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Bernard Caillaud est aujourdhui
artiste numérique, après avoir consacré
20 ans de sa vie à la peinture. Etant également
professeur de Physique, informaticien confirmé, docteur
en Arts et Sciences de lArt (Paris Sorbonne), il apporte
à létude de la création numérique
visuelle sur ordinateur, le Computer Art, à la fois
la sensibilité de lartiste et les compétences
de luniversitaire et de lingénieur. Il
a exposé ses uvres dans de nombreuses occasions.
Le
livre présente dabord les problèmes artistiques
et les étapes historiques associés à
la création numérique. Puis il traite des relations
entre les mathématiques et lart numérique,
ainsi que des relations entre celui-ci et les sciences. Quatre
chapitres sont ensuite consacrés à présenter
et discuter les différents aspects de ce que lauteur
a juste titre nomme la création algorithmique. Le livre
se termine par une introduction aux uvres de 16 «
artistes invités », dont la diversité donne
une bonne image des différents aspects du Computer
Art à létranger et en France.
Voici, pour qui sintéresse à
lart par ordinateur, ou plus exactement à ce que Bernard
Caillaud appelle la création numérique visuelle, un
livre tout à fait remarquable. Il sagit en fait dune
véritable bible (richement enluminée, grâce
à 250 illustrations) où lon trouve à
la fois les analyses méthodologiques proposées par
lauteur et un nombre considérable de références
qu'il a collationnées. Celles-ci portent aussi bien sur des
ouvrages ou articles théoriques que sur des artistes ou des
uvres, présentés dans une perspective historique,
cest-à-dire depuis les origines de la discipline dans
les années 1950. La plupart de ces références
sont associées à des sites Internet qui offrent au
lecteur des centaines de pages dinformation complémentaire.
Quand il sagit des artistes, le web est particulièrement
adapté puisquil permet de compléter liconographie
déjà très riche du livre par la visite dun
grand nombre de galeries et duvres virtuelles provenant
de créateurs de divers pays. En fait, le livre lui-même
est conçu comme une sorte de portail Internet, ce qui en
facilite l'utilisation aux lecteurs habitués du web. Lidée
originale de ce travail avait été précisément
de recenser à fins de recherche universitaire, et en français,
tout ce qui pouvait concerner lutilisation de lordinateur
à la production picturale artistique. La formule retenue
associe lédition papier à lédition
électronique, chacune enrichissant les possibilités
de lautre. Cest bien la moindre des choses quand il
sagit de «Computer Art».
Art et science
Ceci dit, nous pensons que le livre mérite une
discussion de fond, à laquelle nous prendrons le risque dapporter
ci-dessous quelques contributions. Quest-ce dabord ce
que Bernard Caillaud entend par le terme de création numérique
visuelle, et en quoi se distingue-t-elle des autres façons
dutiliser lordinateur pour réaliser des images
fixes ou animées ?
Une première distinction nous est proposée,
y compris par lauteur de la préface, Norbert Hillaire.
Cest celle entre lart et les sciences. Les sciences
de tout temps ont utilisé le dessin, la photo et plus récemment
les figures et symboles produits par ordinateur. Il sagit
le plus souvent de formes auxquelles on peut attribuer une valeur
esthétique, sajoutant à leur valeur fonctionnelle.
De nombreux artistes sen inspirent. Mais il est évident
que le chercheur scientifique ne cherche pas à provoquer
un sentiment esthétique. Il utilise des images qui lui servent
dillustration ou de support de démonstration. Cest
tant mieux si ces images paraissent belles, à lui ou à
dautres, mais il ne se permettra pas la moindre fantaisie
à leur égard. Ainsi, sil visualise un bassin
attracteur par un graphisme en forme de papillon, il ne lui ajoutera
pas des couleurs pour faire plus beau - ou alors, sil le fait,
il sortira volontairement du cadre de la représentation objective
scientifique pour entrer dans le domaine de la subjectivité.
Les automates cellulaires donnent de cela un exemple
parfait. Stephen Wolfram a pu écrire à leur sujet
un gros ouvrage de 1200 pages (qui nétait pas encore
paru à la date ou fut écrit le livre de Bernard Caillaud).
Mais le titre de ce livre «A
new Kind of Sciences» montre bien que pour Wolfram les
automates cellulaires sont exclusivement des supports de recherche
et de connaissance scientifique. Par contre de très nombreux
artistes sen servent pour produire des tableaux que le public
trouve généralement beaux, et parfois réellement
surprenants. Mais ces artistes ne prétendent pas contribuer
en quoi que ce soit au progrès des connaissances scientifiques
On dira la même chose des nombreuses simulations
animées qui sont réalisées à fin de
recherche dans les laboratoires consacrés à la vie
artificielle. Elles offrent des effets esthétiques remarquables,
mais ce nest pas leur vocation première. On pourra
consulter à ce sujet le livre de Jean Philippe Rennard, La
Vie artificielle, lui aussi non encore paru à la date
de publication du livre de Bernard Caillaud.
