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Août 2003 présentation
et discussion par Jean-Paul Baquiast
The Blank Slate
The
Modern Denial of Humain Nature
Steven Pinker
Viking
2003
Nb
: cet ouvrage est aujourd'hui disponible en français (févrierr
2005) aux éditions Odile Jacob, sous le titre :"Comprendre
la nature humaine"
Steven
Pinker est professeur de psychologie au MIT. Il est l'auteur
de nombreux articles et de deux livres à succès
: How the mind work et The language instinct (Voir sur ceux-ci
notre article
du 5 janvier 2001)
Dans ses différents écrits,
il développe les thèses de la psychologie évolutionniste,
selon laquelle il faut se référer principalement
à l'évolution génétique sur le
mode darwinien pour comprendre la nature humaine.
Avant d'aborder le fond de cet important ouvrage
du linguiste et psychologue évolutionnaire Steven Pinker,
nous devons procéder à une mise en garde. Celle-ci
s'impose particulièrement compte-tenu de la ligne éditoriale
de notre Revue. Le titre du livre, que l'on traduira en français
par " La page blanche, négation moderne de la nature humaine
" pourrait apparaître comme une défense de la nature
humaine telle qu'elle est comprise par les milieux scientifiques
et intellectuels conservateurs, aux Etats-Unis comme en Europe.
Que voulons-nous dire ? Chacun sait que, face aux perspectives de
la génétique et de l'intelligence artificielle, de
plus en plus de gens s'inquiètent. L'humanité ne va-t-elle
pas perdre son essence face aux expérimentations de chercheurs
ne s'intéressant pas particulièrement à la
conservation de la société traditionnelle, surtout
quand celle-ci manifeste plus de défauts que de qualités
face aux besoins nouveaux de survie que fait apparaître l'évolution.
Ne va-t-on pas s'engager dans ce que Fukuyama a voulu stigmatiser
sous le nom de "Futur post-humain" (voir
notre analyse) ? La prolifération possible des chimères
génétiques, associées de plus en plus à
des implants et compléments artificiels, ne va-t-elle pas
donner naissance à une civilisation qui n'aurait plus rien
d'humain, et qui serait de ce fait, postulent les défenseurs
de la tradition, inacceptable au regard des valeurs "éternelles"
de l'humanité et de la religion.
Nos lecteurs savent que nous ne partageons
pas ce point de vue. Il nous paraît autrement intéressant
d'encourager les mutations, fussent-elles profondes, de l'homme
et des autres organismes vivants, si ces mutations ouvrent de nouveaux
espaces de découverte, susceptibles d'assurer la survie et
le cas échéant l'expansion dans le cosmos de sociétés
précisément post-humaines ayant conservé l'essentiel
des valeurs qui sont les nôtres. Si Steven Pinker, en prenant
la défense de la nature humaine, s'inscrivait dans la ligne
idéologique de Fukuyama et ses homologues, nous ne pourrions
pas le suivre. Mais heureusement il n'en est rien. Ce qu'il entend
par nature humaine c'est en fait le patrimoine génétique
de l'humanité, dont il veut montrer qu'il détermine
encore l'essentiel des comportements humains, individuels et sociaux.
Il s'oppose pour ce faire aux tenants de la toute puissance de la
culture. Pour ces derniers, la culture et plus particulièrement
la façon dont elle s'incarne dans la politique, n'a pas à
tenir compte des gènes. Elle doit considérer les humains
comme des pâtes malléables dont les défenseurs
soit des valeurs morales traditionnelles, soit d'une conception
révolutionnaire de la société, peuvent librement
disposer. "Donner moi un jeune enfant et en 7 ans, nous en faisons
ce que nous voulons qu'il soit", disaient les Jésuites cités
par Pinker. Le messianisme communiste ne raisonnait pas autrement.
Défense et
illustration d'une sociobiologie raisonnable.
En présentant le livre autrement
et pour simplifier, nous pourrions dire que The Blank Slate est
un plaidoyer pour la sociobiologie appliquée à la
description "raisonnable" de l'homme et de la société.
