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Spécialiste
des comportements de masse, Howard Bloom est un des pères
de la mémétique. Il est, entre autre, le fondateur
du Group Selection Squad", cercle académique
visant à une radicale réévalution du
néodarwinisme à l'intérieur de la communauté
scientifique.
Touche à tout - il a été le conseiller
image de Michael Jackson-, Bloom est notamment membre de la
New York Academy of Sciences, de la National Association for
the Advancement of Science, de l'American Psychological Society,
de la "Human Behavior and Evolution Society", de
l'"American Sociological Association and the Academy
of Political Science".
Outre de très nombreux articles, il est aussi l'auteur
de l'ouvrage "The Lucifer
principle", examiné dans une chronique précédente.
Le dernier livre d'Howard Bloom, Global Brain,
reprend et développe considérablement les hypothèses
indiscutablement innovantes au coeur de The Lucifer Principle (Titre
français : "Le
principe de Lucifer", paru au Jardin des Livres).
Nous disons qu'il s'agit d'hypothèses innovantes, non pas
parce qu'elles sont présentées là pour la première
fois, mais parce que Bloom, avec un génie particulier de
synthèse et de pédagogie, leur donne une forme qui
ne peut passer inaperçue, et qui constitue indéniablement
un événement dans l'histoire déjà longue
de la description des systèmes complexes évolutifs.
Présentation
Rappelons le point de départ de l'auteur, déjà
amplement argumenté dans The Lucifer Principle. C'est une
erreur méthodologique, selon lui, de centrer l'étude
de l'évolutionnisme darwinien (qu'il ne remet pas en cause)
sur la compétition sélective entre individus (individual
selection). Celle-ci est sans doute la plus visible aux individus
que nous sommes, mais elle cache le mécanisme essentiel,
qui est la compétition entre groupes (group selection). Bloom
ne conteste pas a priori que les individus (au sein d'une espèce)
ou, comme l'avait montré Dawkins, leurs gènes, puissent
être considérés comme des unités réplicatives
et mutantes soumises à évolution sur le mode hasard/sélection.
Mais il veut montrer que si on se limite aux individus, on se trouve
vite à court d'explications pour comprendre ce qui façonne
et fait évoluer ceux-ci. D'où viennent, ainsi, les
différences de caractères, les "prédispositions"
qui se remarquent abondamment entre les hommes et fondent leur diversité?
La sélection de groupe
Si au contraire, on considère que l'unité
réplicative et mutante est principalement ou premièrement
le groupe, on ouvre un champ d'observation scientifique considérable,
non seulement sur la façon dont le groupe en tant qu'entité
évolue dans le cadre de la sélection darwinienne,
mais comment ce faisant ce même groupe utilise et façonne
l'individu. On sait depuis longtemps que l'individu n'est rien sans
le groupe - et réciproquement. La lutte du groupe pour sa
survie impose donc des contraintes extrêmes à l'individu,
qui sont loin d'être évidentes, et qu'il faut connaître(1).
La science et la morale occidentale prennent le point
de vue de l'individu pour décrire le monde, ce qui est légitime
mais risque de les laisser désarmés quand il s'agira
de proposer des actions efficaces, visant à assurer la survie
évolutive tant de l'individu que du groupe. On en a des exemples
tous les jours. Il ne sert à rien par exemple d'étudier
des remèdes organisationnels (la science) ou de faire appel
à la bonne volonté des acteurs (la morale) quand on
est confronté à des phénomènes comme
la violence scolaire, si on n'a pas vu pourquoi les contraintes
évolutives du groupe ont rendu quasi obligatoire cette violence.
Pour agir il faut alors remonter aux sources qui entrelacent inextricablement
ce que l'on appelle le bien et ce que l'on appelle le mal (Lucifer)
dans les modes évolutifs des entités.
