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Susan
Blackmore est senior lecturer à l'Université
de Bristol où elle enseigne la parapsychologie et l'étude
de la conscience. Elle a considérablement publié
sur ces sujets, mais c'est l'ouvrage "The Meme Machine" qui
l'a rendue célèbre dans le monde entier. Nous
nous devions de présenter ce livre, malheureusement
non encore traduit en français...d'où la chronique
un peu longue ci-dessous, destinée à le faire
connaître des non-anglophones.
Les processus de construction des réseaux biologiques
- entre organismes vivants, bactéries, animaux, êtres
humains - utilisent des composants de la matière vivante
liés à l'organisation cellulaire ou proches d'elle
: les gènes, les associations moléculaires. Ces composant
dirigent la synthèse de structures corporelles complexes,
qui s'organisent elles-mêmes en sociétés se
trouvant plus ou moins sous la commande de l'organisation moléculaire
profonde, notamment génétique. C'est dans l'ensemble,
nous l'avons vu, la sociobiologie, science de l'étude de
l'influence de l'innée, c'est-à-dire des gènes
sur les organisations sociales, qui peut le mieux rendre compte
des architectures et des comportements de base de ces sociétés.
Cependant, très tôt dans l'évolution
animale, sont apparues des ébauches d'encéphales,
devenues dans certaines espèces des cerveaux eux-mêmes
de plus en plus complexes. Ces cerveaux sont des organes associatifs
ressemblant en gros à des serveurs informatiques, capables
de gérer des informations symboliques ou représentations
résultant de l'activité des organes des sens et des
organes de commande. Très liées au départ aux
activités sensorielles et aux comportements de survie propres
à chaque espèce, ces représentations ont évolué
en fonction de l'évolution génétique de ces
espèces. Ainsi le cerveau d'un prédateur est capable
de se représenter des entités abstraites ou catégories
correspondant aux animaux qu'il chasse ou aux circonstances de la
chasse, parce que ce cerveau a été génétiquement
évolué de façon à rendre de tels services
indispensables à la survie. Mais le prédateur restera
indifférent, sauf par dressage, à la circulation d'automobiles
ou d'avions dans son espace de vie. A proprement parler, il ne les
verra pas. Les gènes n'auront pas prévu l'existence
de tels objets
Cependant, on sait que l'évolution des espèces
animales ne se déroule pas uniquement sous le contrôle
du génome. Les individus peuvent acquérir des habitudes
comportementales qu'ils se transmettent d'un génération
à l'autre, sans modification corrélative du câblage
de leur cerveau sous commande génétique. Il s'agit
de ce que l'on appelle dorénavant des complexes culturels,
acquis par essais et erreurs, ou par la fréquentation du
phénotype étendu(1)
que sont les constructions sociales résultant de l'activité
sous contrôle génétique de certaines espèces.
Ces comportements se transmettent par imitation(2).
L'exemple toujours cité est celui des mésanges anglaises
ayant appris à percer les capsules en aluminium des bouteilles
de lait, pour en consommer la crème. Ce comportement inventé
par une mésange géniale s'est répandu très
vite dans l'ensemble des populations de mésanges britanniques.
Une autre forme, bien plus répandue sinon universelle de
transmission d'un comportement acquis est l'imprégnation,
qui fait qu'un jeune à sa naissance imite fidèlement
les modèles que lui proposent ses parents (parents ou toute
personne, animal ou objet animé se trouvant là lorsque
le jeune cherche en naissant des exemples à reproduire).
Personne ne discutait cela avant la publication du
livre de Susan Blackmore. Mais celui-ci a compliqué le panorama.
L'auteur a repris et développé une suggestion de Richard
Dawkins, selon laquelle la culture, au moins chez l'homme, est principalement
le résultat de l'apparition d'une nouvelle sorte de réplicateurs,
les mèmes, qui ont envahi tout l'espace disponible dans les
cerveaux et les supports externes mis à leur disposition
par les échanges entre les hommes. Elle nous propose de créer
une nouvelle science, la mémétique, à laquelle
elle donne il faut le reconnaître ses lettres de noblesse.
Mais ce faisant elle nous incite peut-être un peu trop à
voir des mèmes partout, ou plutôt à simplifier
sans doute trop les interactions entre mèmes, comportements
culturels correspondant au fonctionnement propre des organismes,
et comportements sous contrôle génétique étroit.
Nous y reviendrons.
Sociobiologie et mémétique
La sociobiologie ne nie pas la culture, c'est-à-dire le fait
que les sociétés humaines créent des comportements,
des langages, des institutions qui se transmettent d'individus à
individus sur le mode Lamarckien ou acquis, c'est-à-dire
sans être inscrits dans les gènes. Mais pour elle,
d'une part la culture se peut se développer que sur des terrains
définis par les gènes, et d'autre part les constructions
culturelles ont peu d'autonomie au regard des conditionnements imposés
par ceux-ci. Edwards O.Wilson(3),
le père de la sociobiologie, affirmait que "les gènes
tiennent la culture en laisse". Pour prendre un exemple simple,
on dira ainsi que les chants et musiques militaires ne sont apparus
et ne se sont développés que parce que les groupes
humains sont génétiquement programmés par les
gènes pour s'affronter dans la défense du territoire
ou l'accès aux ressources.
La sociobiologie propose une explication déterministe,
objectiviste et "matérialiste" des comportements sociaux,
qui est dans la continuité des sciences sociales américaines
du début du 20e siècle. Celles-ci faisaient la chasse
aux interprétations subjectivistes et idéalistes de
l'homme et de la société inspirées des traditions
religieuses et des études historiques. Mais elles s'éloignaient
aussi de la sociologie de l'école française, initiée
par Durkheim, et repris par le structuralisme, pour qui les structures
sociales peuvent s'interpréter en tant que telles, indépendamment
des substrats biologiques..
