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Numéro de juin 2002 et hors-série juin 2002 :
Cultures et parole animale
Il
faut féliciter la revue Sciences et Avenir de l'intérêt
des dossiers et articles qu'elle consacre régulièrement
à l'éthologie animale, en mettant en relief
tous les enseignements qu'il est possible d'en tirer pour
respecter le monde du vivant, mais aussi pour mieux comprendre
la part animale plus ou moins inconsciente qui fonde les sociétés
humaines.
Le numéro de juin 2002 comporte 3 articles commentés
par Boris Cyrulnik sur le thème de l'outil et du langage
chez les animaux. Par ailleurs, le Hors-série de ce
même mois est consacré entièrement au
thème des "paroles animales", avec l'intervention de
nombreux scientifiques de renom.
Pour ceux, de plus en plus nombreux, qui voient des similitudes
dans l'évolution aléatoire vers la complexité
entre les comportements animaux, humains et ceux des automates
obéissant à des règles algorithmiques
simples, il y a là une matière à réflexion
et à travaux de plus en plus riche. Il faudra inévitablement
en tirer des conclusions quant à ce que l'on appelle
de plus en plus les droits des animaux. On voit de moins en
moins pourquoi ne pas reconnaître ces derniers comme
des personnes, ou tout au moins comme les agents adaptatifs
représentants de systèmes bio-culturels aussi
indispensables à l'évolution globale de notre
monde que ceux des hommes et des futurs automates intelligents.
La grande presse a commenté les travaux de l'archéologue
Julio Mercader, du département d'anthropologie de l'université
George Washington, et de son collègue Christophe Boesch,
du Max-Plank Institute de Leipzig. Ces deux chercheurs ont étudié,
avec les méthodes de l'archéologie, des ateliers utilisés
par des chimpanzés récents (sites vieux au plus de
quelques siècles) pour casser des noix et autres fruits comestibles.
Ces sites ne se différenciaient pas de ceux attribués
à des hominiens beaucoup plus anciens, remontant aux débuts
de l'âge de pierre (2,5 millions d'années BP). On y
trouve non seulement des outils, mais des méta-outils ou
outils servant à améliorer des outils, par exemple
des racines utilisées pour servir de support aux pierres
utilisées comme enclumes.
Ceci conforte les points de vue de nombreux éthologues
et socio-philosophes, notamment en France Frédéric
Joulian et Dominique Lestel (dont nous commenterons prochainement
dans cette revue le livre passionnant Les origines de la culture.
Flammarion 2002) : il n'y a sans doute pas de différences
fondamentales entre les sociétés de primates d'aujourd'hui
et celles des premiers hominiens. On étend d'ailleurs la
réflexion à d'autres sociétés, celles
de certains oiseaux et des cétacés par exemple. La
question reste par contre entière : pourquoi l'évolution
des sociétés d'hominiens a-t-elle divergé de
celles des autres espèces animales à cultures voisines
? Deux autres questions secondaires se posent d'ailleurs : qu'étaient
les sociétés animales des ancètres des grands
singes il y a 3 millions d'années, et en quoi les sociétés
aborigènes actuelles ont-elles évolué par rapport
à celles des premiers hominiens ?
Beaucoup voient dans ces homologies la preuve d'une
crise d'identité menaçant l'homme moderne. C'est certainement
vrai si celui-ci, conformément à des siècles
d'abrutissement provoqué par les théologies (comme
par les idéologies "humanistes" ) continue à se considérer
d'une autre essence que les animaux. Ce ne devrait pas l'être
pour ceux, de plus en plus nombreux, qui replacent l'homme dans
l'évolution buissonnante des systèmes naturels, biologiques
mais aussi physico-chimiques. En attendant, il faut admettre que
l'animal, comme le suggère Dominique Lestel, est un vrai
"sujet" culturel, qui mériterait d'être traité
comme tel, y compris dans les programmes d'étude des sciences
sociales. On en est loin. Les chasseurs et les bouchers seront pour
longtemps encore nos médiateurs auprès des animaux.