On dira que ce n'est pas la première fois que
les sociologues ou éthologues cherchent à comprendre
ce qui conditionne les individus dans le cadre de leurs activités
collectives. La sociobiologie a montré avec de nombreux bons
arguments le rôle des réflexes de survie très
anciens, inscrits dans les gènes, et continuant à
s'exercer. Au plan culturel, l'histoire des civilisations et des
idées a montré la transmission de représentations
collectives très fortes, dont les implications ne sont pas
toujours conscientes aux individus, ce qui suppose pour les mettre
en évidence des explorations de l'inconscient toujours difficiles.
Mais il manquait à ces travaux le fil conducteur que nous
fournit Howard Bloom.
La mise en place de réseaux
En effet, la deuxième contribution essentielle
de celui-ci est de replacer cette évolution darwinienne des
individus et des groupes dans un mécanisme générateur
fondamental, qui selon lui dépasse largement l'histoire de
la vie, puisqu'il le rattache à la logique même de
l'histoire de l'univers : la tendance des unités élémentaires
à se regrouper, se mutualiser, créer le cas échéant
des symbioses ou des intégrons, le tout pour mettre en place
des chaînes de relations de plus en plus étendues,
au plan géographique comme au plan de la complexité.
C'est le développement des colonies (stromatolites) et réseaux
immenses de molécules prébiotiques puis de cyanobactéries
ou archéobactéries qui a rendu le phénomène
visible aux yeux des scientifiques. Mais selon Howard Bloom, ce
phénomène n'a pas commencé là puisqu'il
le fait remonter au Big Bang, ou plutôt à l'émergence
de la matière élémentaire à partir des
fluctuations de l'énergie du vide.
En d'autres termes, l'évolution, et plus particulièrement
l'évolution de la vie, au sein de laquelle s'exerce la compétition
darwinienne, tend à créer des réseaux, des
webs, comme on dit maintenant. Les plus spectaculaires sont sans
doute, bien qu'ils soient encore fort mal connus, les webs bactériens,
auxquels on peut rattacher les webs viraux (voire bientôt,
ceux des prions ?). Howard Bloom décrit les nombreuses façons
permettant aux organismes précellulaires ou aux cellules
eucaryotes (sans noyau) d'échanger et de modifier leurs ADN
ou pré-ADN (molécules d'adénosine triphosphate
ATP). Les canaux de diffusion terrestres, comme les courants océaniques
et aériens, ainsi que les êtres qu'ils transportent,
ont été et demeurent les vecteurs permettant à
ces webs de s'étendre. L'auteur cite particulièrement
à cet égard les travaux du microbiologiste Israélien
Eshel Ben Jacob(2).
L'univers en cours d'élaboration sur Terre depuis
4.5 milliards d'années est donc décrit par Bloom comme
un système unique aux composants interconnectés, à
l'uvre depuis le Big Bang, et dont les sociétés
humaines, comme les dernières productions de celles-ci, les
réseaux électroniques, ne sont qu'un avatar parmi
de nombreux autres. Sur ce point, l'auteur a raison de rappeler
aux utilisateurs de l'Internet que ce dernier, malgré sa
croissance exponentielle, n'est pas essentiellement original et
ne peut pas être compris utilement si on ne le replace pas
dans l'évolution du système global. Ce système,
il lui donne plusieurs noms : intelligence collective, cerveau global,
système adaptatif complexe A priori, ce dernier terme paraît
préférable. Evidemment, comme dans toute approche
systémique, un système global peut être décomposé
en sous-systèmes à l'infini. Il ne faut donc pas chercher
les frontières d'un système donné dans l'univers
en soi, mais dans le discours de celui qui emploie le concept. Bloom
utilise aussi parfois le terme de "machine à apprendre" (learning
machine), c'est-à-dire de système se complexifiant
en contact de l'environnement, selon les modèles bien connus
des chercheurs en intelligence artificielle adaptative. Nous ne
ferons pas ici de différence entre toutes ces expressions.
Mais remarquons qu'elles ne laissent pas place aux systèmes
dits "conscients", qu'ils soient animaux ou humains, et du même
coup au rôle éventuel de la conscience dans l'évolution.
Nous y reviendrons.