La sociobiologie, qu'il ne faut pas confondre avec les outrances
dépassées du "tout-génétique", consiste
à rechercher les héritages de l'évolution biologique
telle qu'elle a permis la survie des animaux et des hommes depuis
des millions, sinon des centaines de millions d'années. Ces
héritages déterminent encore les comportements humains,
antérieurement aux acquis de l'éducation et de la
culture et dans un certain nombre de cas en conflit avec eux. Si
par exemple il est vrai qu'une majorité d'enfants (sinon
d'adultes) ressentent encore aujourd'hui un malaise lorsqu'ils se
retrouvent seuls dans la nuit, même lorsque les parents cherchent
à les persuader qu'ils ne courent aucun danger et si par
ailleurs ils n'ont jamais vécu d'expérience traumatisante
liée à l'obscurité, on peut supposer qu'il
s'agit d'un acquis héréditaire, parce que l'obscurité
a toujours été pour leurs lointains ancêtres
comme pour les lignées animales dont ceux-ci descendaient,
le lieu de tous les dangers. Pour exprimer cela, on disait jadis
familièrement que la peur de la nuit était une peur
" instinctive ".
Pour qu'un trait de caractère
ou un comportement associé se transmette d'une génération
à l'autre sans évolution sensible, au travers de cultures
différentes, il faut par définition qu'il soit commandé
par un acquis génétique. De même que le génome
de l'homme assure la transmission d'une génération
à l'autre des caractères physiques définissant
l'humain (par exemple l'absence de pelage sur le corps) de même
il assure la transmission des comportements psychologiques de base
caractérisant l'espèce humaine. Si ces caractères
physiques et comportements sont sous commande génétique,
c'est parce qu'ils ont permis la survie des individus qui en étaient
les porteurs et par conséquent, la transmission des gènes
de ceux-ci à leurs descendants. Ceci ne veut d'ailleurs pas
dire que ces caractères acquis soient toujours adaptés,
aujourd'hui, à la survie au sein de milieux ayant profondément
changé dans les quelques dizaines d'années récentes.
Mais on ne pourra pas pour autant les changer par un décret
culturel.
La génétique appliquée
à l'anatomie pose peu de problème. Il est relativement
facile de montrer que tel gène ou tel site génique
est responsable de tel détail anatomique, ou de telle anomalie.
Les choses se compliquent quand il s'agit de la physiologie, c'est-à-dire
du fonctionnement des organes. Le plus souvent, il est facile d'identifier
les gènes responsables, directement ou indirectement, des
grands mécanismes physiologiques, ceux qui contribuent notamment
à la conservation de l'intégrité d'un organisme
(son homéostasie). Mais bien d'autres facteurs interfèrent
avec ces mécanismes au long de la vie de l'individu, par
exemple les invasions microbiennes ou l'alimentation. Ils provoquent
des conséquences bonnes ou mauvaises qu'il faut étudier
en tant que telles, même s'il demeure que l'organisme y réagissant
le fait à partir d'une base acquise génétiquement,
telle que le système de protection immunitaire.
Le lien entre le génome et
la psychologie est encore plus difficile à établir,
que l'on étudie l'individu ou la société à
laquelle il appartient. On entre là en effet dans le domaine
des émotions, des sentiments et de l'esprit. Les premiers
généticiens ont provoqué le scandale en affirmant
que les gènes pouvaient jouer un rôle dans la façon
dont les individus percevaient le monde par les sensations et les
affects, en déterminant les descriptions qu'en donnait leur
esprit et finalement la façon dont ils construisaient les
institutions sociales. C'était là, pensait-on, le
domaine exclusif de la culture, c'est-à-dire de ce que les
relations sociales entre les hommes produisaient au-delà
du biologique, au sein de sociétés de plus en plus
diversifiées et complexes, dont les sciences humaines devaient
éclairer les lois.
Aujourd'hui, les généticiens
et les psychologues évolutionnaires (on dit aussi innéistes
ou nativistes), qui recherchent dans l'évolution génétique
les sources des ressorts fondamentaux de la psychologie humaine,
ont appris à nuancer le simplisme de leurs prédécesseurs.
