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Niche Construction,
The Neglected Process in Evolution
Niche
Construction, The Neglected Process in Evolution
John
Odling-Smee, Kevin Laland et Marcus Feldman
Princeton
University Press 20033
F. John Odling-Smee est "Lecturer"
auprès de l'Institut d'Anthropologie Biologique de
l'Oxford University, UK
Kevin N. Laland est chercheur à
la Royal Society University et enseigne la biologie à
St. Andrews University,
UK
Marcus W. Feldman est professeur de
biologie à Stanford University
Le thème de l'ouvrage présenté
ici est simple à résumer. Il paraîtra
même banal. Les organismes, en se développant
et évoluant, modifient leur environnement en y construisant
des "niches" leur permettant d'améliorer
leurs capacités de survie. La présence de ces
niches influe en retour sur leur évolution, puisque
se constitue ainsi un nouvel environnement auquel les organismes
sont obligés de s'adapter à nouveau, soit au
plan génétique, soit au plan comportemental.
Mais, aussi banal qu'il puisse apparaître,
ce processus de construction de niches est générateur
d'une complexité qui, selon les auteurs, n'avait pas encore
été bien mesurée. Les modifications incessantes
et multiples de l'environnement produisent un nombre infini d'effets
en retour (feed-back), tant sur cet environnement que sur les espèces
qui doivent s'y adapter. C'est alors toute la dynamique de l'évolution
qui en est affectée, telle du moins qu'elle était
décrite par le schéma darwinien standard mutation/sélection
s'exerçant au niveau des génomes. L'originalité
de ce livre est qu'il propose des outils pour essayer de formaliser
cette dynamique.
Dans cette nouvelle optique, l'évolution des écosystèmes
prend un rôle décisif, déjà évoqué
par l'écologie mais insuffisamment étudié.
On peut parler d'une véritable ingénierie des
écosystèmes (ecosystem engineering), d'où
résultent des modifications profondes des grands équilibres
physiques ou biologiques antérieurs. Pour étudier
tout ceci, il faut mettre en place, selon le terme proposé
par les auteurs, une théorie étendue de l'évolution
(extended evolutionary theory).
Les auteurs ne pouvaient se limiter à
ces affirmations. Ils devaient les justifier. C'est ce qu'ils
ont fait par l'étude de nombreuses données intéressant
l'évolution des espèces. Ils ont mis au point
également des modèles théoriques, s'inspirant
notamment de la génétique des populations. Ils
proposent de nouvelles méthodes de recherches destinées
à donner de la consistance à ces premières
hypothèses, et permettre, espèrent-ils, de fournir
un nouveau cadre conceptuel aux théories de l'évolution,
non seulement en biologie mais dans les sciences sociales
et humaines. Mais il faut bien constater que nous n'avons
ici qu'un prolégomène des travaux à réaliser
en utilisant ces nouvelles méthodes. Que le lecteur
ne cherche pas dans le livre des vues nouvelles sur tous les
sujets traités par les sciences auxquelles on accole
désormais l'adjectif "évolutionnaire"
(sociologie évolutionnaire, psychologie évolutionnaire).
Une voie est tracée, certes, mais il reste à
l'exploiter. Dans le présent article, nous ne présenterons
pas davantage le livre, mais essaierons de discuter et développer
ses principales affirmations.
La crise de la théorie génétique
de l'évolution
Avant de discuter ces propositions, nous devons
essayer de les replacer dans ce que certains appellent désormais
la crise de la théorie génétique de l'évolution.
Nous avons évoqué cette question dans divers
articles précédents(1). La théorie de l'évolution se
limite-t-elle à la biologie de l'évolution et
celle-ci à la biologie moléculaire. Si c'était
le cas, face aux assauts répétés que
subi désormais ce que certains avaient appelé
l'empire ADN, une nouvelle théorie de l'évolution
s'imposerait en effet, qui resterait d'ailleurs à inventer
et pour laquelle la théorie de la construction de niches
représenterait un apport indiscutable.