Nous avons dit que Howard Bloom ne nie évidemment
pas le rôle essentiel des gènes dans la construction
du système évolutif global et de ses sous-systèmes
en compétition interne les uns avec les autres. Il n'aime
pas, par contre, le concept de "gène égoïste"
car pour lui, l'avenir du gène se situe plus dans la constitution
d'alliances au sein des génomes que dans des luttes solitaires
d'ailleurs inimaginables. Mais, comme il fallait s'y attendre, car
Howard Bloom est un des pères de la mémétique
étendue, il insiste sur le rôle des mèmes dans
l'évolution des groupes, à travers les usages qu'en
font les individus membres de ces groupes dans le cadre de leurs
évolutions culturelles. Pour lui, et on le suivra bien volontiers
là, les mèmes sont tout autant comportementaux que
langagiers. Ils sont tout autant également inconscients que
conscients, beaucoup plus d'ailleurs inconscients que conscients.
Il donne d'innombrables exemples montrant comment, y compris chez
les animaux les plus anciens dans l'histoire évolutive, les
mèmes ont contribué à l'évolution des
espèces et plus généralement à la diffusion
d'une intelligence globale dans l'univers(3).
Une fois admis que, pour comprendre les individus il
faut comprendre les groupes, nous devons examiner ce que Howard
Bloom propose à cette fin. Là encore, bien que certains
verront là des banalités, l'inventaire des 5 mécanismes
évolutifs principaux structurant l'évolution des groupes
est très éclairant. Nous ne chicanerons pas l'auteur
sur ce nombre de 5 ni sur la définition exacte de ces mécanismes.
Bornons-nous ici à les rappeler.
Les 5 grands mécanismes évolutifs
Howard Bloom nous dit qu'il les a identifiés
après plusieurs décennies consacrées à
étudier non seulement les sources scientifiques, mais aussi
la vie en société (il fut notamment, comme on le sait,
un agent de plusieurs vedettes du show business, dont Michael Jackson).
Ce qui lui a donné ce profil d'aventurier intellectuel, rare
dans les milieux académiques. Ces facteurs, tels qu'il les
nomme, sont :
les gardiens de la conformité (conformity enforcers)
les générateur de diversité (diversity generators)
les juges internes (inner-judges)
les réorienteurs de ressources (resource shifters)
les compétitions entre groupes (intergroup tournaments)
Il faut noter que, selon l'auteur, ces 5 grands mécanismes
agissent généralement en même temps, ou dans
des intervalles de temps courts. Ainsi un groupe peut encourager
à la fois le respect de normes strictes d'appartenance, et
les déviances créatives de quelques artistes ou inventeurs.
Mais le plus important est de se rendre compte que
ces 5 mécanismes sont universels. L'apport le plus original
du livre se trouve là.
Il s'agit d'un long voyage, richement documenté, à
travers l'histoire de la biologie et, dans les derniers chapitres,
à travers l'histoire de l'antiquité grecque (étant
entendu que le précédent livre avait donné
d'autres exemples tirés de l'histoire contemporaine). La
mise en évidence de ces mécanismes est indispensable,
puisqu'ils continuent à nous conditionner, aussi bien comme
individus que comme parties d'un ou plusieurs groupes, aussi libres
de tous déterminismes matériels que nous puissions
nous croire si nous sommes des individualistes impénitents.
Dans toute évolution d'agents en interconnexion
symbiotique compétitive (compétitive, car il s'agit
quand même de savoir qui survivra à terme), les gardiens
de la conformité veillent à ce que les agents en coopération
respectent des règles communes permettant au groupe de garder
son unité et sa cohérence à travers les changements
qu'il doit affronter. Cette fonction est nécessaire, mais
elle ne doit pas devenir exclusive. Un excès de conformité
stérilisera les capacités d'invention indispensable
à une adaptation suffisamment flexible.
Les générateurs de diversité doivent
donc jouer, vis-à-vis des précédents, un rôle
antagoniste. Ils favoriseront les processus et les individus créatifs,
voire anarchistes. Mais à son tour un excès d'esprit
libertaire peut entraîner l'explosion du groupe.
Ceci est assez évident. Encore faut-il montrer
comment de tels facteurs sont intervenus ou interviennent, que ce
soit sur la membrane d'une cellule ou lors des guerres du Péloponnèse.