Le conflit entre sociobiologie et sociologie traditionnelle
était d'ordre scientifique, plus exactement anthropologique
: qu'est-ce que le propre de l'homme ? Mais s'y sont ajoutées
ultérieurement des oppositions d'ordre politique. L'explication
par les gènes, dite en la caricaturant "sociologie du tout-génétique",
suggère que le bon et le moins bon qui caractérisent
une société ne peuvent pas être modifiés
par des interventions politiques volontaristes, lesquelles sont
impuissantes face à des déterminismes génétiques
acquis depuis des milliers d'années. S'il y a des dominants
et des dominés, par exemple, c'est parce que toutes les sociétés,
animales mais aussi humaines, sont génétiquement programmées
pour faire apparaître des hiérarchies de dominance,
lesquelles ont été, et sont sans doute encore, indispensables
à leur survie - ce que l'on appelle le "pecking order". Au
contraire, ceux qui veulent changer l'ordre social n'acceptent pas
de se faire arrêter par ces explications, qui ne sont disent-ils
que des alibis pour le conservatisme. La sociobiologie fut si vivement
attaquée aux Etats-Unis même par les représentants
de la gauche radicale que le distingué E.O.Wilson reçut
un jour un seau d'eau sale à la figure lors d'une conférence.
Aujourd'hui, les divergences se sont atténuées.
Les gens de bon sens ont admis que les gènes (ou ce que l'on
met sous ce terme, c'est-à-dire une réalité
dont la complexité se révèle tous les jours
plus grande que les premiers généticiens ne l'imaginaient)
jouent en effet un rôle essentiel, auquel il est difficile
de s'opposer directement. Mais ils reconnaissent aussi que la culture
et les créations culturelles caractérisant les civilisations
ont pris depuis quelques siècles, dans l'histoire humaine,
une telle importance qu'elles entraînent d'innombrables phénomènes
se développant selon des formes et à des vitesses
telles que l'explication génétique est bien en peine
de répondre. Ce qui s'explique par les gènes dans
une société de chasseurs-cueilleurs nécessite
d'autres outils dans une société technologique et
scientifique développée. Ceci ne veut pas dire que
les explications soient faciles et que la recherche de solution
soit simple. Idéalement, il faudrait, dans chaque cas posant
problème, multiplier les analyses pour mettre en évidence
l'entrelacement des causes déterminantes entre inné
et acquis, afin de faire apparaître les possibilités
évolutives.
Ceci dit, jusqu'à ces derniers temps, les sociologues
classiques ne disposaient pas de méthodes très puissantes
pour analyser les "êtres" culturels ou sociologiques : idées,
images, institutions diverses et variées. Ils n'avaient pas
l'outil extrêmement fécond du néo-darwinisme
appliqué à l'évolution biologique utilisé
par leurs collègues généticiens. L'appel à
l'histoire, au droit, à d'innombrables facteurs inventés
pour les besoins de la cause (tel les thèmes de la "dialectique
infrastructure-superstructure", de la " mystification ", de la "mauvaise
foi" ou de la "domination") laissait une grande impression de désordre
et d'impuissance, celle que devait ressentir les naturalistes du
18e et du début du 19e siècle avant que l'évolutionnisme
darwinien ne commence à proposer des logiques générales
à fort pouvoir explicatif.
N'en déplaise à l'école sociologique
française, qui a multiplié des observations fort intéressantes
mais sans lignes conductrices, ce fut du côté des Britanniques
que vint un début de salut, avec Richard Dawkins, immédiatement
relayé par les philosophes et scientifiques évolutionnistes
américains. La véritable fondatrice de ce qu'il convient
désormais d'appeler la science des mèmes ou mémétique,
fut Suzan Blackmore avec son livre, devenu une bible (mais, curieusement,
non encore traduit en français) "The Meme Machine" que nous
présentons ici.
Susan Blackmore raconte en introduction qu'elle a découvert
la mémétique à la suite d'une maladie l'ayant
tenu quelques mois éloignée de ses travaux universitaires
antérieurs. En tant que psychologue spécialisée
dans les croyances bizarres, comme les expériences près
de la mort (NDE) ou les abductions par des extra-terrestres, il
est vrai qu'elle avait déjà eu l'occasion de s'interroger
sur la puissance et le caractère contagieux de certaines
idées. Son cerveau était donc prêt, pour parler
comme elle le ferait sans doute, à se laisser envahir par
le mème de la mémétique.
Nous ferons d'abord un rapide résumé
de ses thèses , avant de les discuter. Indiquons cependant
que rien ne devrait dispenser de la lecture du livre. Ses 250 pages
denses constituent un panorama très complet de l'évolution
des idées concernant la biologie et les sociétés
humaines depuis un siècle. Il est clair et pédagogique.
Pratiquement aucune source francophone n'y est citée, mais
il faut reconnaître que le sujet n'a guère jusqu'à
présent inspiré nos compatriotes.
Le livre est précédé d'une préface
de Richard Dawkins, où on retrouve l'esprit ouvert, courtois,
légèrement sceptique et si délicieusement britannique
de ce scientifique.
Résumé
du livre
Un mème est "une idée, un comportement, un style ou
un usage qui se propage de personne à personne au sein d'une
culture". Les mèmes, affirme Susan Blackmore, ont constitué
(et constituent aujourd'hui encore) une force puissante qui a façonné
notre évolution culturelle et, par rétroaction, biologique
c'est-à-dire finalement génétique. On voit
l'importance de l'enjeu : les mèmes pourraient devenir, s'ils
ne le sont déjà, responsables de l'avenir de l'homme.