Sauf cas particuliers, ils ne recherchent plus "le" gène
responsable de tel ou tel comportement, de telle ou telle spécificité
du caractère, de telle ou telle construction institutionnelle.
On sait d'une part que les gènes agissent le plus souvent
en association. On sait d'autre part que leur action est le plus
souvent indirecte, s'exerçant tout au long du développement
de l'individu par des chaînes d'actions et réactions
imposant aux cellules des fonctions de plus en plus diversifiées.
On sait enfin et surtout que les interactions entre individus génèrent
(font émerger) de la complexité selon des lois qui
ne peuvent être déduites exclusivement de l'étude
de leurs génomes. Ceci est d'ailleurs vrai aussi bien concernant
les animaux que les humains. .
Ainsi, les psychologues évolutionnaires
sont obligés de tenir compte de l'influence des événements
de la vie en société sur la façon dont les
individus expriment les bases génétiques de leurs
comportements. Chez les animaux et à plus forte raison chez
l'homme, la vie en société module très profondément
les héritages génétiques. Le jeune naît
avec un certain nombre de dispositifs innés, qui lui permettent
de survivre dans le monde lors des premiers jours, mais si ces dispositifs
n'interagissent pas avec un environnement physique complexe, ils
se détériorent. C'est ce qui se passe par exemple,
on le sait depuis longtemps, dans le domaine sensoriel. Mais il
en est de même des dispositifs assurant l'aptitude de l'individu
à la vie en société, c'est-à-dire aux
relations avec les autres. Le meilleur exemple en est l'aptitude
à acquérir puis maîtriser le langage. Le cerveau
est câblé à la naissance (c'est ce que Chomsky
avait affirmé depuis 30 ans). Certaines aires cérébrales
donnent au nouveau-né, voire à l'embryon, une aptitude
générale au langage (un langage universel), mais le
nouveau-né doit communiquer avec sa mère et son entourage
pour que son cerveau se dote des connexions lui permettant la communication
symbolique puis langagière au sein d'une culture donnée.
La vie en société permet ainsi de "spécifier"
les bases de la vie affective et spirituelle, en apportant des modèles
de comportement qui sont imités par les individus, si du
moins ils correspondent au terrain génétique et aux
besoins de survie propres à ces individus. On emploie généralement
le terme d'épigénétique pour dénommer
l'évolution qui résulte d'une interaction continuelle
entre les déterminants génétiques de l'individu
et les apports sociétaux ou culturels émergents au
sein du groupe. Il va de soi que l'épigénétique
doit tenir compte, non seulement des mutations survenant au sein
des génomes, mais de celles affectant, sur le mode darwinien
classique, mais avec des rythmes beaucoup plus rapides, les langages,
les organisations et les contenus cognitifs (parmi lesquels les
méméticiens placent aujourd'hui les mèmes).
Il n'y a plus guère de gens de nos jours, sauf des conservateurs
enragés, qui considèrent que les sociétés
expriment des universaux stables à travers le temps, communs
à tous les hommes et auxquels il ne faut pas toucher.
Les chercheurs, de plus en plus nombreux,
qui continuent à se référer à la sociobiologie
(à commencer par son fondateur E.O. Wilson) ne nient absolument
pas le rôle déterminant de la culture, considérée
comme un ensemble de contraintes et de possibilités découlant
de la vie des individus en société. Mais ils se refusent
à considérer cette culture - ou plutôt ces cultures
- comme sorties tout armées d'une évolution qui leur
serait spécifique, et s'imposant aux individus quels que
soient les acquis héréditaires de ceux-ci.