Howard Bloom s'en acquitte à merveille. Un tiers du livre
est constitué de la citation des sources, dont il semble
bien que notre auteur ait pris une connaissance plus que suffisante.
Les 3 mécanismes suivants méritent des
explications. Par le terme de "juges internes", Howard Bloom décrit
les divers processus permettant à un organisme de garder
son homogénéité, son homéostasie, pourrait-on
dire, à travers les aléas de l'évolution. Il
peut s'agir de sécrétions endocrines sanctionnant
un succès ou un échec, comme de ce que l'on appelle
la "voix de la conscience" chez un humain, ou la "vox populi" dans
un groupe. Ces juges, là encore, sont ambivalents. Ils peuvent
aussi bien encourager l'entité en la renforçant que
la condamner et la forcer à dépérir (l'apoptose
dans la vie cellulaire, à laquelle peut correspondre la maladie
et la mort dans le cas des humains). Ces divers mécanismes,
comme les autres, sont des acquis de l'évolution. Ils se
sont implantés génétiquement et/ou culturellement
parce que, grosso modo, ils favorisaient la construction du système
intelligent global .
Les réorienteurs de ressources sont les différents
canaux internes ou externes, apportant aux cellules, individus et
groupes les nutriments matériels ou psychologiques indispensables
à leur survie. Ils jouent de façon impitoyable, selon
Howard Bloom, au bénéfice de ceux qui s'adaptent bien
et rencontrent donc le succès, et au détriment de
ceux qui ne s'adaptent pas, notamment en ne trouvant pas de rôle
utile à jouer au profit de l'ensemble. Ce sont eux qui concrétisent
la sélection darwinienne par élimination des plus
faibles si mal acceptée par la morale sociale occidentale.
Howard Bloom cite plusieurs fois une phrase de l'évangile
généralement peu connue: "Ceux qui ont auront davantage,
et ceux qui ont moins auront encore moins". Lorsqu'une cellule
nerveuse, par exemple, ne trouve pas emploi dans le cours du développement
du nourrisson, les vivres lui sont coupées, au profit des
neurones constamment excités par des stimulants externes.
Elle meurt donc. On retrouve le mécanisme de l'apoptose.
Nous passerons très vite sur la 5e série
de mécanismes, les compétitions entre solutions ou
agents, au cours desquelles les solutions les moins adaptées
disparaissent. Ces compétitions n'appliquent pas de règles
précises. Leur résultat se borne à sanctionner
- sans aucune préoccupation de valeur bien entendu - les
solutions qui sur le moment sont les plus compétitives. Ils
ont cependant dans l'ensemble un effet utile d'élagage pour
éviter que le système global ne s'effondre sous le
poids de solutions multiples contradictoires.
Un autre point important, sur lequel Howard Bloom insiste
à juste titre, est que ces divers mécanismes évolutifs
entraînent la conséquence que les systèmes et
réseaux en résultant sont intelligents, au sens propre
du terme ; en d'autres termes, ils sont capables de résoudre
des problèmes de type logique ou mathématique, de
façon évidemment inconsciente. L'auteur donne une
quantité considérable d'exemples pour justifier cette
affirmation. Ces exemples sont généralement connus
des éthologistes, comme celui des mésanges anglaises
perceuses de bouchons de bouteilles de lait, ou des insectes sociaux,
abeilles ou fourmis, communiquant dans la recherche de nourriture.
D'autres sont plus inattendus. Citons par exemple le fait que des
communautés d'insectes ou d'animaux sont capables de résoudre
des problèmes logiques du type de ceux que l'on pose dans
les tests de Quotient Intellectuel. Il ne faut plus s'étonner
alors si les communautés de neurones cérébraux
des humains à qui on propose de tels tests soient également
capables de les résoudre.
Discussion
Le modèle évolutif proposé par
Howard Bloom est-il pertinent, c'est-à-dire acceptable scientifiquement?
Quels enseignements ou applications pourrons-nous en tirer?
