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Diplomé
d'immunologie (Institut Pasteur), Jean-Paul Escande est aujourd'hui
professeur de dermato-vénérologie à l'hôpital
Cochin-Tarnier. Il a été l'élève
du biologiste René Dubos et du physicien Pierre Auger.
Jean-Paul Escande est aussi un spécialiste de la médecine
du sport. Il milite pour diverses causes d'intérêt
général, notamment la lutte contre le dopage
et la lutte contre le sida. Depuis quelques mois, il travaille
avec Gilbert Chauvet (notre
interview) pour développer un modèle de
physiologie intégrative susceptible de trouver une
première application dans la compréhension des
mécanismes du cancer.
Le professeur Escande s'est fait connaître du grand public
et des médias par son talent de vulgarisateur dans le domaine
des sciences médicales, talent n'excluant pas celui tout
aussi difficile de polémiste, face à ce qu'il estimait
devoir dénoncer, tant dans le domaine des préjugés
que des renommées non justifiées. Ces qualités
ne doivent pas cacher les apports de sa réflexion et de ses
travaux personnels, marqués par la volonté, propre
au véritable scientifique, de jeter sur sa discipline un
regard affranchi des certitudes de la profession afin de faire apparaître
des questions et des solutions là où un esprit moins
curieux se satisfait des théories et pratiques en vigueur.
"La vie, mystère et raison, Comprendre l'infection, comprendre
le cancer", livre guère plus gros qu'un poche publié en
1999, illustre bien le regard qu'il porte sur la recherche dans le domaine
des sciences du vivant. La taille de l'ouvrage ne doit pas cacher l'ambition
du propos, que résume d'ailleurs bien le titre. Ce travail nous
intéresse particulièrement car on y trouve résumée
et illustrée, en quelques chapitres d'accès très facile,
une philosophie de l'invention scientifique qui nous paraît de plus
en plus indispensable, aux frontières notamment entre la biologie
et les autres sciences, en particulier l'intelligence et la vie artificielle.
Pourquoi ce livre?
Dans une première version du livre, publiée en 1997 sous le
titre "Biologies", Jean-Paul Escande exposait déjà son
insatisfaction devant le piétinement des recherches sur le cancer.
Cent fois annoncées, les découvertes devant éradiquer
ce mal se sont révélées incertaines sinon impuissantes.
Les malades continuent trop souvent à mourir.
Une nouvelle édition, celle que nous commentons ici, reprend le texte
initial, mais le complète d'une préface qui précise
les raisons concrètes pour lesquelles ce livre fut écrit :
dénoncer la suffisance des scientifiques établis dans un paradigme
donné, et qui refusent toute crédibilité à ceux
cherchant de nouvelles voies de recherche, même s'il apparaît
que ce paradigme ne permet plus à la science d'avancer.
Rappelons en quelques mots de quoi il s'agit. Jean-Paul Escande avait eu,
il y a déjà plus de quinze ans, l'intuition, vérifiée
par les travaux de son laboratoire de bactériologie sur certaines
tumeurs animales, que le paradigme dominant, celui de la biologie
moléculaire (pour qui l'ADN est le seul moteur du développement
cellulaire), ne permettait pas de voir que le cancer était aussi un
tissu survenant au sein d'un organe lui-même constitué de tissus.
Pour comprendre le développement du tissu cancéreux, notamment
sa vascularisation dramatique (la néoangiogenèse), il fallait
développer une biologie tissulaire qui manque encore - biologie tissulaire
qui pourrait également mieux faire comprendre le vieillissement
artériel et d'autres phénomènes affectant l'organisme
vu d'une façon plus holistique. Dans cette approche, la biologie
tissulaire ne devait pas se substituer à la biologie moléculaire,
mais représenter le deuxième moteur, interagissant avec celle-ci
pour expliquer les développements normaux et pathologiques.
La cellule cancéreuse, issue de l'hôte, transformée pour
diverses et nombreuses raisons, n'est pas encore le cancer, nous explique-t-il.