Nous verrons ci-dessous quaussi fondée
que soit la distinction que nous venons de faire entre science et
art, une nouvelle approche plus audacieuse du Computer Art pourra
conduire à la considérer comme obsolète. Mais
il nous faut auparavant préciser ce quest un artiste
Quest-ce quun
artiste ?
Il sagit dune question sempiternelle. En
quoi un artiste se distingue-t-il radicalement des autres hommes
ou, si lon préfère, en quoi une activité
artistique se distingue-t-elle des autres activités ? La
question de lartiste est vieille comme la civilisation, mais
elle prend une portée particulière aujourdhui,
quand il sagit de Computer Art. Chacun ou presque peut disposer
dun ordinateur et des logiciels nécessaires à
la création numérique. Chacun peut accéder
aux millions dinformations et uvres présentes
sur le web, susceptibles dêtre copiées, détournées
ou de servir de prétexte à nouvelle création.
Chacun peut donc se dire artiste, ce qui nétait pas
aussi facile quand la création artistique exigeait lemploi
de techniques demandant un long apprentissage, comme la peinture
ou la sculpture traditionnelles. On retrouve là une question
déjà soulevée à propos de la photographie.
Si chacun peut faire une photo, chacun peut-il se dire artiste photographe.
Dans une conception « démocratique » de lart,
on répondra que les technologies modernes donnent à
tous la possibilité dexprimer les potentialités
artistiques de sa personnalité. Dans une conception élitiste
au contraire, on voudra réserver le nom dartiste à
quelques personnages se distinguant par lésotérisme
ou le mépris des autres, souvent bien insérés
dans le milieu médiatique et les circuits commerciaux.
Bernard Caillaud ne semble pas, dans son livre, avoir
abordé loriginalité du comportement artistique.
Quil nous permette, pour la bonne suite de cet article, de
proposer une définition. La création artistique prend
sa source dans une émotion plus ou moins forte, initialement
non formulée dans les termes dun langage de communication
sociale, que lartiste se sent obligé dexprimer
ou matérialiser sous une forme extérieure à
lui et potentiellement accessible aux autres. Je sens que jai
quelque chose à dire, je sens que jai besoin de la
dire et je cherche les mots ou symboles pour le dire dune
façon aussi intelligible que possible par le public. Ceci
fait, je serai compris ou non compris par les autres, selon que
mon propos - mon uvre - sera ou non en résonance avec
ce queux mêmes ressentent et cherchent à exprimer.
A lorigine de luvre dart se trouve donc
un besoin ineffable, celui dexprimer avec les symboles dont
on dispose quelque émotion fortement ressentie, voire un
contenu dinconscient passé dans le pré-conscient.
Cest en cela que lon distingue lartiste authentique,
celui qui a, selon lexpression, quelque chose à dire,
de ceux qui produisent des uvres à fin commerciale,
soit dans le cadre dactivités de service telles que
la publicité, soit simplement parce quelles sont «
tendance » et peuvent trouver des acheteurs sur le marché
de lart.
Cette définition de lartiste est plus
restrictive, notons le, que celle évoquée par Bernard
Caillaud dans son livre: "est créateur (ou artiste) celui
qui donne à voir ce qui na jamais encore été
vu". Une telle définition sapplique en effet à
lartiste authentique, mais aussi à tous les créateurs
où quils se trouvent. Le télescope spatial Hubble,
dans ce cas, serait aussi un artiste.
Rappelons que, pour les méméticiens,
cest généralement un mème qui provoque
lémotion initiale à la source de la création
artistique. La production artistique qui en résulte peut
être considérée comme une mutation de ce mème
à travers le support offert par lartiste. Sous cette
forme mutée, le mème va se chercher de nouveaux supports,
cest-à-dire des gens sensibles à luvre
artistique qui vient dêtre produite. Il se répliquera
à travers eux.
La sensibilité à
luvre dart.
Mais définir lartiste ne suffit pas, il
faut aussi définir la personne à laquelle il sadresse
potentiellement et qui recevra son uvre en tant que produit
artistique. Quest-ce qui distingue celui qui éprouve
une émotion esthétique face à telle uvre,
et celui qui reste indifférent ? On retrouve là encore
lémotion. On juge beau ce qui provoque ou mieux révèle
en soi une émotion qui navait pas jusqu'à présent
trouvé de formes adéquates pour se matérialiser.