The Blank Slate
Ce point de vue, qui nous paraît
de parfait bon sens et aller entièrement de soi, est celui
qui inspire le livre de Steven Pinker, The Blank Slate. Pinker appartient
à l'école de la psychologie et de la sociologie évolutionnaires,
à laquelle ses recherches ont beaucoup apporté. C'est
en ce sens un des défenseurs de ce que Dennett a nommé
l' "idée dangereuse de Darwin". Il s'agit, pour les psychologues
évolutionnaires, dans la suite des biologistes évolutionnaires,
de comprendre l'apparition et les caractères actuels de l'humanité
en s'inspirant du paradigme darwinien dont on sait qu'il est aujourd'hui
à la base du renouvellement et du développement de
pratiquement toutes les connaissances scientifiques. L'espèce
humaine en général, les individus en particuliers
sont les produits d'une évolution épigénétique
sur le mode hasard/sélection non finalisé dont le
chercheur, au cas par cas, s'efforcera de faire apparaître
les sources et les imbrications. Pour un scientifique français,
ne faisant pas appel aux explications idéalistes pour comprendre
le monde, il n'y a rien là de bien scandaleux, ni même
de bien original. Contre quoi et contre qui Steven Pinker se croît-il
alors obligé de batailler pendant près de 500 pages?
C'est que, contrairement à
ce que l'on pourrait naïvement croire, la plupart des hommes
en ce monde, y compris dans la société américaine
qui se veut profondément scientifique, continuent à
refuser le darwinisme, et plus particulièrement le darwinisme
biologique, surtout quand on prétend l'utiliser pour expliquer
l'histoire et les caractères de la nature humaine.
Le terme de nature humaine peut prêter
à confusion. Faut-il le confondre avec celui d'espèce
humaine ? Certains généticiens aujourd'hui mettent
en doute la pertinence du concept d'espèce vivante, même
dans le domaine de la fécondité inter-spécifique.
A plus forte raison hésitent-ils, même convaincu de
l'importance des gènes, à parler de nature humaine,
ou d'espèce humaine - surtout quand il s'agira d'envisager
l'avenir de ces entités. Mais Pinker n'entre pas dans ces
subtilités. Pour lui la nature humaine est un ensemble de
traits partagés par tous les hommes, acquis par l'évolution
et qui donnent à l'espèce humaine son originalité
par rapport aux autres espèces vivantes. Elle est donc et
demeure un produit de l'évolution génétique.
Si on admet, pour faire simple, le concept d'espèce vivante,
et si on définit chaque espèce par un patrimoine génétique
particulier en l'absence duquel la reproduction n'est pas possible,
on dira que l'espèce humaine se distingue des autres espèces
vivantes par la possession d'un génome spécifique.
Ce génome commande (via d'innombrables relais se déroulant
au fur et à mesure du développement du phénotype)
ce que l'on pourrait appeler les prédispositions basiques
de l'espèce humaine, dans tous les domaines. Il en découlera
par exemple la prédisposition à la marche et au langage.
Mais ces prédispositions s'exprimeront différemment
selon les cultures. Ainsi certaines cultures auront presque entièrement
remplacé la marche par l'usage du cheval et, aujourd'hui,
celui de l'automobile ! De même seront apparues des milliers
de langues différentes. La nature humaine constitue donc
le socle universel sur lequel se superpose la grande diversité
des cultures humaines. Les cultures ne peuvent pas changer la nature
humaine, sauf à tenter d'en modifier les bases génétiques.
Elles ne peuvent se développer qu'en s'appuyant sur elle,
pas en la niant. Reconnaître l'existence d'une nature humaine,
ainsi définie, constitue pour Pinker comme pour l'ensemble
des matérialistes darwiniens, la base de toute analyse scientifique
des affects et des comportements individuels, comme d'une grande
partie des comportements collectifs.
Indiquons au passage que selon nous,
si on peut lier étroitement les concepts de nature humaine
et d'espèce humaine, on ne peut faire la même chose
du concept très souvent employé d'humanité.
L'humanité est un terme général, qui englobe
à la fois les bases génétiques et les formes
culturelles observables chez les humains. Chacun y mettra ce qu'il
jugera bon de défendre, qu'il s'agisse de ses valeurs morales
ou de ses intérêts économiques. On ne peut donc
lui donner une définition rigoureuse. Dans ces conditions,
nous pensons qu'il vaut mieux éviter d'utiliser ce terme
dans un discours se voulant scientifique.
