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Francis
Fukuyama enseigne la politique économique internationale
à la Paul H. Nitze School of Advanced International
Studies de la Johns Hopkins University. Il s'est fait une
carrière d'observateur de la vie politique et économique
mondiale, donne de nombrdeeuses conférences et publie
de nombreux articles. Il est aussi membre du Conseil de Bioéthique
auprès du Président des Etats-Unis. Il est né
en octobre 1952 à Chicago.
C'est son ouvrage de 1992, The End of History and the Last
Man, publié par Free Press et traduit en 20 langues
(version française chez Flammarion), qui en a fait
une célébrité. Sa thèse était,
en résumé, qu'après la fin de l'affrontement
Américano-soviétique, l'unification de l'Allemagne
et le succès mondial de la culture américaine,
il ne se passerait plus d'évènements historiques
notables avant de longues années. Elle eut un grand
succès...pendant quelques temps. Jusqu'au jour où
il devint évident qu'elle constituait une erreur grossière
d'analyse. La multiplication des conflits et affrontements,
indépendamment ou à cause de la mondialisation
à l'américaine, a relancé et accéléré
l'histoire de la manière que l'on sait. Tout autre
que le Dr Fukuyama en aurait tiré une grande leçon
de modestie. Ce ne fut pas son cas, et il contribue à
prodiguer ses conseils au monde entier, notamment par ce dernier
livre , Our Posthuman Future, que nous présentons ici.
Principaux autres livres de Francis Fukuyama :
- The Changing & Unchanging Face of U.S. Civil Society
2002
- The Great Disruption: Human Nature and the Reconstitution
of Social Order 2000
- The Social Virtues and the Creation of Prosperity 1996
Sans doute inspiré par des fonctions de membre du Comité
présidentiel de bio-éthique, le Pr. Fukuyama se livre
dans son dernier livre à une virulente mise en garde contre
les dérives possibles des sciences de la vie, notamment de
la biologie et du génie génétique. Il nous
annonce que ces sciences constituent actuellement la menace la plus
grande ayant jamais remis en cause l' "intégrité de
la nature humaine". Nous entrons selon lui dans une ère post-humaine.
Ainsi, l'histoire qu'il voyait arrêtée il y a 10 ans,
serait repartie en avant si fort, sous la pression des biologistes,
qu'elle serait en train de nous propulser à grande vitesse
dans l'inhumain. Il énumère tous les risques qui nous
guettent : les enfants génétiquement programmés,
la neuropharmacologie (Prozac et Ritalin sont à cet égard
ses bêtes noires ), les cellules-souches, l'accroissement
de l'intelligence, l'allongement de la durée de la vie et
la transformation du monde en un vaste asile de vieillards. La démocratie,
l'Etat de droit et, selon lui, (assez curieusement d'ailleurs) le
capitalisme de marché risquent de ne pas s'en remettre.
Contrairement à d'autres intégristes s'appuyant
sur une vision révélée de ce qu'est et doit
rester la nature humaine, Francis Fukuyama se borne à nous
affirmer qu'il existe une nature humaine - au moins depuis Aristote
- que celle-ci s'exprime dans des institutions et des codes moraux
qu'il convient de respecter. La femme en particulier ne doit pas
faire appel à la pharmacologie pour devenir aussi " agressive
" socialement que les hommes, car ce n'est pas sa nature. Il voit
se profiler une humanité dominée par une minorité
d'êtres supérieurs façonnés par la biologie
et commandant à des masses rendues homogènes et dociles
par cette même biologie.
Chacun doit donc selon lui veiller à ce que les " apprentis
sorciers de la biologie " cessent de s'attaquer à ces fondements
indiscutables de la société. Quant aux Etats, ils
doivent impérativement intervenir. Fukuyama n'est pas de
ceux qui jugent les réglementations étatiques inopérantes
et dangereuses. Il pense au contraire que seuls les Etats peuvent
marquer les limites à ne pas dépasser, décréter
des moratoires et, finalement, prendre en charge la défense
de la nature humaine (sans doute sur le conseil avisé des
Comités d'éthique). En aucun cas, il ne faudrait se
refuser d'interdire au prétexte du retard que prendrait le
pays qui interdirait par rapport à ceux qui toléreraient
ou même encourageraient de telles recherches.
Le livre est bien fait et convaincra tous ceux qui, de l'ultra-gauche
à la droite conservatrice, ne cessent de dénoncer
les risques provoqués par des recherches scientifiques supposées
n'obéir qu'à l'appétit d'argent et de pouvoir
des chercheurs et de ceux qui les financent.
