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Arguing
A.I.
The Battle for Twenty-first
Century Science
Sam Williams AtRandom.com Books,
New York, 2002 (anglais) AtRandom.com
Sam
Williams est un auteur scientifique indépendant qui
s'intéresse particulièrement aux logiciels et
à la culture numérique. Il publie généralement
ses articles dans Upside Today (www.upside.com)
et dans BeOpen.com, ainsi que dans de nombreux autres magazines.
AtRandom.com Books est un nouvel éditeur du groupe
Random House Trade Corp http://www.randomhouse.com/atrandom/
. Il se spécialise dans l'étude des nouvelles
technologies. Chaque titre est prévu pour paraître
à la fois sur divers supports électroniques
et en édition-papier. Il comporte un abondant répertoire
de références Internet (Website Resources Directory).
L'éditeur vise des communautés professionnelles
et scientifiques qui ont besoin d'une information récente
et accessible sur les thèmes qu'ils doivent connaître
à titre professionnel ou de loisir.
Sur l'Intelligence Artificielle, on pourra aussi lire un article
assez pessimiste de Konstantin Golubev: Is there any future
for AI ? publié par le General Knowledge Machine
Research Group http://fast.to/gkm
et http://www.geocities.com/gkmgeosite/gkm-ai.htm
Voici un livre que nous n'aurions pas beaucoup de chances de trouver
dans le catalogue d'un éditeur français, ceci pour
plusieurs raisons. Les comités de lecture, en premier lieu,
refuseraient le manuscrit en expliquant que le sujet, l'Intelligence
Artificielle (IA), n'intéresserait que les informaticiens
- alors qu'il s'agit d'un thème qui fait depuis cinquante
ans et continue à faire l'objet de débats passionnés,
philosophiques et politiques autant que scientifiques, aux Etats-Unis.
Par ailleurs, un ouvrage de moins de 80 pages vendu pour quelques
dollars et comportant de nombreuses références à
Internet, ainsi que des versions sur divers supports numériques,
serait considéré comme soit invendable (quel lecteur
dispose d'un ordinateur connecté à Internet ? demanderait-on)
ou, s'il se vend, comme risquant d'introduire dangereusement le
loup numérique dans la bergerie de l'édition papier,
où les livres doivent peser au moins 250 pages et être
facturés au moins 60 euros.
Le livre, comme son titre l'indique, porte moins sur l'IA que
sur les discussions qui l'ont entourée depuis que le terme
a été introduit dès après la seconde
guerre mondiale dans les cercles intellectuels. Il n'a cessé
depuis lors, tout au moins dans les pays intéressés
par l'évolution des sciences et des techniques, de susciter
des espoirs, commentaires et critiques beaucoup plus vives que ne
l'avait fait le concept antérieur de robotique et celui,
peu de temps après, d'informatique. C'est que dès
le début, les promoteurs de l'IA avaient mis la barre très
haut en annonçant qu'ils ambitionnaient d'égaler,
sinon remplacer l'intelligence humaine. Les humanistes et spiritualistes
de tous bords ont cru bon de prendre les armes. Les arguments échangés
ont fait et continuent à faire autant appel à une
foi aveugle et à l'ego des auteurs qu'à la rationalité
scientifique.
En fait, pour diverses raisons dont certaines tiennent à
des impasses évolutives dans lequel le développement
de la jeune IA s'était engagé, les promesses initiales
furent loin d'être tenues. Ceux que l'IA dérangeaient
purent espérer respirer. En face d'eux, ils ne trouvaient
plus que des adversaires relativement plus maniables, les gens de
l'informatique et de l'Internet, que l'on peut toujours renvoyer
au sous-sol technologique n'intéressant que les ingénieurs
et les commerçants.
