Ces dernières
sciences et techniques, représentées brillamment pour
le grand public par Jean-Pierre Changeux (qui n'est évidemment
pas le seul chercheur français travaillant dans ces domaines)
sont en train de trouver des explications ou amorces d'explications
très convaincantes à la plupart des phénomènes
caractérisant l'esprit, la sensibilité, les constructions
culturelles de toutes sortes.
Les démonstrations de la neuro-physiologie s'appuient sur
les progrès fulgurants de l'analyse du fonctionnement du
cerveau, par imagerie fonctionnelle et plus récemment, par
les mesures électromagnétiques et la stimulation magnétique
transcranienne.
Une Action Concertée Incitative Neuro-sciences computationnelle
vient d'ailleurs d'être mise en place en France (Avril 2001)
sous la responsabilité d'Alain Berthoz, lui-même professeur
au Collège de France, pour explorer les modalités
du traitement de l'information dans le cerveau, en vue d'une éventuelle
numérisation(1).
La neuro-physiologie s'appuie elle-même sur les
"explications" de la génétique et de l'épigénétique,
puisque l'organisation des neurones et de leurs liens fonctionnels
chez un individu donné dépendent d'abord du génome
(et de son évolution) comme de l'interaction avec le milieu
culturel lors du développement de l'individu. Le tout se
place évidemment sous le signe de l'évolutionnisme
darwinien. Les différentes composantes et fonctions intéressant
le système nerveux central au sein du corps sont apparues
et se sont développées sur le mode du hasard et de
la nécessité, parce qu'elles offrent jusqu'à
ce jour un avantage reproductif aux espèces qui en sont dotées.
Nombre de chercheurs en sciences humaines ou de philosophes
ne veulent en entendre parler, faisant valoir les risques de réductionnisme.
La neuro-biologie, disent-ils, "ne peut prétendre expliquer
les infinies richesses et nuances de nos disciplines". Ne tenir
compte que de ce que révèle le décryptage progressif
de la boîte noire qu'est encore pour eux le cerveau, serait
renoncer à toute approche globalisante, à toute ambition
intellectuelle et morale, face au phénomène humain.
Plus de 2000 ans d'histoire des idées ont accumulé
une culture qui n'a pas attendu la neurobiologie pour foisonner
et qui ne perd pas sa légitimité à l'arrivée
des techniques d'explorations fonctionnelles du cerveau, d'ailleurs
encore balbutiantes. En bon phénoménologue, Paul Ricoeur,
sans être désagréable ni catégorique,
rappelle en permanence dans le livre ce que les travaux de la philosophie,
notamment de la phénoménologie du milieu du 20e
siècle, ont tenté de décrire, sans références
obligées à l'architecture et aux modes de fonctionnement
du cerveau. Les citations abondent (Aristote, Descartes, Spinoza,
Durkheim, Canguilhem, Husserl, Wittgenstein, Bourdieu, Ricoeur lui-même)
pour démontrer que ce riche passé n'a pas perdu toute
actualité, au contraire.
Face à ces observations, Jean-Pierre Changeux
ne perd pas patience, ne se rebelle pas. Il pourrait, comme nous
l'aurions peut-être fait à sa place, rappeler au philosophe
comme au croyant les limites acceptables de ses propos. Autant un
philosophe se doit de poser toutes les questions qui pour lui ne
trouvent pas de réponses, autant il ne doit pas suggérer
lui-même de réponses quand la science est en mesure
de le faire, ou l'a déjà fait. Des réponses
philosophiques ou mystiques à des questions philosophiques
ou mystiques n'ont en effet aucune chance de faire apparaître
de réponses scientifiques, celles qui devraient être
poursuivies en premier au regard des exigences rationnelles. Elles
peuvent au contraire détourner de la recherche scientifique.
A quoi bon ces dernières si tout est déjà écrit,
ou peut être décrypté par la méditation,
l'introspection, le discours moralisateur (voire la révélation)
ou autres modes de résolution de problèmes utilisés
par l'humanité à l'époque où celle-ci
ne disposait pas des possibilités de la science.
Jean-Pierre Changeux est un homme courtois : il ne
rejette rien de ce que peuvent objecter les philosophes. Il tient
à cur de montrer qu'il les connaît aussi bien
qu'un philosophe lui-même (ce qui contribue, soit dit en passant,
à rendre le livre un peu long et ennuyeux pour le lecteur
ordinaire). Il se borne à expliquer patiemment que le neurobiologiste
est conscient des limites actuelles de ses techniques, et ne va
pas se hasarder aujourd'hui à rejeter tout ce qui n'est pas
observable dans son laboratoire. Ce serait alors en effet tomber
sous le reproche de réductionnisme primaire. En revanche,
il rappelle que ses techniques évoluent très vite
et que pour qu'elles progressent encore, il faut les confronter
à des problèmes de plus en plus complexes, ceux précisément
que les sciences humaines peuvent lui poser. Mais encore faut-il
que ces dernières, sous prétexte d'un illusoire et
dangereux respect des compétences disciplinaires, ne s'enferment
pas dans leurs discours, en refusant les intrusions des biologistes.