Elle n'est encore, selon l'expression de l'auteur, qu'un "clone
cancéro-compétent". Elle ne devient dangereuse qu'au moment
où elle entre en symbiose avec les cellules du tissu sain (cellules
endothéliales), acquiert ce faisant de nouvelles propriétés
et donne un nouveau tissu qui, lui, est le cancer.
Le cancer est un tissu "réductible à deux populations de cellules
vivant en symbiose. Pour lutter contre celle-ci, il faut imaginer des
anti-symbiotiques". Pour trouver l'antisymbiotique adéquat, il faut
le chercher dans le milieu néo-conjonctif fabriqué par les
cellules en symbiose. Dans son laboratoire, Jean-Paul Escande avait
identifié un produit fabriqué par la tumeur EHS de la souris,
le "matrigel" comme matériel intercellulaire de la cellule qu'il fallait
"fausser" pour freiner sinon arrêter le processus cancéreux.
D'une bouillie de bactéries provenant de son laboratoire de
bactériologie, l'équipe put isoler un champignon paraissant
générer des "activités de type anti-cancéreux".
Il fallait isoler les molécules correspondantes pour en obtenir la
formule chimique précise et commencer des essais animaux.
Or c'est là que Jean-Paul Escande nourrit une colère que l'on
peut facilement partager. Les quelques crédits nécessaires
pour recruter un chimiste et un informaticien lui furent refusés par
la communauté des spécialistes du cancer, qui eurent vite fait
de décourager d'éventuels sponsors en expliquant, sans chercher
à la comprendre, que la voie proposée était sans issue
- sans doute parce qu'elle les aurait obligés à remettre en
cause leurs certitudes. Les molécules susceptibles d'avoir un effet
de frein sur le développement des tissus cancéreux ne furent
donc pas analysées, et les essais ne purent donc pas commencer.
Nous n'avons aucune compétence médicale pour juger de la pertinence
de l'hypothèse de Jean-Paul Escande. Nous n'avons pas vu non plus
quelles étaient les possibilités de remontée explicative
en amont de cette hypothèse. En d'autres termes, c'est fort bien de
vouloir freiner une symbiose entre cellules potentiellement cancéreuses
et tissus de l'hôte, mais l'hypothèse permettra-t-elle de savoir
quel facteur déclenche cette symbiose, dans cet hôte particulier
et à ce moment particulier. S'agirait-il d'une contamination externe,
d'un accident réplicatif de telle ou telle cellule ?
Quoi qu'il en soit, on ne peut que s'indigner de voir que, dans une situation
où, comme il dit, les malades continuent à mourir, toutes les
voies possibles n'aient pas été explorées. On comprend
bien que la communauté médicale refuse des solutions-miracles
proposées par tel charlatan, mais ce n'est pas le cas ici. Jean-Paul
Escande fait partie de l'élite médicale. Son seul tort,
semble-t-il, est de se mêler de cancérologie, sans s'abriter
sous le parapluie de la biologie moléculaire, alors qu'il vient de
l'immunologie et de la dermatologie. Voici un effet parmi d'autres du
cloisonnement, non seulement des disciplines, mais surtout des esprits, que
l'on retrouve en médecine comme ailleurs.
Aujourd'hui, l'auteur nous a confié que les recherches sur les
molécules précédemment isolées par lui allaient
pouvoir repartir. Souhaitons-le, mais ce seront quand même quatre
années de perdues, avec peut-être l'opportunité pour
la recherche médicale étrangère de prendre l'initiative
dans un domaine particulièrement décisif.