Il faut prendre garde cependant à ne
pas tirer sur une ambulance. La critique
du modèle manifestement trop simpliste de la reproduction
et de l'hérédité, découlant des
premiers travaux de la génétique moléculaire,
est devenue aujourd'hui un exercice quasi obligé. Il
n'est certes pas question de remettre entièrement en
cause le lien causal entre les gènes, les protéines
et les caractères. Globalement, ce mécanisme
reste responsable de la plus grande part des transmissions
héréditaires, ainsi que du mécanisme
darwinien de mutation/sélection à la source
de la diversification des individus et des espèces.
Mais un premier type d'approfondissement a été
apporté par la découverte des nombreux agents
biochimiques ou biologiques intervenant dans la fabrication
des phénotypes, et plus généralement
dans ce que l'on pourrait appeler la morphogenèse du
vivant : pourquoi une cellule, un cerveau, un organisme et
dans certaines mesures ce que l'on nomme une espèce
constituent-ils des systèmes organisés et non
pas des imbroglios indécidables d'interférences.
Par ailleurs, de très nombreuses études
sont désormais consacrées à l'épigénétique
de l'évolution, c'est-à-dire à la recherche
des interactions entre l'influence plus ou moins directe des
gènes dans le développement, et celle des conditions
environnementales dans lesquelles se déroulent chaque
développement particulier. Il s'agit de la forme moderne
de l'ancienne sociobiologie(2).
Dans cette optique, on ne considère
pas ces conditions environnementales comme données
une fois pour toutes. On admet depuis longtemps qu'elles évoluent
selon leurs lois propres, mais aussi qu'elles évoluent
en réaction aux actions qu'y exercent les êtres
vivants. C'est d'ailleurs pour cela que fut créé
il y a plus de 10 ans le terme de co-évolution. En
ce qui concerne les sciences sociales et humaines, la co-évolution
est même devenue un concept banal. Nul ne discute le
fait que les hommes créent des environnements artificiels,
par exemple l'économie de l'automobile, et que ceux-ci
les conditionnent en retour, dans un cycle apparemment sans
fin d'actions-réactions. Nous y reviendrons.
Les phénotypes
étendus
Mais il est certain que l'insertion de tels
environnements artificiels dans le mécanisme général
de l'évolution darwinienne, souvent évoquée
en termes politiques, n'a pas encore fait l'objet d'études
scientifiques suffisantes. Sans doute aussi ces études
ont-t-elles été entachées de points de
vue encore trop marqués par la biologie moléculaire.
Les auteurs de Niche Construction évoquent le concept,
d'ailleurs très innovant et fructueux à son
époque de "phénotype étendu".
Dans le livre du même nom, Richard Dawkins
(3) insistait sur le fait que les gènes "égoïstes"
dont il avait auparavant proposé la théorie,
s'affrontent pour la sélection d'organismes ou phénotypes
capables de produire des outils et environnements dits phénotypes
étendus optimisant leurs chances de survie et aussi
celles des gènes dont ils sont porteurs. Tous les artefacts,
toutes les constructions sociales, animales ou humaines, dans
cette hypothèse, peuvent être considérés
comme des phénotypes étendus égoïstes,
résultant de l'activité des gènes.
Cependant Dawkins ne jugeait pas que cela
remettait en cause le mécanisme darwinien de la mutation/sélection
prenant sa source dans l'ADN. La fabrication par les espèces
de nouveaux environnements permet à leurs gènes
de bénéficier d'un milieu plus protecteur au
sein duquel pourront être sélectionnées
de nouvelles mutations augmentant l'adaptabilité des
phénotypes et donc des gènes dont ils sont porteurs.
Ainsi la termitière, phénotype étendu
de l'espèce termite, offre aux individus de cette espèce
un cadre favorable à l'apparition et à la sélection
de termites mutants aux propriétés d'adaptation
améliorées. La logique de l'évolution
reste cependant génétique et relève en
profondeur de la biologie moléculaire.
La théorie de la construction de niches
ne remet pas en cause ce mécanisme, mais relativise
son influence sur l'évolution. Il y a en effet des
millions d'espèces qui produisent des millions d'artefacts
leur servant de niches protectrices, lesquelles interagissent
en permanence. De cette interaction de millions d'agents résulte
un type d'évolution jusqu'ici mal étudié.
Pour le comprendre, il faut sauter à un niveau supérieur
de complexité. Il faut en effet étudier le rôle
que tiennent, dans le mécanisme global de l'évolution,
des agents qui ne sont plus seulement biologiques mais écologiques.