Mais il s'agit des mèmes et non pas des hommes. Les hommes,
dans cette perspective, ne seraient finalement que des objets passivement
manipulés par des entités extérieures à
eux. Comment cela peut-il se faire ? Ajoutons : fallait-il que les
hommes soient abusés pour que personne ne se soit avisé
de cela auparavant . Nous avons tous entendu parler du poids des
idées, des propagandes, des images. Mais on y voyait cependant
des créations de l'esprit humain, maîtrisables par
les personnes disposant d'une éducation ou d'une culture
suffisante. Nul ne s'imaginait jusqu'alors que c'était l'esprit
humain qui était crée par les idées, les propagandes,
les images...
On voit tout de suite que Susan Blackmore s'est engagée
dans une démarche intellectuellement fort courageuse, partant
d'un pays, la Grande-Bretagne, encore largement imprégné
de croyances religieuses confinant à l'intolérance.
Son travail s'est positionné d'emblée comme refusant
le spiritualisme, l'humanisme et même , nous le verrons, la
spécificité de la conscience humaine. Pour elle, le
monde est déterminé par des conflits entre agents
non humains, les gènes et les mèmes, pour qui les
valeurs humaines les plus hautes n'ont aucun intérêt,
si elles ne servent pas leur survie. Elle-même en tant que
scientifique et auteur d'un ouvrage à succès ne se
reconnaît aucune individualité et aucun libre-arbitre
particuliers. Nous reviendrons sur ce point en conclusion.
D'où sont venus les mèmes ? Il s'agit
d'une question capitale. Pour commencer à y répondre,
Susan Blackmore pose une question préalable : pourquoi l'homme
dispose-t-il d'un cerveau anormalement important par rapport à
celui des animaux proches, ainsi que d'un langage complexe, créateur
d'innombrables concepts, phrases, idées ? Rien dans la situation
des préhominiens n'exigeait cela. Ils auraient très
bien pu survivre comme l'ont fait les autres primates, en exploitant
leurs ressources d'origine. On sait en effet que les évolutionnistes
ne veulent pas expliquer l'apparition d'un organe nouveau par le
fait que cet organe s'est révélé ultérieurement
utile. Le génome n'intègre les gènes commandant
la phylogenèse d'un organe nouveau, suite à un long
processus de mutation/sélection, que si de puissantes raisons
initiales permettent la survie des mutations responsables de cet
organe. Des animaux qui fonctionnent bien sans un gros cerveau n'ont
aucune raison de changer d'encéphale.
C'est pour résoudre cette difficulté
que les anthropologues " classiques", non méméticiens,
cherchant à expliquer l'apparition du cerveau et du langage,
font appel à des modifications radicales dans l'environnement
naturel. On évoque régulièrement un changement
de climat ayant obligé les premiers hominiens à quitter
la forêt pour la savane. Le langage aurait alors remplacé
progressivement l'épouillage ou toilettage (grooming) pour
assurer la cohésion de groupes plus importants et plus mobiles(4).
Pour Susan Blackmore, cette hypothèse est trop spécifique
et artificielle.
Elle considère que le fait nouveau fut l'apparition
chez les hominiens de la capacité à imiter, vers -
2 millions d'années BP, c'est-à-dire peu avant l'invention
des outils. Elle affirme que les animaux ne sont pas capables d'imitation
car il s'agit d'une activité complexe. Imiter signifie copier
un comportement inédit observé chez un autre animal.
L'opération est difficile, exigeant une grande intelligence,
rare dans le règne animal. Les oiseaux reproduisent des chants,
quelques cétacés imitent des sons et des actions,
mais c'est tout. Ce que l'on appelle imitation chez un animal constitue
en fait l'adaptation d'un comportement inné à une
situation nouvelle, ce que fait par exemple un jeune en imitant
sa mère qui lui apprend à chasser. L'imitation généralisée
de toutes sortes d'activités non spécifiées
est bien plus difficile. Elle constitue une aptitude précieuse,
car son détenteur bénéficie ainsi du savoir
ou de l'ingéniosité des autres.
L'imitation s'est développée chez les
hominiens à partir du moment où certains gestes se
révélant propices à la survie, par exemple
tailler un silex, ont été reproduits par les autres.
L'évolution génétique a certainement favorisé
les imitateurs, ceux-ci ayant plus de succès dans le monde
et pouvant donc fonder des familles plus prolifiques. Des "gènes
de l'imitation" sont donc apparus et se sont répandus. Tout
était alors prêt pour que les mèmes prennent
naissance. Que signifie en effet l'imitation ? Elle consiste à
créer une entité informationnelle (une sorte de recette)
qui circule de cerveaux en cerveaux en se modifiant ou s'enrichissant
le cas échéant. C'est cette entité qui constitue
le mème. Les premiers mèmes ont été
des mèmes utiles à la survie, reproduisant des comportements
inventés par essais et erreurs qui se sont révélés
productifs et qui ont été copiés par les voisins
de l'inventeur. Les hominiens ont inventé des savoir-faire
nouveaux pour identifier la nourriture, chasser, allumer un feu
et cuisiner. En même temps, du fait que ces savoir-faire ont
été immédiatement imités, les hominiens
ont inventé les mèmes correspondants et de ce fait
une culture à base de création, échange, mémorisation,
modification de mèmes.
"À mesure que ces premiers mèmes se propageaient,
l'aptitude à les acquérir est devenue un élément
important pour la survie. Autrement dit, les meilleurs imitateurs
ont prospéré, et les gènes responsable de la
grosseur de leur cerveaux, nécessaire à l'imitation,
ont essaimé dans le pool génétique. Chacun
a fini par acquérir de meilleures aptitudes à l'imitation,
accentuant la nécessité d'agrandissement du cerveau,
dans une sorte de course aux armements cérébraux."