Mais subitement, l'IA est revenue en force dans le débat
philosophico-scientifique, suite à divers événements
médiatisés comme le duel de Kasparov, champion mondial
d'échec, avec Deeper Blue, gagné par ce dernier (qui
n'incarne cependant qu'une forme d'IA assez sommaire). Différentes
causes ont justifié ce retour en force : l'apparition de
l'IA évolutionnaire qui ne cherche plus à copier d'emblée
l'esprit humain mais à construire des systèmes capables
d'apprendre à se construire en se situant dans des environnements
enrichissants auxquels ils doivent s'adapter - le développement
à un tout autre niveau de réseaux reliant par Internet
des communautés de plus en plus nombreuses produisant des
connaissances qui commencent à s'organiser et s'enrichir
quasiment sans intervention humaine, sur le modèle du cerveau
global - la croissance permanente des technologies, en illustration
de la loi dite de Moore, notamment avec la perspective des nanotechnologies,
qui rapprochent de plus en plus les machines des organismes vivants,
avec leurs cellules, leurs ADN et aussi leurs neurones.
Sam Williams ne cherche pas dans son livre à faire le
point de l'IA aujourd'hui et moins encore à tenter de pronostiquer
ce qu'elle va devenir. Plus modestement, il a donné la parole,
en les présentant d'une façon il est vrai très
éclairante, aux principaux acteurs du débat sur l'IA
dans le demi-siècle qui vient de s'écouler (demi-siècle
qui fut essentiellement américain, nous l'avons regretté).
Il montre comment les ténors de ce débat, dont la
plupart vivent encore aujourd'hui et s'expriment toujours, se sont
constamment efforcés de tenir compte de la rapide évolution
technologique et sociétale, tant dans les sciences de l'information
que dans les sciences directement concernées, la biologie
et la neurologie, sans pour autant abandonner leurs motivations
personnelles fortes. Il rappelle comment dès le début,
face aux visionnaires qui adoptaient d'emblée le modèle
du HAL de 2001, Odyssée de l'Espace, de nombreux autres experts
ont fait des prévisions plus pessimistes. En nous présentant
les caractères les plus connus du clan des optimistes et
de celui des pessimistes, il nous permet de nous situer nous-mêmes
dans la discussion, qui ne cesse en fait de s'étendre.
Cette discussion sur l'IA s'étend d'autant plus qu'elle rejoint
celle qui prend de plus en plus d'ampleur parallèlement,
concernant les sciences en général et leur place dans
la société et dans la philosophie : quelles sont les
limites de la recherche, en termes d'indécidabilité
? Qu'est-ce que l'intelligence ? L'homme est-il vraiment spécifique
par rapport aux autres créatures de l'évolution ?
Faut-il avoir peur de ce qui se prépare ?
Un tel débat, le lecteur le verra, pourra certainement trouver
de nouveaux rebondissements avec les hypothèses audacieuses
d'un Stephen Wolfram, cité dans ce
même numéro de notre revue, hypothèses dont
nous sommes certains que Sam Williams fera mention dans la prochaine
édition de son livre.
Les
Ténors
Ceci dit, sans vouloir vous décourager de lire le livre,
que nous ne pouvons résumer ici, voici la liste des principaux
ténors du débat sur l'AI sélectionnés
par Sam Williams. Nous reprenons quelques adresses des principaux
sites de référence mentionnés par lui. Nous
n'avons rien de particulier à ajouter (sauf des observations
de détail en italique rouge)
aux commentaires qu'il fait de leurs travaux, commentaires qui nous
ont paru bien situer les auteurs dans les traditions intellectuelles,
scientifiques et philosophiques de leur époque, tout en restant
de lecture très agréable. On trouvera par ailleurs
dans le livre p.XVII de l'introduction les principales dates ayant
marqué la discussion, depuis la publication de Mathématical
Problems par David Hilbert en 1900 jusqu'à nos jours,
fin 2001..
John Mac Carthy passe pour avoir inventé le terme de Intelligence
Artificielle à l'occasion du fameux Congrès de Dartmouth
sur l'AI en 1956, qu'il avait initié. A 74 ans aujourd'hui,
il est toujours professeur émérite à Stanford.