Nous n'avons pas de raisons particulières de
remettre en cause ce modèle, ou plutôt l'hypothèse
du Global Brain, reprise et explicitée dans ce livre par
Howard Bloom. Certes il s'agit plus d'un paradigme général
que d'une loi démontrable dans tous ses détails. Mais
jusqu'à présent, bien qu'apparu récemment dans
l'univers conceptuel de la science occidental, il s'est révélé
compatible avec toutes les observations relatives à l'évolution,
au moins dans le domaine du vivant. Il intègre les acquis
du darwinisme, notamment au plan génétique, et ceux
de la science de la communication et des réseaux. Il permet
d'introduire tous les développements actuels de la mémétique
ou de l'intelligence artificielle évolutionnaire. Certes
Howard Bloom l'a illustré par de nombreux développements
dont on pourra contester la pertinence de détail. Il se trouvera
ainsi sûrement des Hellénistes pour trouver superficielle
l'interprétation de l'histoire de la Grèce Antique
qu'il nous propose, et le rôle qu'y jouent les facteurs évolutifs
des groupes tels qu'il les a identifiés. Plus généralement,
comme notre auteur travaille manifestement très vite et en
ratissant large, il a dû faire ou répercuter beaucoup
d'erreurs de détail. On peut s'amuser à les relever.
Mais celles-ci ne nous donnent pas d'arguments forts pour remettre
en cause l'hypothèse d'ensemble selon laquelle un système
global adaptatif est en train de se construire au sein de l'univers
terrestre, et dont les hommes, avec les virus, microbes et autres
organismes, ne sont que des agents parmi d'autres.
C'est sur le plan général que nous aurions
aimé voir Howard Bloom montrer un peu plus de recul ou de
relativisme dans ses affirmations. Il nous a expliqué que
d'innombrables facteurs interviennent et se conjuguent pour la construction
de ce système global, dont la plupart sont inconscients aux
individus que nous sommes. Il a en particulier repris l'hypothèse
clef de la mémétique, selon laquelle les mèmes
sont des facteurs évolutifs interindividuels, dont la compétition
darwinienne permanente façonne l'environnement culturel de
toutes les espèces vivantes, y compris l'espèce humaine.
Or il semble oublier que ses livres et ses propos ne sont dans cette
optique pas autre chose que des mèmes sans doute particulièrement
adaptés aux exigences de l'époque, vu leur succès,
mais qu'en aucun cas ils ne peuvent prétendre décrire
l'univers en soi. Qu'un scientifique adepte du réalisme nous
affirme que l'univers est comme ceci et pas autrement, on peut le
lui pardonner, mais on est en droit d'attendre d'un méméticien
plus de prudence relativiste.
Autrement dit, Howard Bloom ne nous incite pas, comme
il aurait du le faire, à mettre en doute ou nuancer ses thèses.
Peut-être, s'il l'avait fait, son succès d'édition
aurait été moindre, mais la rigueur de sa démarche
en aurait été augmentée. Nous sommes en face
d'un auteur qui veut nous persuader que nous sommes déterminés
par une foule de facteurs qu'il énumère dans le détail,
facteurs dont les plus importants sont les mèmes que nous
recevons du milieu, modifions et remettons en circulation. Ces mèmes,
nous répète-t-il à plusieurs occasions, nous
donnent de l'univers une image qui s'apparente à une hallucination
collective (notons en passant qu'il rejoint là une vue bouddhiste
de l'univers). Pour d'éventuels observateurs non-humains,
l'univers apparaîtrait tout différent. Qui nous dit
alors que les facteurs proposés par Howard Bloom pour mieux
comprendre les individus et les groupes sont les bons ? Qui nous
dit qu'il n'en existerait d'autres qu'il n'a pas vus ? De ce fait,
qui nous dit que les choix "humanistes" vers lesquels il voudrait
que manifestement s'oriente l'évolution du système
global seront les bons ? Son "humanisme", l'idée qu'il se
fait du progrès, aussi sympathiques soient-ils, risquent
de ressembler très vite au messianisme de George W. Bush
Jr., auquel nous sommes conviés à nous rallier sans
discussion. Il nous met en garde contre les fondamentalistes religieux
ou laïcs qui nous menacent, d'accord(4
). Mais qui suivra ces mises en garde certainement très
honorables, sinon ceux déjà conditionnés par
une pensée dite occidentale -c'est-à-dire par un ensemble
de mèmes solidement articulés, mais qui sont encore
assez peu partagées?