Mais ce faisant, la nouvelle entité, le mème,
transportant initialement un savoir immédiatement utile,
s'est transformé en réplicateur égoïste.
L'espace encore peu rempli offert par les cerveaux s'est très
rapidement peuplé de quasi virus informationnels, proliférant
compte tenu de leurs propres possibilités réplicatrices
et mutantes, sans tenir compte de l'intérêt des hommes
qui en étaient les porteurs et véhicules. Les gens,
autrement dits, se sont mis à parler sans arrêt mais
pour ne rien dire de spécialement utile. Ils étaient
en fait "parlés" comme aurait dit Lacan (qui parle ?) par
d'innombrables générations de mèmes. Une analogie
peut être trouvée quand on regarde la façon
dont les virus proprement dits, biologiques, se répandent
chez les êtres vivants en profitant des ressources que ceux-ci
mettent à leur disposition, soit pour les héberger,
soit pour les aider à se transporter. Les mèmes sont
d'ailleurs bien, selon l'expression de R. Brodie, des virus de l'esprit(5).
On peut accepter cette hypothèse, bien qu'à
notre avis elle recèle une lacune relative à l'origine
des mèmes, lacune que Susan Blackmore esquive un peu facilement,
semble-t-il. Pourquoi les hominiens, c'est-à-dire les précurseurs
des hommes modernes, se sont-ils mis à inventer de nouvelles
pratiques puis à imiter les inventeurs (donnant ainsi naissance
aux premiers mèmes). Pourquoi d'autres grands singes, voire
d'autres animaux , ne l'ont-ils pas fait ? Susan Blackmore nous
affirme que les mèmes sont spécifiques aux humains,
parce que seuls les humains peuvent imiter. Mais imiter quoi ? S'imiter
les uns les autres en boucle ? Imiter des inventions résolument
nouvelles, telle la pierre taillée que les grands singes
n'ont à ce jour pas encore vraiment découverte. Dans
ces divers cas, il fallait qu'ils disposent déjà de
capacités cérébrales supérieures à
celles de leurs voisins primates. A la suite de quels événements
de telles capacités ont-elles été sélectionnées
chez eux ? Susan Blackmore ne répond pas vraiment à
cette question, ce qui introduit une faiblesse dans la définition
qu'elle nous donne des mèmes. Nous y reviendrons dans la
discussion générale.
Le concept de mème, nous explique Susan Blackmore,
était dans l'air depuis le milieu du 20e siècle, mais
ce fut. Richard Dawkins, de l'Université d'Oxford, qui a
inventé ce terme dans son best-seller, The Selfish Gene (Le
Gène égoïste), paru en 1976. Il applique aux
mèmes l'algorithme classique de la réplication génétique
dans l'école néo-darwinienne, réplication/variation/sélection/ampliation.
Mais Dawkins s'est gardé de pousser l'analogie trop loin
en assimilant complètement le même et le gène.
Susan Blackmore a consacré de longs développements
à ce thème, montrant que ce serait une erreur méthodologique
grave qu'assimiler gènes et mèmes, chacun évoluant
dans des domaines très différents. Le mécanisme
d'ensemble est cependant voisin, c'est un algorithme, c'est-à-dire
une sorte de recette qui fonctionne indépendamment des ingrédients.
La réplication des mèmes d'une personne à une
autre est très fréquente. Elle est imparfaite, à
l'instar de la réplication des gènes de parents à
enfants : on transforme une information en la reproduisant. Parmi
toutes les variantes, certaines seront à leur tour de nombreuses
fois répliquées, tandis que d'autres disparaîtront.
Les mèmes subissent ainsi les trois processus de l'algorithme
darwinien - réplication/variation/sélection - à
laquelle ils participent. Mais les mèmes, contrairement aux
gènes, prennent d'innombrables formes, utilisant d'innombrables
supports, se regroupent en d'innombrables familles (les mèmeplexes)
ce qui rend difficile l'établissement de typologies. La mémétique
aussi bien est-elle encore dans l'enfance, alimentant de nombreux
forums de discussion sur Internet(6).
S'ils sont des réplicateurs, les mèmes
entrent en compétition darwinienne les uns avec les autres,
de façon encore plus égoïste que celle des gènes.
Ceux-ci sont en effet constamment obligés par la sélection
de groupe à favoriser la survie du groupe. La disparition
de celui-ci entraînerait en général leur propre
disparition. Il n'en est pas de même pour les mèmes.
Comme ils sautent très facilement d'un cerveau à l'autre,
servir l'intérêt de ces cerveaux ne leur apporte pas
en général d'avantage particulier. Les mèmes
en d'autres termes ne s'intéressent pas à la survie
des gènes. Ceci veut dire que si la culture humaine est pour
l'essentiel le produit de l'activité des mèmes, cette
même culture n'aurait pas pour objectif - ou plutôt
pour résultat - de servir l'intérêt des hommes,
simples véhicules pour les mèmes. Les mèmes
sont des réplicateurs, mais ils servent égoïstement
leurs propres objectifs en se répliquant et mutant dès
qu'ils en ont la possibilité. Inutile de préciser
qu'une telle formulation n'implique pas que les réplicateurs,
gènes ou mèmes, soient dotés d'une volonté.