Deux oppositions
aussi intolérantes l'une que l'autre
Ainsi entendu, le concept de nature
humaine suscite, selon Pinker, deux oppositions, aussi radicales
et intolérantes l'une que l'autre. La première, la
plus largement représentée, est celle de tous les
mouvements religieux et politiques de droite, pour qui c'est une
divinité qui a créé l'homme, selon des modalités
qui ont été révélées et décrites
en détail dans des textes sacrés, l'Evangile, le Coran
et bien d'autres. Pour connaître la nature humaine, point
n'est besoin de recherches scientifiques, il suffit de se référer
à ces textes. C'est une hérésie d'imaginer
que les traits constituant cette nature ont pu évoluer et
pourraient continuer à le faire sous l'influence de nouveaux
facteurs. Sans doute 90% des humains pensent-ils ainsi.
Une autre opposition, plus récente,
est celle des mouvements politiques et activistes de gauche, qui
voudraient réformer la société et n'acceptent
pas de voir évoquer l'existence de comportements acquis génétiquement
et donc difficilement modifiables à court terme, qui feraient
obstacle à ces réformes. Les programmes politiques
révolutionnaires veulent changer la société
c'est-à-dire l'ensemble des interactions sociales entre individus
constituant ce que l'on appelle aussi la sphère culturelle.
Se faire objecter que la culture d'une société puise
ses racines dans sa nature génétique et qu'elle n'est
donc pas modifiable par de simples décisions politiques décourage,
selon eux, toute action réformatrice ou révolutionnaire,
et ne peut que faire le jeu du conservatisme droitier.
Venues d'horizons différents,
ces deux oppositions se retrouvent dans le rejet d'une nature humaine
définie par les spécificités de son génome.
Pinker considère que ce rejet s'exprime par l'affirmation
de trois postulats niant l'existence de la nature humaine, celui
de la page blanche (The Blank Slate, qui donne son nom à
l'ouvrage) et les postulats complémentaires du bon sauvage
(The Noble Savage) et de l'esprit dans la machine (The Ghost in
the Machine). Le postulat de la page blanche est le plus répandu,
dans l'ensemble des cultures. Selon lui, le jeune enfant naît
libre de toute détermination. Il devient ce que sa plus ou
moins grande fidélité aux principes de sa religion,
pour les uns, ce que les conditionnements sociaux pour les autres,
en feront. Les institutions, qu'elles soient religieuses ou laïques,
sont donc entièrement libres de définir ce qu'elles
veulent faire des hommes, pour le bien ou pour le mal. Le postulat
du bon sauvage, pour sa part, affirme que l'homme naît naturellement
bon. En d'autres termes, c'est non seulement une page blanche mais
une page virginale. C'est la société qui pervertit
le sauvage naturellement bon. Les institutions doivent donc faire
en sorte de laisser le bien s'épanouir en lui, plutôt
que lui enseigner les mauvaises habitudes. Le postulat de l'esprit
dans la machine, enfin, est plus complexe. Il repose selon Pinker
sur l'hypothèse du libre-arbitre, c'est-à-dire la
possibilité qu'ont les hommes de choisir leurs comportements
sans contraintes d'aucune sorte. Il conduit directement au dualisme,
c'est-à-dire à la séparation de l'esprit et
du corps. Comment ceci peut-il découler du postulat de la
page blanche ? Dans la mesure où les hommes, nés libres
de tout conditionnement génétique, se dotent progressivement
de personnalités qui font des choix, moraux ou immoraux,
c'est qu'ils ne se réduisent pas à leurs caractères
biologiques lesquels conditionneraient rigoureusement leurs comportements.
Ils disposent d'un esprit qui pilote leurs corps. Cet esprit peut
être d'origine divine. Il peut résulter des capacités
particulières du cerveau humain, mettant en présence
au sein de ce que Dennett a nommé le "théâtre
cartésie" un Je capable de piloter la machine corporelle.
Pour les matérialistes ce Je sera le produit d'une histoire
individuelle s'étant déroulée au sein d'une
culture bien définie - d'où l'importance attribuée
à la formation du Je par la culture face à une nature,
c'est-à-dire à des gènes, supposés interdire
le libre-arbitre et imposer le déterminisme.
