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La
vie artificielle Où
la biologie rencontre l'informatique
Jean-Philippe Rennard
Vuibert
Informatique - 2002
400 pages
Jean-Philippe
Rennard est docteur en économie, ancien enseignant-chercheur
à l'université de Grenoble. Il est aujourd'hui
dirigeant d'entreprise et consultant auprès d'entreprises
d'informatique. Il a publié de nombreux articles ainsi
qu'un ouvrage sur les processus d'industrialisation tardive.
Il est par ailleurs créateur d'un site web remarquable
consacré à la Vie artificielle, accessible en
français et en anglais: http://www.rennard.org/alife/
Il est bien connu de notre revue. Nous avons publié
une interview
le 11 mars 2001 ainsi que plusieurs chapitres du livre aujourd'hui
présenté, "La vie Artificielle", qu'il
avait bien voulu nous confier.
Il s'intéresse aussi avec nous au livre de Stephen
Wolfram, A New Kind of Science (voir article,
ainsi que notre
dossier).
Conformément à sa politique de grande ouverture sur
l'Internet, l'auteur a ouvert un site très riche consacré
à son livre, avec de nombreuses démonstrations et illustrations,
utilisant des applets téléchargeables, qui font de ce
site le complément indispensable du livre http://www.rennard.org/iva/.
On
lira aussi avec intérêt la préface à
l'ouvrage proposée par Daniel Mange, professeur d'informatique
et directeur du Laboratoire des Systèmes Logiques à
l'Ecole Polytechnique de Lausanne. Ce Laboratoire et cette
Ecole sont, on l'oublie quelquefois en France face à
la richesse de la recherche anglo-saxonne, un pôle de
première grandeur, notamment dans le domaine des matériaux
programmables et évolutionnaires. Ceux-ci seront une
composante essentielle dans la mise au point d'automates intelligents
capables de s'auto-maintenir et de s'auto-complexifier au
plan notamment des composants physiques
On n'est jamais mieux servi que par soi-même. Nous pouvons
donc légitimement commencer cette présentation par
la façon dont l'auteur présente lui-même son
ouvrage, sur le site qui lui est consacré http://www.rennard.org/iva/
"Vie : état de ce qui n'est pas inerte.
Vie artificielle : domaine de recherche destiné à préciser
la définition précédente.
Cette formule illustre avec humour lobjet
de ce livre : une discipline encore mystérieuse qui regroupe
informaticiens, philosophes ou biologistes. Elle a pour objet de mieux comprendre
ce qu'est la vie en recherchant et en tentant de reproduire les processus
généraux qui la gouvernent. Mais elle cherche aussi à
transposer les mécanismes du vivant au sein d'algorithmes et
dartefacts spécifiques (biomimétiques) à
l'efficacité souvent époustouflante.
Ce livre vous invite à un fascinant voyage
au cur de cette discipline. Vous y rencontrerez les univers virtuels
des automates cellulaires et la «matière programmable» mais
aussi des colonies de fourmis, un groupe de basilosaures ou des robots évolutifs
et autres créatures purement algorithmiques.
Accompagné de nombreuses illustrations et
dune riche bibliographie, ce texte introductif est destiné au
public de culture scientifique comme aux étudiants et professionnels
intéressés. Il introduit le sujet d'une manière claire,
accessible et rigoureuse, en présentant tant les concepts essentiels
que les nombreuses applications pratiques."
Nous ne pouvons qu'approuver ces quelques phrases, qui précisent
bien les objectifs et le public visés par le livre. Mais nous devons
faire davantage, car l'ouvrage est à la fois original et riche en idées
et thèmes à approfondir. Il est conforme à l'idée
que nous nous faisons de ce que devrait être un ouvrage scientifique
destiné au grand public, dans un pays comme la France où ce
genre d'exercice n'est finalement que très peu pratiqué par
les chercheurs.
Pour notre part, nous sommes dans cette revue convaincus d'être engagés
ces temps-ci dans la plus grande révolution qu'ait jamais connue non
seulement l'humanité mais aussi la vie terrestre. On sait que de tous
temps, ceux qui réfléchissaient un peu s'estimaient contemporains
sinon acteurs de grandes révolutions. Beaucoup d'arguments sérieux
donnent cependant à penser que cette fois, le moment est venu.