Dans la conception darwinienne de l'évolution, les mutations
se font au hasard. À mesure qu'ils se perpétuent,
les mèmes façonnent notre esprit et notre culture,
ce qui peut d'ailleurs créer de nouveaux environnements favorisant
des mutations génétiques, telles que celles ayant
permis le développement du cerveau, de l'appareil nécessaire
au langage et autres traits caractéristiques de l'homo sapiens.
Cette argumentation paraît très vraisemblable,
malheureusement pour les défenseurs d'un humanisme tombé
du ciel guidant les développements de la culture humaine.
Il suffit de voir comment des complexes lourds de mèmes,
ou mèmeplexes, se développent dans la civilisation
contemporaine au mépris le plus évident de l'intérêt
des hommes qui en sont les porteurs : les affrontements idéologiques
ou religieux, les produits de consommation plus dangereux qu'utiles,
etc. Mais nous le verrons, elle fait aussi un peu trop bon marché
des acquis culturels (humains et animaux) nés de la confrontation
permanente des espèces et des individus avec leur milieu.
Cependant pour Susan Blackmore, tous les mèmes
ne sont pas inutiles à la survie de l'homme, c'est-à-dire
à ses gènes. Elle semble considérer que les
langues, les systèmes politiques, les institutions financières,
l'éducation, la science, la technologie, etc. sont des mèmes
(ou des groupes de mèmes). Ces entités se transmettent
de personne à personne par imitation et se co-développent,
nous dirions symbiotiquement, avec les gènes dans un processus
évolutionnaire global où les mèmes sont les
réplicateurs évolutifs et où les hommes sont
des machines à fabriquer des mèmes tout en étant
des machines à reproduire leurs propres gènes. Qui
profite de qui dans ces symbioses ? Sans doute l'ensemble. Vers
quoi , vers quel avenir se dirige cet ensemble ? Nul ne peut le
prédire.
Susan Blackmore n'ignore évidemment pas les
technologies de l'information. Elle montre qu'avec ces dernières,
et notamment le web, les mèmes ont trouvé de nouveaux
terrains infiniment productifs pour se développer. Il s'agit
d'une idée devenue banale, qu'a reprise Jean-Michel Truong
dans son ouvrage Totalement inhumaine(7)
en parlant d'e-gènes (autre mot pour e-mèmes, selon
nous) développant un être nouveau virtuel qu'il a nommé
le Successeur, successeur de l'humanité actuelle évidemment.
Susan Blackmore n'est pas allée jusque là. Elle évoque
par contre le fait que, si les roboticiens veulent rendre les robots
intelligents, ils doivent en priorité leur apprendre à
imiter. Oui, mais comment ? La question n'est pas triviale.
C'est ce co-développement , mis en évidence
par cette nouvelle science qu'est la mémétique, qui
explique la spécificité de l'histoire humaine par
rapport à celle des animaux. Les hommes sont uniques parce
qu'ils ont évolué, contrairement aux animaux, sous
l'action de deux réplicateurs au lieu d'un: les gènes
et les mèmes. Cette évolution les a dotés d'un
cerveau surpuissant et d'un langage, indispensable aux mèmes
pour se reproduire, ainsi que de toute une série d'aptitudes
singulières, notamment la conscience.
On arrive là au point les plus "scandaleux"
de l'ouvrage. Pour Susan Blackmore en effet, la conscience est un
même, ou plutôt un ensemble de mêmes, un memeplexe
qu'elle qualifie de selfplexe. . La conscience est un mème
particulièrement élaboré puisqu'il s'agit d'un
mème conscient d'être un même, et donc doté
d'un pouvoir réplicatif infiniment plus grand que celui dont
dispose le mème inconscient de l'être. Cela ne veut
pas dire pour autant que la personne humaine, que le Je, entité
que Susan Blackmore évacue, puisse reprendre les rênes.
Qui sommes-nous ? Qui est le Je qui parle ? Susan Blackmore
n'a pas de mal à démontrer que le dualisme, postulant
l'existence d'un esprit séparé du corps, n'a plus
guère de défenseurs chez les scientifiques occidentaux
. A l'inverse le réductionnisme, réduisant l'esprit
au fonctionnement coordonné d'un ensemble de neurones, n'a
jamais mis en évidence l'existence ou le siège de
tels neurones. Nulle part n'apparaît un moi en charge du contrôle
de ma vie. L'organisme que je suis semble fonctionner très
bien dans un ensemble d'actions-réactions avec le milieu,
certes régulées et coordonnées, mais de façon
identique à la façon dont l'est l'organisme animal
ou le serait un robot complexe moderne.
Le Je est-il alors simplement une illusion ? Susan
Blackmore répond oui, sans trop hésiter - avec une
nuance importante. Le Je est en fait un même, ou plutôt
un ensemble de mèmes particulièrement envahissants,
le selfplexe, qui s'est installé dans nos cerveaux et qui
se renforce lui-même sans cesse en protégeant et légitimant
les mèmes qui s'y agrègent. Les mèmes isolés
(la comparaison est de nous) trouvent une force reproductive accrue
en s'associant pour constituer un moi qui décide de tout
à leur place, comme des fantassins isolés prennent
une force nouvelle en se regroupant au sein d'une armée qu'ils
dotent d'un général. Cette nouvelle armée,
c'est le selfplexe. Le rôle du Je représenté
par le selfplexe n'est pas de défendre un hypothétique
moi, mais d'aider les mèmes associés en son sein à
se propager. Chacun d'entre est une "machine à mèmes",
une "même machine".