Son site web est une véritable anthologie de l'AI. Il faut
absolument l'explorer en détail. http://www-formal.stanford.edu/jmc/(Nous avons là l'exemple d'un site
qui sacrifie le clinquant commercial à la richesse presque
inépuisable des contenus. Pour ceux qui s'interrogent sur
la valeur éducative d'Internet, aux mains de scientifiques
désintéressés, il s'agit d'une référence
extraordinaire).
Le chapitre, que nous ne pouvons résumer ici, décrit
les collaborations et les divergences entre les pionniers de l'IA,
depuis les années 50 jusqu'à nos jours. On y rencontre
J. Von Neumann, Claude Shannon, Marvin Minsky, Herbert Simon, George
Polya. Les premiers opposants à l'IA conquérante des
années 50 (le General Problem solver par exemple) sont également
mentionnés: le britannique John Lucas, Hubert Dreyfus, John
Searle (toujours aussi virulent aujourd'hui) célèbre
par l'argument de sa Chambre Chinoise, Roger Penrose, etc.
Les apports bien connus de Douglas Hofstadter et de Daniel
Dennett sont également évoqués dans la perspective
dressée par Sam Williams à propos de Mac Carthy.
Chapitre
3 L'optimiste. Ray Kurzweil
La carrière de Kurzweil, commencée comme jeune
musicien précoce, l'a conduit très vite, après
le MIT, à inventer divers systèmes à finalité
marchande, dans le domaine des TIC, en lançant les entreprises
appropriées. On en trouve la liste sur le site http://www.kurzweiltech.com/ktiflash.html(tout le contraire du site de Mc Carthy.
JPB). Mais avec son premier livre, The age of intelligent
machines, il a défini en 1990 ce qui serait dorénavant
son visage: un prophète du rapprochement sans limites entre
l'homme et la machine, finissant par une symbiose où les
deux partenaires seraient sans doute inidentifiables. C'est ce que
l'on appelle aussi la version forte de l'AI, s'opposant à
la bonne vieille AI (strong AI versus good old fashioned AI)
Son prochain livre, annoncé pour juin 2002, promet de poursuivre
et d'amplifier cette veine. Ray Kurzweil s'appuie sur les extrapolations
du développement des technologies, sur le modèle de
la loi de Moore, pour prédire à quelques années
près les dates de réalisation de l'homme-machine nouveau.
Sam Williams, sans prendre le contre-pied de Kurzweil, montre le
côté un peu allumé du personnage, ce qui ne
retire rien à ses mérites d'ailleurs.
(Sur
le prochain livre de Kurzweil, voir notre rubrique actualité
dans ce numéro. Nous avons par ailleurs plusieurs
fois signalé dans notre revue le site de Kurzweil, http://www.kurzweilai.net/index.html?flash=1,
régulièrement actualisé, auquel il est indispensable
de se reporter régulièrement si on veut comprendre
les enjeux tels que définis par les optimistes de l'AI, dans
la cohorte desquels nous aurions tendance à nous ranger).
Chapitre
4. L'humaniste. Jaron Lanier
Selon Williams, Jaron Lanier aurait toujours été
un enfant terrible de l'AI, ferraillant dans la réalité
virtuelle et l'AI. Il s'est fait connaître par son manifeste
contre les optimistes (ou fétichistes) de l'AI, One Half
of a manifesto. Why stupid machines will save the future from darwinian
machines. Il argue des défauts et bugs permanents
de l'informatique pour expliquer que rien de révolutionnaire
n'arrivera. Si cela était le cas, tout le monde serait obligé
de se transformer en agents de maintenance, pour faire marcher les
machines intelligentes. Mais, toujours selon Williams, Lanier n'a
guère ému les défenseurs de l'IA forte, non
plus que les philosophes partisans de l'évolutionnisme darwinienne,
dans la ligne de Daniel Dennett, auxquels il a tenté d'opposer
le regretté Stephen Jay Gould.