Paroles animales
Le hors-série Paroles animales est, nous l'avons
dit, une véritable encyclopédie en raccourci de tout
ce qu'il ne faudrait plus ignorer en ce qui concerne la communication
par les langages et paroles au sein d'un grand nombre d'espèces
animales, mais souvent aussi d'une espèce à l'autre.
12 articles, rédigés par des enseignants et chercheurs,
dont une majorité français, faisant autorité
dans le domaine de la cognition et de l'éthologie, couvrent
une large partie d'un domaine au demeurant potentiellement presque'inépuisable.
L'introduction, confiée à Thierry Aubin,
spécialiste en bio-acoustique, complétée par
l'article de Antonio Fischetti, permet de différencier la
communication par les sons des autres formes, d'ailleurs bien plus
nombreuses, de communication dans le monde biologique. La communication
acoustique est en fait peu fréquente, elle n'est présente
que chez les arthropodes (insectes) et les vertébrés.
Elle a permis l'échange dans des milieux peu favorables aux
signaux visuels et chimiques. Ses avantages propres en ont fait
un moyen devenu très sophistiqué, puisque le langage
humain, auquel on attribue l'hominisation, en est une des conséquences.
Dépendant des milieux naturels la communication acoustique
permet diverses autres fonctions dérivées chez les
animaux, y compris l'écholocation (sur le mode du sonar).
Les contenus en sont multiples, permettant, notamment chez les oiseaux,
de faire passer un grand nombre d'informations différentes.
La lecture des autres articles suggère plusieurs
autres constatations intéressantes, qui dans l'ensemble montrent
qu'un phénomène culturel basé sur des règles
simples se déroulent de façon remarquablement analogue
d'une espèce à l'autre.
La capacité de discriminer entre les chants
de l'espèce (chez les oiseaux) et les chants des individus
à l'intérieur des espèces est très répandue.
Elle permet en particulier les relations de couple ou d'élevage-éducation
Les chants sont beaucoup plus divers qu'ils n'apparaissent
à l'observation rapide, tant en syntaxe qu'en phonologie
- sans mentionner la grande diversité d'une espèce
à l'autre selon les milieux et selon les appareils émetteurs
et récepteurs de chaque espèce. De même, dans
chaque espèce, les performances des individus peuvent être
très différentes. Il existe de véritables virtuoses,
capables de beaucoup plus de création que leurs congénères.
Ceci suggère que, si l'on entreprenait de modéliser
les chants, il faudrait le faire animal par animal, en distinguant
peut-être plusieurs classes de modèles générateurs
de complexité, comme le fait Wolfram pour les automates cellulaires.
La communication "mensongère", visant à
orienter le rival ou le prédateur vers de fausses hypothèses,
est assez répandue, comme le montre l'article de Joëlle
Proust : cris produits dans un contexte ne le justifiant pas, cris
inhibés qu'ils devraient être produits, évolution
dite "machiavélienne", parfois au profit de l'intérêt
individuel, et non de l'intérêt du groupe. Les cris
ritualisés sont alors utilisés hors propos, à
fin de manipulation. Ces manuvres entraînent évidemment
des réactions défensives, le destinataire ou récepteur
ne se laissant pas manipuler. Tout ceci semble acquis suite à
l'évolution génétique, mais il reste sans doute
une large marge permettant aux individus de se construire de véritables
théories personnalisées de la compréhension
des intentions de l'interlocuteur. Celui-ci, dans le cas de la communication
entre hommes et animaux domestiques, se trouve être un humain,
dont il ne faut sous-estimer les capacités d'échanges
par le langage avec les animaux. L'anthropomorphisme courant prêtant
des réactions humaines à un animal domestique n'est
sans doute pas totalement illusoire.