Ce n'est pas, répète-t-il, parce que la science
peut faire quelque chose qu'il faut le faire. Ce n'est pas parce
que la science réussit un exploit aujourd'hui qu'on sera
capable de maîtriser les conséquences désastreuses
de cet exploit dans les années futures.
Nul ne discutera cela, non plus que la nécessité
de conduire les débats les plus démocratiques possibles
sur les fins et moyens de la recherche, qu'elle soit publique ou
privée.
Ceci admis, ce livre tout entier nous paraît aussi complètement
aberrant, aussi loin des réalités de ce qui se passe
vraiment, que la mémorable Fin de l'histoire annoncée
précédemment par notre auteur. Celui-ci donne véritablement
l'impression de se saisir d'un sujet facile pour faire des effets
de manche, s'attirer la popularité des juristes de tous poils
qui verront dans de nouvelles réglementations l'occasion
de juteux profits et, bien entendu, passer dans les médias
où les propos apocalyptiques font toujours recette.
Questions
Pour éviter que vous me reprochiez d'être partisan
et de mauvaise foi, je me bornerai à poser quelques questions
auxquelles chacun donnera les réponses qu'il jugera bon :
- qu'est-ce qui permet de définir la nature humaine ? Est-elle
la même aujourd'hui que ce qu'elle était il y a 2000
ans, il y a 50.000 ans ?
- peut-on établir un lien entre la nature humaine, ainsi
définie, et nos institutions, notre conception de la justice
et de la morale ?
- peut-on montrer en quoi d'éventuelles mutations affectant,
du fait de certaines expériences scientifiques, les génomes
humains ou animaux seraient d'une essence différente des
mutations survenues depuis plus de 600 millions d'années
dans le monde du vivant ?
- ceux qui réclament l'intervention conservatoire des Etats
sont-ils inspirés par les valeurs humanistes les plus élevées
ou par le souci de protéger des positions et des avantages
qu'ils n'avouent pas ?
- en quoi les évolutions susceptibles d'affecter la nature
humaine, suite aux développements de la science, seraient-ils
néfastes plutôt que fastes ?
- plus généralement, faut-il, à supposer
que cela soit réaliste, décréter que l'humanité
ne doit pas évoluer ?
- et finalement, ne risque-t-on pas en annonçant l'ère
post humaine, de donner du grain à moudre aux milliards d'intégristes,
de fanatiques et d'ignorants qui veulent fermer les laboratoires,
limiter l'éducation, voiler les femmes et - répétons-le
- conserver le plus longtemps possible les avantages qu'ils ont
acquis par des siècles d'oppression et d'obscurantisme ?
Heureusement, l'histoire ne s'arrête pas. Vous fermez un
tel livre et vous apprenez, par l'actualité scientifique,
que des chercheurs, après avoir complètement décrypté
le génome de la souris, sont en train d'envisager ce qu'ils
appellent l' "humanisation" de ces petites bêtes : cellules-souches
humaines injectées dans des embryons de souris, souris dont
le cerveau comporterait des neurones humains et autres chimères
du même ordre (personne n'a encore parlé de cerveaux
humains comportant des neurones de souris mais on peut penser
en écoutant raisonner certains de nos contemporains que la
chose s'est déjà produite on ne sait comment). Quel
sera votre réflexe ? Créer d'urgence une association
de défense ? Vous réjouir de voir que malgré
de trop nombreux Fukuyama, on n'arrête pas la recherche, ou,
plus logiquement, estimer que de ces expériences naîtront
sans doute des connaissances précieuses sur ce que sont les
êtres vivants en général, les hommes en particulier
? .
En élargissant le propos, on ne peut que s'étonner
de voir le manque d'ouverture et finalement de culture scientifique
et philosophique que démontre le Pr . Fukuyama. Il parle
de la Nature et de la Nature Humaine comme si personne n'avait montré
le relatif et le pernicieux de telles notions brandies sans la moindre
critique politique. Il accuse la biologie mais il ne tient aucun
compte de ce qui fait la dignité de la biologie moderne qui
refuse les anthropocentrismes aveugles pour essayer de retrouver
les liens profonds qui nous rapprochent des autres êtres vivants.
Il ne dit pas un mot des réflexions fécondes d'un
Howard Bloom relatives à l'évolution des super-organismes.
Il ignore tous des problèmes qui font le quotidien de notre
revue, relatifs à l'évolution des super-réseaux
et des super-intelligences.
Cela vaut mieux d'ailleurs, car on imagine avec effroi les dégâts
qu'il pourrait faire dans l'esprit de ses lecteurs s'il se mettait
à dénoncer pêle-mêle l'immense conspiration
réunissant dorénavant les infotechnologies, les biotechnologies
et les nanotechnologies pour nous conduire à grands pas vers
la fin de l'homme.