Chapitre 5. Le pessimiste. Bill Joy
On en arrive à l'actualité récente, les
mises en garde de Bill Joy, directeur à Sun Microsystems,
à l'égard de l'avenir dessiné par les technologies.
Son manifeste dans Wired de Avril 1999, (http://www.wired.com/)
Why the future does not need us, met l'accent sur les menaces
nouvelles de la robotique, de la génétique, des nanotechnologies
(prioritairement d'ailleurs aux éventuelles menaces de l'IA
proprement dite). Il pense que ces diverses technologies vont assez
rapidement permettre de fabriquer des systèmes auto-répliquants
ou envahissants qui risquent d'échapper au contrôle
humain, ne fut-ce que parce que leurs défauts seront nombreux
et pourront provoquer des effets négatifs inattendus. Bill
Joy est un de ceux qu'a marqué la maladie de la vache folle,
comme l'explosion des virus sur Internet. Il n'était pas
loin en 2000 de recommander une pause (relinquisment) dans
les progrès de la science. Cette perspective a ému
les défenseurs de recherches toujours accélérées,
tels que Kurzweil. Elle n'a eu jusqu'à ce jour d'ailleurs
aucun effet. Les chercheurs en AI, de toutes façons, qui
gagnent péniblement leur vie dans un secteur toujours à
court de ressources, ne voient pas des robots auto-répliquants
prendre rapidement le pouvoir, ou être utilisés par
des terroristes. Ils craignent bien plutôt le terrorisme classique
utilisant les menaces nucléaires et chimiques. On les comprend.
Conclusion
La fiction d'un robot humanoïde, sur le modèle de
HAL du film de Spielberg, relayé en 2001 par le film
AI de Kubrick, ne cesse pas d'inspirer les rêves des non-spécialistes
de l'AI. Mais les avancées ne se font pas pour le moment
dans les directions où le grand public les attend. Sam Williams
dans sa conclusion, cite Pat Hayes de l'Institute for Human Machine
Cognition de Pensacola, beaucoup plus attentif aux progrès
des agents intelligents sur le web, tel que Google. Il s'agit en
fait d'accroître le champ et les possibilités de l'intelligence
humaine par le travail en réseaux intelligents. Ces systèmes
ne chercheront pas à copier l'intelligence humaine, avec
ses faiblesses, mais exploreront des voies tout à fait nouvelles.
Dans cette ligne se développe tout un courant philosophique
et politique fort intéressant, concernant l'intelligence
répartie. On citera le projet Open Mind http://www.openmind.org/index.shtml
et l'initiative de l'Open Source http://www.opensource.org/
qui s'inscrit, suivant la tradition de la science académique,
à l'encontre des politiques de rétention des sources
pratiquées par les industriels.
Mais les pionniers de l'AI traditionnelle n'abandonnent pas pour
autant leurs objectifs et leurs rêves. En 2001, Marvin Minsky
a expliqué que si l'on voulait concentrer les moyens
disponibles sur la réalisation d'un humanoïde super-intelligent,
on y arriverait très vite. Les ressources sont toutes là.
Il faut les mettre ensemble dans une théorie cohérente
(voir Minsky. It's 2001, Where is Hal http://technetcast.ddj.com./tnc_play_stream.html?stream_id=526).
Seul un tel objectif, à n'en pas douter, pourra soulever
l'enthousiasme du public et l'intérêt des financiers.
Il faut construire des machines qui interagissent avec le monde,
répète de son côté Rodney Brooks, avec
le succès que l'on sait (voir notre précédent
article sur le livre récent Flesh and Machines de
R.Brooks http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/mai/brooks.html).
On le voit, robotique, IA,
réseaux intelligents sont plus que jamais appelés
par les scientifiques à collaborer. On peut penser que les
stratèges militaires l'ont, aux Etats-Unis du moins, compris
depuis longtemps, et financent des systèmes d'armes qui exploiteront
ces diverses possibilités de façon cohérente.