Ceci ne veut pas dire que nous ne soyons pas non plus
ces machines biologiques aux capacités et intérêts
variés que définissent nos gènes ainsi que
notre appartenance à une espèce et à des groupes
au sein de cette espèce. Il s'agit là de réalités
biologiques et sociétales existantes chez les hommes comme
dans toutes les autres espèces vivantes. Elles sont le terrain
indispensable à la vie des mèmes, et évoluent
selon des logiques qui ne recoupent que partiellement celles des
mèmes. Ces machines biologiques s'interpénètrent
en permanence avec les machines mémétiques que nous
sommes par ailleurs. Il faut s'en convaincre, et se laisser vivre
ainsi.
Susan Blackmore, à la fin de son livre, propose
certaines expériences, proches de la méditation bouddhiste,
permettant d'évacuer le Je et devenir sensible à l'évolution
spontanée des événements qui se produisent
- y compris les événements où le Je supposé
paraît à tort reprendre le commandement. Un Je non
illusoire, non mémétique, retrouve alors une espèce
de consistance, comme point focal de différentes forces qui
agissent à tout moments à travers lui. Si j'écris
ce livre en ce moment, dit-elle, c'est parce que différentes
forces se sont conjuguées pour me permettre de la faire ici
et maintenant. Si mon corps mourrait (c'est nous qui ajoutons ce
commentaire) ou si mon cerveau était atteint de paralysie,
ces forces ne se rencontreraient plus : il n'y aurait plus de Je
et il n'y aurait plus non plus de suite au livre.
Susan Blackmore, en bonne scientifique, propose diverses
expériences susceptibles de démontrer la validité
de la théorie mémétique, par exemple en mettant
en évidence les régions du cerveau affectées
par l'activité d'imitation ou en construisant des modèles
comparants diverses activités comportant ou non des mèmes.
Ces tests ne nous ont pas paru très convaincants. Mais il
ne faut pas s'en affecter, la mémétique est encore
une science jeune, nous l'avons dit.
Depuis la parution de son livre, Susan Blackmore a
tempéré le radicalisme apparent de certaines de ses
propositions. C'est ainsi qu'elle a admis que tous les contenus
mentaux ne sont pas des mèmes, car certains ne sont pas des
copies. L'homme est capable de perceptions, représentations
et émotions qu'il n'a pas acquis en imitant quelqu'un d'autre.
Mais alors que sont ces perceptions ? Comment les distinguer des
mèmes ? Ceci nous conduit à la discussion ou plutôt
au commentaire des principaux thèmes du livre.
Discussion
Si Susan Blackmore est reconnue en général comme la
grande prêtresse de la mémétique, elle a de
nombreux disciples qui ne s'embarrassent pas de respecter à
la lettre ses prescriptions. Nous avons vu ici même que Howard
Bloom(8),
grand illustrateur de la pertinence de la mémétique,
associe systématiquement la logique mémétique
et d'autres logiques évolutives, notamment la symbiose, dans
la construction de ce qu'il appelle le super-organisme ou le cerveau
global. Toutes les espèces vivantes sont alors concernées,
l'imitation n'étant pas pour lui une capacité réservée
à l'homme. Dans ce cadre, il attache beaucoup d'importances
aux mèmes favorisant, chez l'homme comme chez l'animal, le
sélectionnisme de groupe. Il identifie des mèmes qui
se mettent au service de la survie des groupes, en tant que facteurs
renforçant la cohérence de ceux-ci ou au contraire
comme générateurs d'invention sur le mode aléatoire.
Ces groupes ou entités multi-corporelles sont
égoïstes, au sens de Dawkins, en ce sens qu'elles luttent
pour survivre au détriment des autres, y compris en formant
des alliances ou symbioses lorsque l'exige la survie. Bloom a voulu
montrer que la sélection de groupe conduit les groupes à
imposer à leurs divers composants, individus et représentations
supportées par ceux-ci, notamment les mèmes, un certain
nombre de contraintes les mettant au service de la survie du groupe.
Dans cette hypothèse, les représentations ne peuvent
se répliquer au hasard, de façon égoïste.
Le lion ne cherche pas à se représenter le cosmos,
il n'en a pas besoin.
Que pouvons-nous penser pour notre part du travail
proposé par Susan Blackmore, dont nous avons déjà
souligné l'abondante documentation, la puissance intellectuelle
et le courage moral ? D'une façon générale,
nous le trouvons assez convainquant. Le lecteur dispose là
d'un outil qui lui permettra de jeter un regard nouveau sur le monde
qui l'entoure, non seulement en ce qui concerne les petites choses
de la vie quotidienne mais aussi pour ce qui concerne les constructions
les plus abstraites, comme les hypothèses scientifiques (hypothèses
et non théories - voir ci-dessous la raison de cette distinction),
les constructions philosophiques, les croyances mythologiques ou
mystiques, les programmes politiques, etc. Le concept de réplicateur
égoïste, trouvant dans les esprits des hommes et dans
les réseaux sociaux matière à proliférer
en sacrifiant froidement les intérêts de l'humanité,
n'est que trop réel. Il suffit de regarder les effets pervers
de la mondialisation ou d'une "idéologie de la croissance
ou du progrès" sans issues autres que la destruction de l'environnement,
pour s'en convaincre.
Mais, ceci admis, comment éventuellement lutter
? Susan Blackmore ne semble pas penser que cela soit possible,
ou plutôt que cela puisse se décider volontairement.
Il faudrait que d'autres mèmes, ou mèmeplexes, autour
par exemple du thème du développement durable, émergent
spontanément dans certains esprits et se répandent
dans un nombre de plus en plus grands de cerveaux, afin de mobiliser
l'action de millions d'hommes décidés à changer
l'ordre du monde. Le mèmeplexe " développement durable
" sera aussi égoïste que celui de " croissance néo-libérale
", mais il aura pour l'humanité l'avantage d'être moins
dangereux.