Il sétablit via luvre un pont ou une résonance
entre lartiste et les quelques personnes aptes à partager
une émotion de même nature. Là encore on devra
apprécier le caractère authentique des émotions
que prétendent éprouver les amateurs dart. Si
je trouve la Joconde belle parce que tout le monde dit quelle
lest, mon émotion sera sans doute moins sincère
ou intéressante que celle éventuellement ressentie
par certaines personnes confrontées à des spectacles
que lon ne considère généralement pas
comme des uvres artistiques, ainsi un coucher de soleil. On
se souvient du poème de Péguy :
Nous sommes nés au bord de votre Beauce plate
Et nous avons connu dès nos premiers regrets
Ce que peut receler de désespoir secret
Un soleil qui descend dans un ciel écarlate
Dans ce cas, ce qui fait la valeur esthétique
du coucher de soleil, cest le fait quil entre en résonance,
dune façon dailleurs non immédiatement
explicable, avec les contenus dun psychisme dadolescent.
Notons en passant que le coucher de soleil est très proche
de certaines oeuvres produites par ordinateur.
Mais alors tous les objets du monde et de lindustrie
peuvent être potentiellement producteurs démotion
esthétique. Ces objets ne sont pourtant pas des artistes.
Un coucher de soleil, pas plus que le télescope Hubble précité,
ne sont des artistes. Là où intervient lartiste,
cest pour charger certains objets dune symbolique durable
leur permettant dexprimer au mieux les émotions que
ressent cet artiste. On sait quattribuer des valeurs significatives
ou symboliques aux objets du monde est bien antérieur à
lart ritualisé des temps modernes. Les primitifs, les
animaux même attribuent de telles valeurs à certains
objets de leur environnement, quils incorporent à leur
corpus culturel.
Loriginalité
essentielle du Computer Art
Si nous admettons ces définitions de lartiste
et de luvre en relation avec un public susceptible de
les ressentir, en quoi lutilisation de lordinateur dans
les arts visuels présente-t-elle un aspect original par rapport
à lutilisation de la peinture, de la sculpture, de
la photo ou de toute autre technique susceptible de créer
des significations symboliques. Cest là quune
lecture attentive du recensement des procédés, des
écoles artistiques et des uvres fait par Bernard Caillaud
nous éclairera.
Pour lui, si nous avons bien compris, luvre
produite par le Computer Art résulte dun processus
de calcul informatique, processus incrémentiel et constructiviste
tel que ceux décrits par Alain
Cardon à propos des systèmes multi-agents auto-adaptatifs.
Un peintre tel que Vasarely sy était essayé
mais comme il ne disposait pas des moyens informatiques modernes,
ses créations se sont vite essoufflées. Le Computer
Art confie à une machine informatique le soin de générer
des uvres, par un processus algorithmique ou de calcul auquel
lartiste nimpose pas nécessairement de direction
a priori. Bernard Caillaud évoque dailleurs fréquemment
les processus aléatoires, les constructions chaotiques et
plus généralement tout ce qui découle de la
mise en uvre des systèmes organisationellement complexes,
non prévisibles et non descriptibles exhaustivement. Dans
ce cas, le rôle de lartiste consiste dabord à
lancer lalgorithme dans un espace détats dont
il sest borné à définir les contraintes
initiales. Lalgorithme se développe alors librement
et pourrait "tourner" indéfiniment, en fonction des ressources
de calcul disponible. Mais lartiste larrête au
moment quil choisit. Cest là son second rôle,
dailleurs essentiel. Il le fait lorsque tel résultat
de calcul, à tel moment, lui paraît au mieux correspondre
à une émotion quil portait en lui sur le mode
inconscient et qui se trouve ainsi révélée
par ce résultat. Le Computer Art met donc en interaction
sélective deux agents différents, un automate auto-adaptatif
qui génère de la complexité sur un mode constructiviste
et un humain qui réagit à cette complexité
en fonction de la sienne propre.
Lutilisation dun automate cellulaire pour
générer des uvres correspond exactement à
ce processus. Cest lautomate qui produit des uvres
à partir des règles simples lui permettant de faire
apparaître une complexité intrinsèque, mais
cest lartiste qui arrête lautomate cellulaire
quand il estime avoir obtenu un résultat suffisamment significatif
au regard de sa sensibilité profonde.
Le Computer Art utilisera à lavenir bien
dautres types dalgorithmes que les automates cellulaires.