Pasteur et Dubos
Ceci dit, le livre explore l'histoire de la médecine, en mettant en
lumière des événements propres à encourager l'auteur
dans la recherche d'un autre regard, face à la confrérie de
ceux qui prétendent avoir tout découvert et refusent les
perturbateurs. Il débute par un rappel historique d'un grand
intérêt méthodologique. Le livre montre comment des
découvertes fondamentales ayant bouleversé les modalités
d'exercice de la lutte contre les maladies contagieuses (découverte
des germes par Pasteur puis des antibiotiques par Florey et Waksman) ont
été permises, non par des médecins proprement dits,
mais par des biologistes portant sur les phénomènes et
mystères de la vie un regard généraliste et
interdisciplinaire. Pasteur avait su s'opposer aux explications faciles de
la médecine traditionnelle qui, en s'en tenant au principe de la
génération spontanée, n'offraient aucune perspective
de lutte contre les facteurs de contagiosité. Au contraire, instruit
par l'expérience de l'utilisation des levures pour provoquer la
fermentation, Pasteur en avait déduit que des mécanismes de
même nature, faisant appel à des micro-organismes, présents
dans le sol, devaient expliquer la transmission des maladies contagieuses.
Quant aux antibiotiques, l'auteur nous apprend que leur "invention" ne fut
due en rien au hasard ni à Sir Alexander Fleming, mais aux recherches
délibérées du biochimiste et environnementaliste
français René Dubos, auquel il se fait un devoir de rendre
hommage. Celui-ci avait compris que pour lutter contre les microbes
résistants aux vaccins et sérums, comme aux sulfamides, il
fallait les faire attaquer par les produits de l'activité d'autres
germes, capables de détruire sélectivement les résistances
qu'ils opposaient à l'action des anticorps. Hélas, René
Dubos n'a pas su ou pu faire valoriser la découverte qu'il avait faite
(celle de la gramicidine produite par le bacillus brevis), ne disposant pas
des moyens puissants de l'industrie pharmacologique anglo-saxonne en guerre.
Dans les deux cas, ce fut la conception globale que ces savants avaient des
mécanismes de la vie (ce que Jean-Paul Escande appelle la biologie
abstraite) qui les a conduit à chercher dans ces mécanismes
des fonctions ignorées, utilisables par la médecine. Il ne
s'agit pas, insiste Jean-Paul Escande, d'avoir une conception mythologique
de la vie et du vitalisme, mais il ne s'agit pas non plus de réduire
à des explications ou solutions existantes l'approche des questions
encore non résolues qui se posent à la médecine et plus
généralement à la biologie. Il cite l'exemple des virus,
comme celui-plus récent des prions. Si on considère que ceux-ci
sont des microbes en réduction, envahisseurs qu'il convient d'extirper
de l'organisme avec les méthodes devenues classiques de la lutte
anti-microbienne, on ne progresse guère. Les solutions viendront,
pense-t-il, d'une démarche plus globale, amenant à étudier
les fonctions que remplissent les virus et prions dans l'organisme sain,
et les dérèglements éventuels de ces fonctions, permettant
d'envisager des remèdes originaux (on sait que certains
généticiens ou certains neurologues disent la même chose,
en affirmant que la compréhension fine du fonctionnement des gènes
ou des neurones ne peut se faire sans comprendre le rôle des sites
apparemment inactifs du génome ou l'utilité des cellules gliales).
Selon Jean-Paul Escande, nous l'avons vu, on retrouve le besoin d'une telle
prise de recul dans le domaine de l'analyse du cancer. Si on considère
à tort que la tumeur est, là encore, un envahisseur extérieur
qu'il convient d'éliminer pour récupérer
l'intégrité antérieure, on n'est pas conduit à
rechercher les fonctions que jouent plus généralement les tissus
et les cellules dans la physiologie intégratrice de l'organisme sain.
On ne peut pas davantage étudier les modalités et causes de
dérèglement de ces fonctions et y apporter remède. C'est
l'absence de ce regard fonctionnaliste holistique, pense Jean-Paul Escande,
qui explique le peu de succès des efforts faits pour éradiquer
le cancer, malgré les sommes considérables investies.