Il s'agit d'écosystèmes résultant de
l'intervention au sein du milieu physique des produits de
l'activité constructrice des organismes, organisés
en réseaux. Ainsi, un écosystème tel
qu'une forêt résulte de l'interaction permanente
des "niches" résultant de la compétition
et de la symbiose de très nombreuses espèces.
Ces écosystèmes ne peuvent pas être considérés
eux-mêmes comme des organismes ou super-organismes,
dotés de quelque chose qui ressemblerait à un
génome.
En d'autres termes, ce ne sont pas des réplicateurs
au sens où on l'entend en biologie. Ce sont des entités
spécifiques, évoluant selon des lois spécifiques,
d'ailleurs à découvrir. Ces lois sont de type
émergeant et n'ont plus grand chose à voir avec
ce qui se passe au niveau des génotypes des espèces
impliquées. Leur évolution résulte de
processus d'ingénierie d'une toute autre ampleur, se
traduisant notamment par la modifications des grands flux
de production et de consommation d'énergie et d'éléments
nutritifs préexistants dans le milieu naturel. On sera
alors amené à prendre en considération
deux types d'environnements au sein desquels s'organisera
la mutation/sélection des espèces, ceux liés
à des facteurs sur lesquels l'évolution biologique
n'a pas de prise (par exemple les cycles solaires) et tous
les autres.
Dans l'étude de l'insertion des humains
dans l'environnement terrestre, on se trouvera en présence
de "méga-niches" ou écosystèmes
"artificiels" associant de façon apparemment
inextricable des facteurs physiques, biologiques et comportementaux.
Ceux-ci évoluent et se complexifient sans cesse, sous
l'influence de moteurs intrinsèques tels que les technologies
instrumentales et les contenus de connaissance scientifiques,
sur le développement desquels les humains ne peuvent,
malgré ce qu'ils affirment, exercer aucun contrôle
global.
Une co-évolution
En quoi l'évolution des niches doit-elle
être étudiée parallèlement à
l'évolution génétique ? Parce que la
création d'une niche, sous l'influence directe d'un
certain nombre de gènes de l'espèce responsable,
modifie de façon imprévisible l'expression de
tous les autres gènes de cette espèce, ainsi
que celle de tous les autres gènes de toutes les espèces
en contact avec le milieu modifié par cette niche.
Plus généralement elle crée de nouvelles
pressions de sélection. Les premiers individus responsables
de la création d'une niche au sein d'une espèce
transmettent un phénotype étendu jouant un rôle
sélectif, non seulement sur leurs descendants mais
sur de nombreuses autres espèces. Il en est ainsi évidemment
de la pression exercée sur le monde animal - et sur
les individus humains eux-mêmes - par les méga-niches
humaines.
On pourrait d'ailleurs sous cet angle considérer
que la théorie de la construction de niches est une
résurgence de l'hypothèse Lamarckienne selon
laquelle l'évolution des espèces résulte
de la transmission des caractères acquis durant leur
vie par les représentants de cette espèce. Mais
nous avons dit que cette théorie ne vise pas à
remplacer le schéma moderne de l'évolution,
reposant sur l'activité des réplicateurs génétiques.
Elle veut seulement le compléter. C'est bien ce que
signifie le concept de co-évolution, lequel devrait
associer désormais de façon plus explicite Darwin
et Lamarck.
Les auteurs présentent dans leur ouvrage
les résultats d'études réalisées
par eux et montrant comment la construction de niche a modifié
les processus évolutifs d'origine simplement génétique.
Des mutations apparemment fatales sont conservées,
d'autres apparemment utiles disparaissent. Plus généralement
ils ont détecté des décalages de temps
entre l'évolution biologique et celle des milieux,
telle évolution se poursuivant alors que le mécanisme
de sélection a disparu ou telle autre ne se produisant
pas malgré qu'un mécanisme de sélection
nouveau est à l'uvre depuis plusieurs générations.