Mais sa logique restera la même. On pourra donc dire que,
dans le cadre du Computer Art, lartiste utilisera lordinateur
comme un peintre traditionnel ses pinceaux, cest-à-dire
comme instrument pour matérialiser une émotion encore
inconsciente, à laquelle il cherchera à donner vie
objective. Dans la version « forte » du Computer Art,
ce sera lordinateur lui-même qui produira luvre,
au terme dun processus qui sera de plus en plus autonome au
fur et à mesure que les ordinateurs se transformeront peu
à peu en robots autonomes. Rappelons que les futures générations
de robots autonomes ressentiront eux aussi des émotions liées
aux interactions de leur "corps" avec lunivers au sein duquel
ils évolueront. Ceci, tout au moins dans les premières
années, laissera pourtant à lartiste le rôle
que nous avons précisé plus haut : il posera un cadre
de départ et laissera agir les programmes, par exemple des
algorithmes évolutionnaires, dont il recueillera et sélectionnera
les produits. Sa sensibilité, sa créativité
sexprimeront essentiellement à loccasion de cette
sélection. Ce sera lui (tant que les robots autonomes ne
se seront pas approprié eux-mêmes la totalité
dun processus de création artistique conforme à
leur « nature » ou à leur « culture »)
qui arrêtera lalgorithme et sélectionnera parmi
des milliers de produits intermédiaires ceux qui lui paraîtront
les plus significatifs de ce quil voulait exprimer. Il sagira
alors dun processus darwinien de co-évolution homme/machine,
le robot produisant des uvres, lartiste choisissant
celles qui lui paraîtront les mieux adaptées à
matérialiser létat de sa sensibilité
inconsciente du moment. Le processus de co-évolution pourra
se poursuivre jusqu'à émergence dun produit
final qui sera à la fois représentatif de l
"inconscient" du robot et de celui de lartiste. Ainsi pourront
apparaître, selon le terme de Bernard Caillaud, des objets
qui nont jamais été vus jusqualors. Ultérieurement,
ces objets pourront provoquer des émotions esthétiques
chez les spectateurs au fond émotionnel desquels ils correspondront.
Nous avons essayé dillustrer un tel processus dans
notre nouvelle «Sous
les eaux dormantes», à propos dun automate
cellulaire interagissant avec une humaine.
Ainsi entendu, nous dit Bernard Caillaud, le Computer
Art se distingue effectivement complètement de la production
par ordinateur dimages virtuelles appartenant au répertoire
iconographique courant. Le contenu de ses images est connu davance,
même si elles sont manipulées par un processus de calcul
informatique, dès lors quune partie plus ou moins importante
de leur sens initial est conservée. Ainsi pour lui ne font
pas partie du Computer Art les images de synthèse et plus
généralement les univers virtuels et réalités
augmentées dont les films, les jeux vidéo, la publicité
et bien entendu la science font aujourdhui grand usage. Cette
exclusion surprendra ceux qui nont pas bien compris la profonde
originalité du Computer Art. On ne verra pas en quoi un auteur
de BD papier serait un artiste et cesserait de lêtre
sil crée des univers fantastiques en saidant
de lordinateur. Les images de synthèse et les réalités
virtuelles peuvent produire des émotions artistiques, dès
lors quelles servent dintermédiaire « résonnant
» ou « vibrant », comme nous lavons dit, entre
lémotion de lartiste et celle du spectateur.
Je dois avouer que personnellement je suis plus sensible à
certaines images et scènes de la réalité virtuelle,
proches de limaginaire inconscient (érotique ou cauchemardesque)
que ne le sont les productions même sophistiquées de
processus algorithmiques tels que les automates cellulaires. Cest
alors la question beaucoup plus générale de lart
figuratif au regard de lart abstrait qui est posée.
Enormément de gens, il faut le dire, et pas seulement par
un conservatisme petit-bourgeois du regard, restent réfractaires
à l'art abstrait. Ceci limite certainement la porté
du Computer Art, mais ne retire rien à la spécificité
de celui-ci par rapport aux autres formes de production artistique.
Pour en revenir à notre auteur de BD utilisant des images
de synthèse produites par un ordinateur, on ne lui déniera
pas la qualité dartiste, mais on refusera son appartenance
au Computer Art.
Retour du Computer Art dans
le giron de la science ?
Mais alors, la distinction que nous avions initialement
proposée entre art et science tient-elle encore, au regard
de la façon dont opère le Computer Art. Il ny
a plus, dans un univers peuplé de robots autonomes interagissant
avec des humains (ou des animaux) de création scientifique
objective sopposant à une création artistique
subjective. Les deux formes traduisent lémergence de
nouvelles complexités résultant dune évolution
plus globale de lunivers, largement non dirigée par
lhomme.