Au fond de lui-même, on le sent, et nous partageons bien volontiers
cet acte de foi avec lui, Jean-Pierre Changeux est convaincu que
le temps joue pour lui et que, tôt ou tard, tout pourra relever
d'une explication globale, transdisciplinaire précisément,
et évolutionnaire. Alors, au sein de cette "explication",
sur les bases de la génétique, de l'épigénétique
et des neuro-sciences, les constructions intellectuelles complexes
des sociétés humaines, sciences, philosophies, morales,
esthétiques, affects... trouveront la place qui leur revient
- y compris les sciences humaines, évidemment, mais des sciences
ouvertes sur les autres, et non fermées sur elles-mêmes.
Biologistes contre roboticiens
Ceci posé, le livre, lu en 2001, nous évoque
une question voisine, celle du combat à retardement que mènent
certains biologistes, biologistes cellulaires, neuro-biologistes,
neuro-physiologistes, contre les roboticiens et autres informaticiens
s'efforçant de simuler les systèmes vivants par les
techniques de la computation évolutionnaire.C'est non seulement
la vie artificielle qui nourrit de telles ambitions, mais aussi
et surtout l'intelligence artificielle nouvelle génération,
dont nous traitons abondamment dans ce magazine.
Les "prétentions" des "ingénieurs" de la vie artificielle,
de l'intelligence artificielle, de la conscience artificielle, à
faire apparaître par des processus darwiniens des objets ou
entités homologues, voire plus performants que les systèmes
biologiques, soulèvent l'inquiétude générale.
De nouveau, l'argument de réductionnisme est appelé
à l'aide. De nouveau, les procès en anti-humanisme
sont évoqués, assorties de l'évocation de peurs
ancestrales: dématérialisation, dépersonnalisation,
globalisation, désindividuation...On retrouvera là
à plus grande échelle les procès faits par
les "prophètes de malheur", dont la France se fait une spécialité,
face à l'Internet(2).
Loin de là pour nous de prétendre que
Jean-Pierre Changeux, dont on connaît l'ouverture d'esprit,
se range dans cette catégorie des biologistes sur la défensive.
Mais à ces derniers, nous pourrons faire la même réponse
que lui-même fait dans "La nature et la Règle" aux
philosophes.
Les techniques de la vie artificielle, bien qu'en progrès
rapides, ne peuvent aujourd'hui prétendre se substituer aux
mécanismes de la vie. Il serait en effet réductionniste
de le prétendre. Mais elles progresseront d'autant plus vite
qu'elles s'attaqueront à des problèmes plus difficiles,
celle de la simulation ou du "débordement" par le calcul
évolutionnaire des solutions vitales apparemment les plus
indécidables aujourd'hui.
Par ailleurs, jusqu'à nouvel ordre, ceux qui les pratiquent
(voire, pour faire un peu de SF, les robots issus de leurs travaux)
ne viseront pas nécessairement à substituer l'automate
au vivant ou à l'humain. Il sera par contre possible d'espérer
des symbioses, dont les résultats, s'ils survivent aux futures
compétitions darwiniennes, pourront peut-être élargir
d'une façon considérable le champ du regard porté
par les humains du futur sur l'univers.
Au-delà de ces débats quelque peu épistémologistes,
tous ceux s'intéressant aux travaux des neuro-sciences et
aux présentations toujours très claires de Jean-Pierre
Changeux, notamment en ce qui concerne la description de ce qui
l'a rendu célèbre avec l'Homme neuronal, les "objets
mentaux", liront le livre avec intérêt.
Ils prendront néanmoins garde aux nécessaires actualisations
s'imposant trois ans après sa rédaction.
Nous ne pouvons que leur recommander alors de rechercher dans notre
magazine, ou sur le web, les informations utiles.
(1)
Voir notre article précédemment
publié, sur Alain Berthoz : (http://www.automatesintelligents.com/visites/2001/avr/virtuelle.html)
;
voir aussi ACI Neuro-sciences computationnelles : http://www.recherche.gouv.fr/recherche/aci/neuro.htm.
(2)
Voir à ce sujet "L'inquiétante
extase", livre récent de Paul Soriano et Alain Finkelkraut
(éditions Mille et une Nuits) , que nous commenterons sans
doute par ailleurs.
Automates Intelligents © 2001
|
|