Ce livre de Jean-Philippe Rennard, La vie artificielle, nous paraît
un argument fort pour conforter cette thèse. Nous y voyons comment,
par petites touches, les solutions artificielles imitent les solutions introduites
sur Terre par l'évolution biologique. Bien plus, elles ouvrent d'autres
voies, jusque là ignorées par la vie. Dans certains cas même,
ces voies sont sans doute si originales que les scientifiques ayant réalisé
les programmes ne comprennent pas les structures sous-jacentes adoptées
par les entités artificielles, ou les raisons de leur émergence.
Un excellent panorama
Avec sa discrétion habituelle, l'auteur ne fait pas de ces questions
profondes le principal argument de son ouvrage. Avant de philosopher, il faut
en effet bien savoir de quoi l'on parle. Jean-Philippe Rennard a voulu réaliser,
nous dit-il, un manuel présentant et discutant les nombreuses recherches
menées depuis une trentaine d'années dans le monde autour de
la vie artificielle, discipline non encore reconnue. Disons tout de suite
que cette contribution pédagogique s'imposait, notamment à l'intention
d'un public français qui dans sa très grande majorité
ignore tout de ces questions.
Le fait qu'il soit écrit en français représente aussi
un atout très important. En effet, à ce jour, en dehors des
essais de Jean-Louis Dessalles (http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/mai/dessalles.html)
et de Jean-Claude Heudin (http://www.automatesintelligents.com/interviews/2002/aou/heudin.html),
il n'existait pas d'ouvrage de cette ambition encyclopédique et de
cette actualité. Les chercheurs du domaine pratiquent généralement
l'anglais et n'en souffrent pas. Il n'est pas de même du public généraliste
à qui cet ouvrage est aussi destiné. Il était donc urgent
qu'un travail ambitieux soit publié en français sur la vie artificielle.
Il faut bien dire que l'ignorance française sur ces questions est
sidérante. Qu'on nous permette un a-parte. Ainsi, à la une du
Monde (13/12/02) Philippe Sollers nous invite à "penser" en évoquant
sur cette question de la pensée (Qu'est-ce que penser, et pourquoi
pense-t-on à ceci plutôt qu'à cela ?) les travaux
de Martin Heidegger. Sollers a raison de lancer cette exhortation. Malheureusement,
la suite de son article ne nous fournit aucune piste susceptible de nous détacher
de la contemplation béate des Star Academy ou autres. On n'y trouve
que les mondanités dont cet auteur chéri des médias est
prodigue. N'y cherchez pas notamment de réflexion un peu approfondie
sur les grandes découvertes des sciences cognitives contemporaines
relatives à la pensée et à l'évolution, qu'elles
soient "naturelles" ou "artificielles". Avec Sollers, on reste bien ne lui
en déplaise dans la France moisie des idées, ignorant tous les
travaux sérieux qui se font parfois chez nous mais surtout ailleurs
dans le monde sur ce que seront très vraisemblablement les thèmes
principaux de la pensée du 21e siècle.
Il est probable que ni Sollers ni aucun des soi-disant intellectuels
qui donnent le bon ton parisien ne liront jamais Rennard. Ce sera
bien dommage pour eux. Le livre est d'abord, il est vrai, et comme
le voulait son auteur, un manuel qui présente pratiquement
toutes les disciplines contribuant à cette méta-discipline
qu'est la vie artificielle. Chacune est résumée en
quelques phrases, sous une forme vraiment pédagogique, rappelant
ses origines, ses références, les liens qu'elle entretient
avec les autres, les perspectives qu'elle ouvre. En les replaçant
dans leur contexte historique et scientifique, l'auteur en propose
une analyse critique indispensable pour qui ne veut pas se perdre
dans le paysage touffu et mouvant dessiné par les travaux
sur la vie artificielle depuis une trentaine d'années. Enfin,
le livre et le site Internet qui lui est associé fournissent
au lecteur intéressé par la programmation, des outils
et des applets (éléments de programmes) permettant
à chacun de réaliser ses propres entités sur
son ordinateur ou son site web personnel. Aujourd'hui, chaque homme
cultivé devrait pratiquer la programmation. De tels outils
ne sont donc pas superflus. Mais que les lecteurs non-programmeurs
se rassurent, ils pourront survoler ces passages techniques sans
rien perdre du fil de l'ouvrage.