Ce point mérite un développement. Celui
qui observe les productions du Computer Art est souvent déçu
par la relative monotonie des formes et des mouvements qui en émanent.
Une fois la première surprise admirative passée, le
spectateur voit son intérêt décroître.
"Cest toujours un peu la même chose". On ne soupçonne
pas encore que le « langage » qui se déroule là
mériterait dêtre mieux étudié,
mieux compris, afin que les significations sous-jacentes quil
comporte éventuellement puissent apparaître. Mais son
opacité est telle que lattention se lasse, un peu comme
lorsquon écoute un grand philosophe sexprimant
en une langue que lon ne parle pas. Ce nest évidemment
pas le cas lorsque lordinateur produit des symboles, formes
picturales, sons et mots entrant dans le répertoire commun
de la communication inter-humaine . Dans ce cas, même si les
univers ainsi construits peuvent paraître déroutants,
loin de lexpérience quotidienne, le spectateur finit
toujours par y trouver des modules de signification susceptibles
de parler à son inconscient.
Le Computer Art mériterait, semble-t-il, mieux
quun intérêt superficiel et vite lassé.
On pourrait y voir au contraire lexpression des règles
sous-jacentes (underlying rules, selon le terme de Wolfram) encore
inconnues des hommes et qui régentent lévolution
des univers. Ceci nous ramène à la science. Si cette
hypothèse était fondée, le Computer Art serait
un instrument exceptionnel pour donner accès aux règles
de construction du monde fondamental. Lobservateur le perçoit
dailleurs parfois, sans se lexpliquer. Certaines des
uvres produites par le Computer Art (on en trouve dans le
livre de Bernard Caillaud) évoquent de façon troublante
des formes cosmiques à luvre à dautres
niveaux de la matière/énergie ou sur dautres
galaxies.
On pourrait donner à cette hypothèse
un début de confirmation scientifique, en sappuyant
sur les travaux de Stephen Wolfram précité. Les automates
cellulaires quil utilise en support à ses recherches
scientifiques sont, nous lavons dit, un très bon exemple
de la construction algorithmique spécifique au Computer Art.
Or Stephen Wolfram montre que le déroulement dun automate
cellulaire même très simple finit par engendrer des
complexités intrinsèques totalement imprévisibles
et dont la logique reste incompréhensible. Cette génération
de complexité est pour lui lexemple même de la
façon dont lunivers sest construit et continue
à se construire. Des règles simples encore inconnues
de la science sappliquent à des quanta dénergie
ou dinformation et les organisent en constructions de plus
en plus complexes. Selon Wolfram, toutes les disciplines, de la
cosmologie aux sciences humaines, pourraient être étudiées
sous cet angle. La communauté scientifique reste encore largement
réfractaire à cette approche, mais lidée
dun «univers calculable» à partir dalgorithmes
simples faisant émerger de la complexité se répand
de plus en plus.
Dans ce cas, le Computer Art pourrait être considéré
comme produisant des modèles de la création dunivers,
dans tous les domaines et à toutes les échelles que
ce soit.
Ce serait un véritable outil scientifique. De
plus, le fait quil soit mis en uvre par des artistes
serait une garantie de son aptitude à se comporter efficacement
en générateur de variabilité-diversité.
Les scientifiques, quelle que soit leur ouverture desprit,
risqueraient denfermer la production des automates évolutionnaires
qui sont au cur du Computer Art dans les limites de leur discipline
: un biologiste verrait des formes biologiques là où
un physicien verrait des champs de force. Un artiste nétant
pas en principe pré-orienté dans un sens déterminé
pourrait être au contraire un agent de génération
de complexité beaucoup plus ouvert. Il naviguerait dans lespace
des possibles, si on peut se permettre cette image, plus aisément
que le scientifique.
En fait, il faudra conjuguer les deux approches, car
lartiste ne peut avoir la culture scientifique lui permettant
dobserver et dinterpréter seul les productions
du Computer Art et des méthodes de génération
de complexité développées ultérieurement
sur ce modèle. Sil sagit de construire de nouveaux
langages qui soient des synthèses entre les lois dévolution
de lunivers profond et celle de la société humaine,
tous les humains devraient se sentir potentiellement mobilisés,
scientifiques, artistes et « hommes de la rue ».
On dira que ces considérations relèvent
de la science-fiction plutôt que de la science et de lesthétique
traditionnelles. Mais le travail de Bernard Caillaud ne mérite-t-il
pas lhommage dun peu dimagination...