Ceci posé, Pinker propose
au lecteur un nombre considérable d'exemples montrant comment
ces trois postulats, qui sont selon son terme des dénis du
concept d'une nature humaine définie par ses spécificités
génétiques, ont été utilisés
par des idéologues de droite comme de gauche pour discréditer
la sociobiologie, c'est-à-dire, répétons-le,
l'étude scientifique des déterminants génétiques
que l'on trouve à la base de toutes les créations
culturelles.
L'essentiel du livre consiste à
batailler tous azimuts contre les abus d'un politiquement correct
anti-génétique. Nous ne pouvons faute de place examiner
les points soulevés par Pinker, qu'il s'agisse de l'éducation,
du féminisme, de la violence. Mais nous encourageons vivement
le lecteur à les étudier. Pinker y montre, selon nous,
une clairvoyance et une modération remarquable, qui devraient
lui épargner les critiques des soi-disant progressistes.
Mais les Etats-Unis, on le sait, sont un terrain d'affrontements
idéologiques violents entre les mouvements conservateurs
et les représentants de la gauche radicale. Les premiers,
nous l'avons dit, sont incarnés par les églises, notamment
évangélistes, qui nient l'évolution darwinienne
et pour qui le créationnisme ne saurait être mis en
doute. Ils ont reçu récemment le support de la mouvance
politique dite des néo-conservateurs, situés à
la droite du parti conservateur. Les néo-conservateurs visent
à renforcer l'hégémonie américaine de
façon unilatérale, notamment par les technologies
militaires. Ni les uns ni les autres ne souhaitent ce qui pourrait
s'opposer à leur pouvoir, notamment le rationalisme, la critique
scientifique et la démocratie éclairée qui
en résulte. Etudier la nature humaine n'a pas de sens selon
eux puisque tout en a déjà été dit par
les écritures et que tout peut être réalisé
grâce au déploiement conjugué du dollar et de
la bannière étoilée. Ils ne refusent pas les
études scientifiques, mais seulement celles susceptibles
de servir leur pouvoir. Il s'agira des travaux, dans la tradition
d'un Skinner, qui font apparaître la sensibilité de
l'esprit humain aux conditionnements pouvant s'exercer sur lui,
que ce soit à travers les discours politiques ou les campagnes
de publicité commerciale.
Une seconde et tout aussi vaste catégorie
d'opposants au concept de nature humaine se recrute dans différents
mouvements progressistes. Le phénomène n'est pas propre
aux Etats-Unis. Il s'est développé dans l'ensemble
du monde à partir du début du 20e siècle, suite
aux affirmations, illustrées par les marxistes staliniens,
que la nature ne pouvait résister à la volonté
révolutionnaire du prolétariat. Cela a donné,
entre autres, le Lyssenkisme en biologie végétale,
les désastres économiques et écologiques dans
le domaine industriel et le goulag destiné à rectifier
le jugement des éventuels récalcitrants. Mais une
gauche beaucoup plus honorable, depuis le milieu du 20e siècle,
s'est attachée à montrer que les forces dominantes
ont toujours argué d'un prétendu ordre naturel pour
décourager toute tentative de changement de l'ordre établie.
Il est indéniable que la génétique a été
utilisée, dès qu'elle a publié de premiers
résultats, par les pouvoirs dominants pour expliquer que
l'inégalité, la subordination des minorités
et la dépendance imposée aux femmes étaient
dans la nature humaine et ne pouvaient donc être changées
par des politiques réformatrices. Il était donc vital
pour les mouvements de gauche de diminuer le rôle des déterminismes
génétiques au profit des déterminismes culturels.
Ceux-ci pouvaient être modifiés par l'action politique,
ce qui n'aurait pas été possible avec des déterminismes
génétiques. Pinker cite la célèbre phrase
de Simone de Beauvoir, "On ne naît pas femme on le devient".