Sur tout ceci, nous aurions aimé trouver chez
notre auteur moins d'assurance et plus de recul à l'égard
de ses propres hypothèses. Le monde n'est sans doute pas
totalement comme il le décrit. C'est lui qui nous affirme
qu'il est ainsi. Si nous acceptons ses affirmations - ce que nous
sommes tout à fait décidés à faire,
pour notre part - c'est parce que nous sommes contaminés
par les mèmes évolutionnistes émanant d'une
certaine fraction de l'humanité, et non parce que le monde
est comme cela et que nous n'avons pas le choix d'autres descriptions.
Plus généralement, ce qui est gênant
dans la définition globale du monde que nous donne Howard
Bloom est qu'elle mêle le volontarisme appuyé par l'idée
sous-jacente de progrès et l'espèce de fatalisme découlant
d'une conception darwinienne de l'évolution.. Si le monde
est globalement un système adaptatif complexe, tout ce qui
lui arrive, y compris d'éventuelles dégradations massives
de complexité, devra être présenté comme
des façons de s'adapter, ni bonnes ni mauvaises en soi. C'est
d'ailleurs ce qui ressort du darwinisme classique, l' "idée
dangereuse" de Darwin selon Daniel Dennett. L'évolution
ne vise pas une finalité a priori. Elle n'est ni prédictible
ni plus ou moins bonne ou mauvaise. Elle est ce qu'elle se révèle
être. Ainsi, si les réseaux de bactéries et
virus l'emportaient sur les hommes dans la compétition pour
le câblage d'ensemble du système global, comme on peut
le craindre suite aux prédictions d'Howard Bloom, ce serait
un choix évolutif montrant simplement que la solution "humanité"
n'était pas la bonne, et que la solution "bactéries"
était meilleure.
Ceci, nous pouvons le comprendre. Les matérialistes
évolutionnistes l'ont même, sans plaisir particulier
mais depuis longtemps, admis(5).
Or il ne semble pas qu'Howard Bloom souhaiterait que
le lecteur retienne une telle conclusion de son livre. Il ne prêche
pas la passivité vis-à- vis de l'évolution,
mais au contraire un activisme mobilisateur, au profit d'un cerveau
ou organisme collectif dont les humains seront des nuds de
réseaux particulièrement dynamiques, prolongés
si possible d'ailleurs par des automates dont il propose une version
possible : celle des nanomachines intelligentes envisagées
notamment par Eshel Ben Jacob.
Il nous invite donc à prendre position contre
les solutions autoritaires autocratiques sur le mode de la ville
de Sparte (représentées aujourd'hui par les fondamentalismes
religieux ou politiques) et pour les sociétés ouvertes
sur le mode de l'Athènes de Périclès. Vers
la fin du livre, il se fait quasiment prophétique. Nous ne
demandons pas mieux que de le suivre dans cette perspective, étant
des hommes de culture scientifique occidentale. Mais au regard de
quoi pourrons-nous dire que ce choix est le meilleur, et qu'il devrait
être légitimement imposé à d'autres hommes
et à d'autres créatures, à commencer par les
bactéries et virus ?(6).
C'est là qu'il conviendrait sans doute de réintroduire
le concept d'intelligence consciente, et plus généralement
d'entités, individus ou groupes, conscients. Etre conscient,
dans cette optique, signifiera se représenter soi-même
dans son passé et son futur (on pourra reprendre les définitions
de Damasio et Edelman relatives à la conscience) et devenir
le siège de mèmes culturels bien spécifiques,
passés au crible de la pensée scientifique occidentale,
ayant des capacités de mobilisation plus grandes que les
mèmes inconscients du monde biologique ordinaire.