Pour tirer parti de ces premières études,
le livre plaide pour la mise en place d'une écologie
évolutionnaire et pas seulement descriptive. Il ne
suffit pas de présenter les grands mécanismes
physiques générant des écosystèmes,
en ne prenant pas en considération l'évolution
de ces mécanismes sous l'influence des facteurs biologiques
et humains. Il faut étudier ce que les auteurs nomment
l'ingénierie d'écosystèmes, ecosystem
engineering(4)se produisant à des niveaux très locaux
(décomposition d'une roche sous l'influence d'un escargot
se nourrissant du lichen qui la protège de l'érosion,
par exemple) mais aussi à des niveaux très globaux,
tel que le désormais très populaire effet de
serre. De telles considérations, pensent les auteurs,
fournissent des bases déterminantes pour la compréhension
et peut-être pour la prédiction de l'évolution
des milieux naturels.
La question des réplicateurs
non-biologiques
Les écosystèmes résultant
des constructions entrecroisées de niches et déterminant
la sélection des réplicateurs biologiques, les
gènes, ne relèvent pas de la théorie
générale des réplicateurs, nous disent
les auteurs. C'est exact, pensons-nous, mais il faut lever
une ambiguïté. N'est-ce pas Dawkins lui-même,
créateur du concept de phénotype étendu,
qui avait auparavant popularisé celui de mème
dont on connaît le succès obtenu depuis lors.
Les mèmes, rappelons-le, sont dans la théorie
mémétique " classique ", des réplicateurs
culturels qui prolifèrent dans les cerveaux grâce
aux capacités à l'imitation dont sont dotés
les humains et certains animaux(5).
Avec les mèmes, et plus généralement
avec les langages et les différents contenus des cultures
humaines, profitant des progrès des technologies de
l'information, on voit apparaître des entités
réplicantes qui, bien que ne disposant pas de génomes,
créent des environnements lourdement sélectifs.
La sélection porte en premier lieu sur les comportements,
lesquels peuvent être considérés, dans
la terminologie du livre, comme des niches évolutives
ou phénotypes étendus au sein desquelles s'insère
dorénavant l'évolution génétique
de nombreuses espèces vivantes, celles notamment, comme
nous l'avons indiqué ci-dessus, qui sont influencées
par les activités humaines.
Mais il nous paraît un abus de langage
(le point est chaudement discuté chez les méméticiens)
de dire que les mèmes et les contenus culturels en
général sont des réplicateurs, car leur
mode de diffusion, reproduction, sélection, symbiose
obéit à des règles d'ailleurs très
peu comprises, qui n'ont que de lointaines analogies avec
la réplication génétique. On pourrait
plutôt dire qu'il s'agit d'entités proliférantes,
pour reprendre le terme mis à la mode par la diplomatie
française pour désigner les Etats dits voyous.
.
Il y a bien d'autres entités réplicantes
ou proliférantes se situant au-delà des mèmes
et des comportements mimétiques que ceux-ci induisent.
La sociologie évolutionnaire oblige à considérer
aujourd'hui les divers systèmes, méga-systèmes
ou méga-niches, associant des hommes, des machines
et des milieux physiques dont le nombre et l'influence ne
cessent de se développer sous l'influence de l'évolution
des technologies. Nous avons évoqué ci-dessus
l'économie de l'automobile, mais il en existe beaucoup
analogues. Ces systèmes donnent l'impression d'évoluer
selon des logiques propres, en dehors de toute influence des
volontés humaines, et souvent d'une façon dont
les hommes restent en grande partie inconscients. Ces systèmes
sont pourtant les héritiers des petites niches construites
au pléistocène et auparavant par des individus
ou des groupes, mais qui semblent avoir échappé
à leurs créateurs.
Les auteurs de Niche Construction font allusion
à de tels phénomènes sociaux, mais de
façon nous a-t-il semblé assez superficielle.
Ils mentionnent par exemple la question de l'adapatation des
humains à la digestion du lactose. Il est vrai que
ce sont des biologistes et non des spécialistes des
sciences humaines complexes. La question est donc posée
de savoir si les méthodes qu'ils proposent pour l'étude
des écosystèmes biologiques se présentant
à échelle relativement réduite sont transposables
afin d'analyser l'évolution globale de la société
mondialisée. Le livre ne nous paraît pas répondre
de façon suffisamment explicite à cette question.
Nous ne tenterons pas non plus d'y répondre.
Pour en savoir plus
Le site du livre http://www.nicheconstruction.com/
NewScientist, 15/11/2003, p.42: Life's little builders
de Kevin Laland et John Odling-Smee