L'article de François-Bernard Mâche (auteur
de Musique au singulier, Odile Jacob 2001) est particulièrement
intéressant. L'auteur est musicologue et compositeur-musicien
lui-même. Il est le promoteur d'une zoomusicologie qui, dit-il,
n'a pas été prise jusqu'ici très au sérieux,
à tort nous semble-t-il. Il apporte donc à l'observation
du chant des oiseaux un regard particulièrement compétent.
Or il montre ce que beaucoup de gens, bien qu'intéressés
par les chants d'oiseaux, ne remarquent pas, c'est qu'il n'y a pas
de grandes différences -toutes choses égales d'ailleurs
- entre la musique des chants d'oiseaux et la musique humaine, tant
du moins que celle-ci s'exprime de façon spontanée
et non artificiellement enrichie par la variété des
instruments et la sophistication des compositeurs. La gratuité,
le plaisir de chanter en improvisant, la virtuosité éperdue
de certains interprêtes, sont si fréquents chez les
oiseaux que les thèses rattachant le chant à des objectifs
purement utilitaires sélectionnés par l'évolution
apparaissent insuffisantes pour tout expliquer.
Il n'y a pas en fait, dit-il, de traits permettant
à l'humanité de revendiquer une quelconque exclusivité.
Il y aurait, écrit-il une nature musicale humaine de base,
qui ne pourrait être précisée que par comparaison
avec une nature musicale animale de base. On retrouverait dans tous
les cas des archétypes ou génotypes en amont des différences
culturelles, générant des phénotypes plus ou
moins divers. Musique et danse seraient des pensées générales,
tandis que le langage serait une musique spécialisée.
Ceci renforce l'hypothèse selon laquelle des programmes simples
généreraient des complexités différentes
dans le cadre de déroulement de systèmes évolutifs
partis de bases comparables.
Le lien musical serait le meilleur trait commun entre
l'homme et l'animal. On pourrait en dire autant sans doute de divers
accompagnement de la musique, mélodique ou rythmique, comme
la danse. Dans ces conditions, les animaux partageraient avec l'homme,
nous dit Jean-Bernard Mâche, des traits culturels, voire des
valeurs communes : conscience de soi, harmonie collective, mémoires
et projets individuels et collectifs, innovation et transmission
des savoirs, plaisir du jeu et symbolisation. Ceci nous aiderait
à mieux intégrer, pour notre part, la musique et la
danse dans la vie des sociétés urbaines - non pas
comme un objet de consommation commerciale, mais comme une pratique
continue. Mais cela devrait aussi nous aider à mieux comprendre
les animaux, mieux communiquer avec eux et finalement, mieux les
modéliser, en leur donnant des petits frères et surs
sous la forme d'artefacts intelligents et sensibles.
Des programmes simples
Finalement, il est intéressant de constater,
en lisant ces divers articles, qu'ils semblent apporter une confirmation
aux thèses de Stephen Wolfram, que nous présentons
par ailleurs. Il ne s'agit pas évidemment d'automates cellulaires,
mais de computations algorithmiques utilisant des règles
très simples, relevant de l'acoustique ou de la bionique,
qui se développent en programmes générant plus
ou moins de complexité selon les circonstances, mais d'une
façon relativement homogène quelles que soient les
espèces animales considérées et les milieux
dans lesquels ces espèces évoluent. Il ne serait donc
pas impossible qu'une modélisation à base d'algorithmes
cellulaires ou programmes informatiques simples de même nature
(par exemples utilisant des algorithmes génétiques)
puisse faire apparaître des caractères qui auraient
échappé jusqu'alors à l'observation. C'est
là, ou ce sera là, un enjeu important des travaux
sur la vie artificielle. L'article consacré aux araignées
en donne d'ailleurs un exemple particulier en montrant comment il
est possible de simuler sur ordinateur le comportement de communication
par fil (fil de soie) entre araignées numériques.
Il ne semble pas en tous cas que les mathématiques fournissent
de meilleurs outils de modélisation, tant du moins que l'on
ne cherche pas à construire des systèmes compliqués
de linguistique et de communication.