Faut-il alors attendre que de "bons" mèmes émergent
spontanément dans la soupe intellectuelle qui nous baigne
? Avançons pour notre part l'idée que, si les bonnes
intentions ne suffisent pas à faire émerger de bons
mèmes, la science pourrait le faire. On nous reprochera évidemment
d'avoir de celle-ci une vue optimiste ne correspondant pas à
la réalité. Mais discutons. La science (ou les scientifiques)
peuvent-ils jouer un rôle pour favoriser la naissance ou l'expansion
de "bons" mèmes, c'est-à-dire ceux qu'au terme de
processus cognitifs de type " scientifique " on estimera favorables
à la survie de l'humanité, aux dépends de mèmes
jugés, selon des processus cognitifs également scientifiques,
comme " mauvais " parce que risquant de mener l'humanité
à sa perte ?
Si nous répondions affirmativement à
cette question, ce serait parce que nous nous serions persuadés
que la science n'est pas un mème ou un mèmeplexe,
tout au moins dans la façon dont elle travaille. La science
génère évidemment de nombreux mèmes
plus ou moins dévastateurs, mais on peut penser que cependant
il s'agit d'un comportement collectif se situant en amont de l'apparition
des mèmes. Nous considérerions alors que si la science
peut donner naissance à d'innombrables mèmes (par
exemple la croyance en un avenir radieux), il s'agirait en fait
d'un mécanisme de type constructiviste analogues à
bien d'autres développés par toutes les espèces
vivantes depuis les origines de la vie.
Dans cette hypothèse, la science des mèmes
ou mémétique ne serait pas non plus un mème.
Nous pourrions compter sur elle pour nous aider à comprendre
comment fonctionnent les mèmes, de même que nous comptons
sur la génétique pour nous aider à mieux comprendre
comment fonctionnent les gènes. Le Je du scientifique cherchant
à comprendre le monde en utilisant la science de la mémétique
ne serait pas non plus un mème. Il s'agirait plutôt
d'une entité émergente participant avec de nombreuses
autres entités biologiques ou informationnelles à
la construction d'un méta-organisme ou cerveau global, en
cours d'élaboration depuis les origines de la vie terrestre,
sinon avant - bien avant que les mèmes ne soient apparus
- ce qui ne l'empêcherait pas de donner naissance à
des mèmes qui imiteraient pour leur compte propre ce qu'ils
trouveraient à reproduire au sein de sa démarche,
y compris en renforçant celle-ci.
Nous ne savons pas si Susan Blackmore accepterait ce
point de vue, qui pourrait réduire l'importance attachée
à l'influence des mèmes dans l'évolution globale
du monde. Mais pour mieux justifier une telle hypothèse,
nous devrions faire ce que Susan Blackmore n'a pas fait dans The
même machine (mais qu'elle fera peut-être un jour) :
nous donner une vision englobante situant les mèmes dans
une théorie plus générale de la marche vers
ce qu'avec Howard Bloom nous pourrions appeler le super-organisme.
Admettons que, dès la construction des premiers
molécules organiques(9),
les doubles logiques de l'association symbiotique et de l'affrontement
darwinien ont donné naissance à des espèces
de plus en plus complexes. Ces espèce ont très tôt
été capables de résoudre de difficiles problèmes
d'adaptation, en utilisant leurs corps et cerveaux sous commande
génétique, mais aussi des artefacts produits par l'activité
de leurs individus ou groupes. Nous pouvons appeler ces artefacts
soit des phénotypes étendus, selon le terme de Dawkins,
soit des produits culturels. Il s'agira de constructions "matérielles",
comme le sont une termitière, des comportements, des outils,
voire des symboles.
Initialement, ces outils ou symboles ne seront pas
des mèmes, tels que les définit Susan Blackmore, car
ils correspondront, au sein de chaque espèce, à des
"représentations" au sens ou l'entendent les neurosciences
cognitives. Ces représentations pourront être les résultats
d'opérations de "catégorisation" résultant
de l'interaction de l'animal avec son milieu. Elles seront encapsulées
dans les systèmes nerveux et ne pourront donc pas faire l'objet
de transmission par imitation au sens strict.
Par contre ces diverses représentations et catégorisations
ne cesseront de prendre de l'importance au fur et à mesure
que les animaux se complexifieront, augmenteront leurs répertoires
d'activités corporelles et étendront les réseaux
qu'ils formeront à travers le monde. Si nous considérons
les diverses espèces animales comme des parties d'un cerveau
global de plus en plus étendu, nous admettrons que la totalité
de leurs représentations constituera une image du monde de
plus en plus riche et évolutive.
Mais aussi une image du monde de plus en plus fidèle,
c'est-à-dire, osons le mot, de plus en plus scientifique.
Chaque espèce, de la fourmi à la baleine en passant
par l'homme construira dans son corps, et plus particulièrement
dans ses névraxes et cerveaux, des cartes cognitives du monde
de plus en plus affinées - ceci parce que chaque espèce,
sous la contrainte de la sélection darwinienne, ne cessera
d'explorer le monde et de s'y adapter plus finement.
Ce qui manquera pour faire de toutes ces cartes cognitives
dispersées une science globale telle que nous l'entendons,
avec sa formulation symbolique structurée, communicable,
ouverte à tous, sera précisément l'existence
d'un langage commun.