On objectera que ce genre de reproche, fait à ce que l'on appelle
la médecine traditionnelle, consistant à dire qu'elle s'en
prend aux symptômes en négligeant l'organisme tout entier, comme
les relations de ce dernier avec son environnement, n'est pas nouveau. Il
est parfois fondé, mais dans d'autres cas, il donne naissance à
certaines dérives propres aux médecines parallèles,
naturopathiques et autres, utilisées de façon non professionnelle.
Mais Jean-Paul Escande voit bien le risque. Il propose des pistes de recherche
concrètes, avec des protocoles qu'aucun scientifique ne pourrait
récuser. Changer l'angle d'approche ne veut pas dire se transformer
en magicien.
Les frontières de la science
Dans un entretien dont nous rendons compte par ailleurs
(voir interview),
les professeurs Escande et Chauvet nous ont fait valoir l'intérêt
des échanges qui s'étaient déjà établi
entre eux, sur la base des approches de la physiologie intégratrice
et de la recherche de cadres conceptuels communs, assistés d'outils
informatiques et mathématiques adéquats, permettant d'aborder
de nombreux problèmes encore mal résolus, sinon mal ou pas
du tout formulés, et qui concernent la biologie, la génétique,
les neurosciences - et bien évidemment la lutte évoquée
dans l'ouvrage contre les maladies à virus et prions ou le cancer.
Il faut bien comprendre, nous semble-t-il, que la science contemporaine est
là face à un choix radical. Elle se trouve confrontée
aujourd'hui, nul ne l'ignore, à un certain nombre de frontières
devant lesquelles elle se trouve arrêtée, sans perspectives
concrètes de
dépassement(1). Jean-Paul Escande mentionne dans son livre
le virus, le prion, le cancer. Il en est bien d'autres, ne fut-ce que celui
des origines de la vie. Pourquoi n'a-t-on pas encore pu proposer un modèle
opératoire de cette dernière ?
Face à ces blocages, il est toujours possible de continuer à
multiplier micro-hypothèses et micro-expérimentations, dans
la ligne des certitudes du moment. Personne ne prendra de risques, les
crédits de recherche pourront produire quelques résultats,
chacun sera content. Sauf que l'avancement des sciences, selon la belle
expression traditionnelle, ne se fera pas. Jean-Paul Escande a raison de
dire qu'il faut aussi prendre le risque de se demander si on pose bien la
bonne question, ou s'il ne faudrait pas la poser en des termes radicalement
différents : au fond, qu'est-ce que la vie, qu'est-ce qu'un virus,
qu'est-ce qu'un prion, qu'est-ce que le cancer, qu'est-ce que le vieillissement
? Dans un premier temps, on recueille surtout des ennemis. Et puis,
éventuellement, on devient un Pasteur.
Il est évident que, pour éviter le piège de la
métaphysique, il ne faut pas se limiter à décider
abstraitement qu'il faut changer de regard. Il faut envisager des méthodes
pragmatiques, procédurales, permettant de contourner les blocages
à la connaissance, comme Pasteur et Dubos l'avaient fait en leur temps.
Ces méthodes aujourd'hui s'appellent sans doute le questionnement
multidisciplinaire, l'anarchisme méthodologique au sens où
le désignait Paul Feyerabend, voire, pourquoi pas, la mise en uvre
de processus de recherche inspirés de l'intelligence artificielle
évolutionnaire. Il faudra aussi, inévitablement, comme le
rappellent instamment les professeurs Chauvet et Cardon, pouvoir mobiliser
les informaticiens théoriciens et les mathématiciens, car les
outils actuels, dans ces disciplines, apparaissent encore insuffisants pour
décrire les complexités que l'on peut supposer régner
derrière des mots aussi simples que la vie ou le cancer.
Nous serons heureux de vous tenir informés des démarches que,
dans les prochains mois, Jean-Paul Escande et Gilbert Chauvet vont entreprendre
pour faire progresser cette prise de conscience.
1) On peut
relire à ce sujet l'excellent Dictionnaire de l'ignorance
(Aux frontières de la science) ouvrage collectif publié
chez Albin Michel en 1998.