Bref, nous aurions aimé que dans ce livre, Howard
Bloom nous introduise plus explicitement qu'il ne le fait aux concepts
de conscience et de science consciente d'elle-même, généralement
associés lorsqu'on considère les évolutions
technologiques de l'homo scientificus. Pour se donner des raisons
d'agir plutôt que laisser jouer les déterminismes darwiniens
généralement inconscients, il faudrait héberger
des mèmes qui s'auto-persuaderaient qu'ils expriment des
choix évolutifs préférables à d'autres.
Mais alors d'où viendraient et où iraient ces mèmes
? Ceci nous conduira inévitablement à poser à
nouveau le problème de la conscience, renouvellé par
l'approche évolutionniste et mémétique. Qu'est-ce
qui a émergé d'original sous ce nom au cours des derniers
millions d'années de l'évolution ? S'agit-il d'une
illusion propre à certaines entités, dont la prise
en considération serait plus nuisible qu'utile ? Sinon, comment
optimiser de l'intérieur le fonctionnement des systèmes
conscients. Un même conscient de l'être est-il différent,
et en quoi, d'un même fonctionnant sur le mode inconscient
?
Nous pensons que l'évolutionnisme en général,
la mémétique en particulier, nous obligent de plus
en plus vivement à poser de telles questions, non abordées
par Global Brain, mais sans doute reprises par d'autres associés
du Global Brain Research
Group. En tous cas, ceci ne peut que nous persuader de l'urgence
et de l'intérêt de travaux sur la conscience artificielle,
qui aideront certainement à mettre un peu de clarté
et de réalisme dans le domaine des systèmes conscients,
trop souvent rendu confus par des présupposés spiritualistes
et finalistes.
1)
Disons en passant que la distinction entre sélectionnisme
individuel et sélectionnisme de groupe ne nous paraît
pas reposer sur une base théorique solide. Il s'agit plutôt
d'un choix méthodologique. Elle n'a de sens en effet qu'en
fonction de l'échelle à laquelle on se place. Chaque
entité est un groupe pour les composants situés au-dessous
de lui dans l'échelle de la complexité. (par exemple,
un gène est un groupe pour les molécules qui le constituent,
et un organisme animal ou humain est un individu pour les groupes
sociaux auxquels il s'intègre). En réalité, distinguer
entre sélectionnisme individuel et sélectionnisme de
groupe n'a d'intérêt que pour tuer le mythe de l'individu
égoïste, et plus particulièrement du gène
égoïste. Faut-il d'ailleurs le tuer à tout prix?
Dawkins lui-même a reconnu que les gènes étaient
plus souvent coopératifs qu'égoïstes (voir notamment
Les mystères de l'arc en ciel, Bayard 2000). Par ailleurs,
d'autres auteurs se trouvent très bien du concept d'égoïsme
darwinien, étendu à tous les composants de l'organisme,
notamment les cellules, dont ils font le moteur de l'onto-phylogénèse
(cf note de lecture du livre "Ni
Dieu, ni Gène", de Kupiec et Sonigo) 2) Eshel ben Jacob http://www.geocities.com/horuscope/EshelBen-Jacob.html 3) Nous pourrions ajouter que les mèmes de
familles voisines se regroupent en ensembles organiques plus ou moins
contraignants, pouvant atteindre des tailles considérables.
On rangera volontiers les constructions de la science dans cette catégorie.
4) Remarquons que le livre avait, bien avant le 11
septembre 2001, prévu le phénomène Ben Laden.
5) Généralement inspirés par
une religiosité non avouée, de nombreux scientifiques
ont voulu démontrer que l'évolution était capable
de faire des choix volontarstes contredisant le principe de l'évolution
au hasard. Nous examinerons prochainement dans cette revue une tentative
récente dans le même sens, faisant appel à la
mécanique quantique (eh oui, encore elle !) : Quantum Evolution,
the new science of life, de Johnjoe Mcfadden, W.W. Norton 2000. L'auteur,
britannique, est biologiste moléculaire. 6) Concernant l'état actuel de la lutte contre
les virus, on pourra lire un article de La Recherche, n° 351
de mars 2002 : Vaincre les virus.