Ceci oblige à évoquer de nouveau la construction
et la transmission des représentations chez l'animal. S'agit-il
ou pas de contenus génétiquement déterminés,
de contenus mémétiques ou d'une catégorie intermédiaire
voire différente. Quels prolongements ces processus trouvent-ils
chez l'homme ? On peut considérer comme indiqué ci-dessus,
que chaque espèce se construit progressivement, expérimentalement
(par essais et erreurs), un environnement résultant de l'interaction
de son (ou ses) corps avec le monde. On peut le qualifier de culture
acquise ou phénotype étendu ayant un effet rétroactif
lent sur l'évolution génétique. Cet environnement
est constitué de productions matérielles (analogues
à nos produits techniques) mais aussi de comportements transmis
par orientation et imprégnation, à la naissance, puis
par imitation (employer ce terme oblige à revoir la définition
de ce qu'est l'imitation) dans le long de la vie. Les comportements
imités peuvent évoluer dans de faibles marges. Ils
peuvent aussi, toujours marginalement, être résumés
ou induits par des langages primaires (de type déclaratif).
Le groupe animal, sinon l'individu, génère peut-être
aussi des faits de conscience passagers.
Lorsque l'homme apparaîtra, et qu'il aura acquis
le langage symbolique, suite à des événements
que personnellement nous pensons proches de ceux décrits
par Jean-Louis Dessalles (op .cit) , l'échanges des contenus
cognitifs pourra commencer à se faire au sein des groupes
humains. Grâce aux performances du " langage afficheur contesté
", ces contenus cognitifs co-évolueront simultanément
avec des activités exploratoires de plus en plus ambitieuses.
Une véritable science se construira. Peut-être sommes
nous à l'aube du moment où, grâce aux simulations
du monde animal permise par la vie artificielle, la science d'origine
humaine pourra s'enrichir des contenus cognitifs de nombreuses espèces
vivantes avec qui la communication pourra mieux s'établir.
Il se construira ainsi une société scientifique,
de plus en plus loin des déterminations imposées par
les gènes, mais aussi de plus en plus proches d'un hypothétique
super-organisme ou cerveau global qui puisera ses racines dans les
réalités tant de la biologie que de la physique.
Science et mèmes d'inspiration scientifique
ne s'opposent évidemment pas tout le temps. L'une et les
autres proposent des visions ou descriptions "hallucinées"
du monde, que l'homme ne peut confronter à un "réel"
objectif inaccessible par définition. . Mais la science se
veut expérimentale, constructiviste et à ambition
inter-individuelles (c'est-à-dire utilisable par tous les
hommes adoptant la démarche scientifique). Elle rassemble
de fait dans une construction progressive soumise au contrôle
de tous, la description d'un monde résultant de la confrontation
permanente des corps humains et de leurs prolongations instrumentales
à un réel extérieur, dont ces descriptions
sont réputées, à tous moments, donner la meilleur
représentation possible. Or ce n'est pas le cas des mèmes
scientifiques, relatifs à tel ou tel groupe, non sanctionnés
par l'expérience des corps et de leurs instruments, non reliés
en corpus universels, non constructivistes La science pourrait
au contraire être rapprochée des constructions génétiques
ou dirigées par les gènes. On pourrait la considérer
comme un phénotype étendu. Elle ne fait que prolonger
par le langage et les outils techniques dont l'homme dispose le
comportement de chaque espèce, qui se construit progressivement,
expérimentalement (par essais et erreurs), un environnement
résultant de l'interaction de son (ou ses) corps avec le
monde.
A partir du langage symbolique, ne faut-il pas envisager
une bifurcation, une voie donnant naissance à tous les comportements
pré-scientifiques et scientifiques expérimentaux (instruments,
usages, etc. ) et une voie à tous les contenus imaginaires
ou mémétiques. Ces deux voies auraient dès
le début co-existé chez les mêmes hommes et
groupes, s'interpénétrant d'une façon qui mérite
en effet d'être étudiée scientifiquement (influence
des idéologies ou mèmes sur les sciences et les techniques,
ou réciproquement). Notons que les développements
empruntant ces deux voies, et leurs interpénétrations,
ne résultent pas de processus conscients ou volontaristes,
mais de mécanismes évolutifs automatiques inconscients,
analogues à ceux qui se sont exercés depuis les débuts
de l'évolution. Dans certains cas cependant, des prises de
conscience limitées du phénomène pourraient
émerger.
Cela veut dire que les mèmes, tels que décrits
par les méméticiens, joueront un rôle important
dans l'évolution globale. Mais ils joueront leur rôle
parmi de nombreux autres agents. Le monde qui se construit peut
être représenté comme un système adaptatif
massivement multi-agents, agents dont les mèmes font partie.
Les interactions entre ces agents ne sont ni descriptibles ni prévisibles
en détail, mais elles n'en existent pas moins, et se manifestent
finalement par des résultats statistiques globaux, des bassins
d'attraction et autres entités observables.
D'où l'intérêt de disposer d'une
science telle que la mémétique qui éclaire
une catégorie d'agents, les mèmes, jusqu'ici mal identifiés
et mal caractérisés. La mémétique éclaire
aussi les hommes ou groupes sociaux qui servent d'hôtes et
véhicules aux mèmes. En effet, comme un mème
doit disposer de conditions favorables pour se répliquer,
le fait que tel mème se porte bien chez tel hôte et
non chez tel autre, peut renseigner sur les caractères de
cet hôte . Dis moi quels mèmes tu véhicule,
et je te dirai qui tu es. Ceci étant, la mémétique,
pas plus que la génétique ou que d'autres sciences,
ne pourra seule apporter toutes les réponses.
C'est ainsi par exemple que, pour fonder une théorie
de la conscience (si la chose se peut) nous compterons personnellement
davantage sur les travaux intéressant la conscience artificielle
que sur les efforts de mémétique introspective proposés
par Susan Blackmore. Qui dit au demeurant que les recherches sur
la conscience artificielle ne nous aideront pas à mieux comprendre
ce qu'est un mème, voire ce qu'est un mème conscient
d'être un même ?