Nous disposons également avec ce livre d'une bibliographie
extensive. Il semble que pratiquement tout ce qui a été
publié sur ces sujets ait été lu et soit référencé
par l'auteur. On ne peut à cet égard qu'admirer la
puissance de travail et la méthode véritablement scientifique
qu'il déploie pour nous fournir les sources permettant si
nous le souhaitons d'approfondir chacune des voies de recherche
mentionnées. Un seul ouvrage n'a pas été analysé,
compte tenu du fait qu'il a été publié trop
tard pour être intégré au manuscrit : il s'agit
du livre se voulant révolutionnaire de Stephen Wolfram, A
New Kind of Sciences, consacré aux automates cellulaires
(voir notre dossier http://www.automatesintelligents.com/labo/2002/juin/doswolfram.html).
Mais Rennard, qui reconnaît cette lacune inévitable,
a replacé le travail de Wolfram dans l'histoire déjà
ancienne des automates cellulaires, ce qui, soit dit en passant,
retire un peu de poids aux affirmations de ce dernier relatifs à
la grande originalité de son uvre.
Un autre point digne d'être évoqué est le fait que l'auteur
n'hésite pas à présenter chaque fois que nécessaire
les connaissances permettant de bien replacer les travaux relatifs à
la vie artificielle dans l'ensemble des connaissances relatives à la
biologie et à la physique. L'annexe consacrée notamment à
la biologie est ici exemplaire. Elle constitue une présentation synthétique
précieuse permettant de faire les liens entre les organismes vivants
et les organismes artificiels, et mérite d'être lue en tant que
telle par tous ceux ayant un peu oublié l'histoire du darwinisme et
de la génétique.
En ce qui nous concerne, sous cet angle pédagogique, le livre nous
a beaucoup apporté. Nous pensions sottement connaître l'ensemble
des questions évoquées : il n'en était rien. Grâce
à Jean-Philippe Rennard, certaines confusions ou approximations pourront
être maintenant bannies. Il en sera certainement de même pour
tous les étudiants et chercheurs jeunes ou moins jeunes qui le liront.
Approfondir les questions
Mais au-delà de ce but avoué et atteint, La Vie Artificielle
nous propose une vue beaucoup plus grandiose de l'univers et de l'évolution.
C'est tout l'art de son auteur de l'avoir fait implicitement, par petites
touches, en ne s'égarant pas dans la métaphysique. Sans prétendre
apporter des réponses aux innombrables questions scientifiques et philosophiques,
il les évoque. Nos lecteurs reconnaîtront les principales de
celles que nous nous posons tous les jours à la lecture des ouvrages
spécialisés en robotique et en intelligence artificielle :
- Existe-t-il des lois sous-jacentes, prenant la forme d'algorithmes simples,
organisant de façon commune l'évolution de tous les systèmes
du monde, physique, biologique et artificiel ? Plus généralement,
le monde est-il ou non un vaste ordinateur (numérique et/ou analogique)?
- En cas de réponse affirmative, peut-on espérer découvrir
ces lois à partir des modèles fournis par l'évolution
artificielle ?
- Dans la mesure où l'évolution des systèmes artificiels
divergerait de celle des organismes vivants, en échappant notamment
au contrôle de l'homme, verrait-on progressivement émerger un
monde artificiel capable de s'adapter aux contraintes futures de l'environnement,
mieux que ne le feraient des entités biologiques ? Dans ce cas, celles-ci
pourraient-elles ou non espérer entretenir des relations de
co-évolution avec les entités artificielles ?
Sur ces questions, nous sommes persuadés que Jean-Philippe Rennard
ne manque pas d'idées ou d'hypothèses. Il serait intéressant
que, s'affranchissant des précautions scientifiques indispensables
à la réalisation de ce premier ouvrage, qu'il nous livre un
jour le fond de sa pensée. Ceci pourrait se faire à l'occasion
de la discussion des thèses de Stephen Wolfram, qu'il nous a promise
et qu'il est certainement un de ceux en France le mieux à même
de mener
Rappel: voir le site du livre http://www.rennard.org/iva/.
On y trouvera notamment la table des matières traitées que
nous n'avons pas jugé utile de reproduire ici
PS: Le n° 360 de La Recherche, janvier 2003,
consacre un dossier à Stephen Wolfram et à la question de l'Univers
calculable (Voir dans ce numéro notre rubrique
d'actualité), dossier nous
laissant un peu sur notre faim. Comptons donc ici sur Jean-Philippe Rennard
pour le compléter .