Pour sa part, il rappelle ce que peu de gens mettent en doute aujourd'hui,
l'existence de certaines différences morphologiques ou physiologiques
distinguant les femmes des hommes. Mais il refuse évidemment
de voir les opposants à l'émancipation de la femme
s'appuyer sur ces différences pour maintenir celle-ci dans
un statut inférieur. D'une façon générale,
assez raisonnablement, il reconnaît la nécessité
de lutter contre les excès d'un tout-génétique
qui nierait l'influence de la culture dans le développement
de la nature humaine. Mais il refuse l'hypothèse selon laquelle
la gauche pourrait tout réformer sans prendre en considération
les contraintes, au moins initiales, de la génétique.
Pinker, s'opposant à ce volontarisme selon lui irresponsable,
défend, en d'autre terme, l'hypothèse épigénétique
appliquée au développement des sociétés
humaines(1).
On sait que, plus récemment,
des philosophes se disant post-modernes ou déconstructivistes
ont, à l'occasion de leur offensive contre le réalisme
scientifique, défendu l'idée que l'on ne pouvait parler
de nature humaine, pour une raison simple, c'est que celle-ci n'existait
pas en tant que réalité susceptible d'étude
scientifique, pas plus d'ailleurs que le réel en général.
La prétendue réalité scientifique n'est selon
eux, qu'une construction langagière visant à servir
les intérêts de certains pouvoirs. Il est donc légitime
de la reconstruire en fonction d'objectifs différents, défendus
par des pouvoirs différents. Ceci n'est plus guère
pris au sérieux aujourd'hui, sauf quand il s'agit de "déconstruire"
des propos politiques se prétendant scientifiques.
On devine que Pinker, comme précédemment
E.O.Wilson, ressent particulièrement ces critiques faite
à la sociobiologie tempérée que l'un et l'autre
professent en tant que scientifiques et philosophes se voulant matérialistes
et réformateurs. Ceci d'autant plus que ces critiques ont
pris la forme, aux Etats-Unis, nous l'avons rappelé, d'accusations
de nazisme et de campagnes d'intimidation physique interdisant l'accès
de certains campus aux prétendus défenseurs des intérêts
dominants. On ne peut que partager, pensons-nous, le point de vue
de Pinker. La science ne peut prétendre être neutre
politiquement, car elle est trop liée aux structures sociales
où elle prend naissance. Mais elle peut au moins essayer
de créer des espaces de recherche et de discussion laissant
aux différentes théories la possibilité de
s'affronter sur le mode darwinien sans interdits idéologiques
préalables.
Quelles conclusions
pratiques tirer d'un tel livre ?
Le livre refermé, le lecteur,
même s'il est convaincu de la validité des thèses
exposées, ne pourra pas ne pas s'interroger sur l'intérêt
pratique d'une telle plaidoirie. Si les gènes commandent
encore la plupart des comportements et des caractères, faut-il
et comment remédier, en tant que de besoin, à certains
de leurs effets jugés négatifs. Si nous faisons le
constat que les bases génétiques de la violence sont
partout à l'uvre dans les sociétés humaines
et que l'action culturelle ne suffira pas à les neutraliser,
que faire ? Nous armer nous-mêmes? Attendre que dans le cadre
des mutations spontanées, au cours des milliers d'années
à venir, les gènes violents perdent de leur virulence
? Essayer dès maintenant de les identifier à l'intérieur
des génomes et de les éliminer par génie génétique,
au sein des prochaines générations ? Entreprendre
enfin de contrebalancer sans attendre leurs effets réputés
néfastes par l'administration de protéines adéquates
? Nous évoquons là, sous une forme simpliste, un des
plus grands problèmes que devront régler ceux qui
prétendront, à tort ou à raison, définir
des politiques visant à améliorer le fonctionnement
de l'espèce humaine. Nous ne pouvons pas fournir de réponse
a priori. Peut-être faudra-t-il conjuguer ces différentes
façons de faire - ou renoncer à toute intervention
?
Concluons pour notre part, ce que
Pinker ne désavouerait certainement pas, qu'il faut poursuivre
plus activement que jamais, en attendant, l'étude du rôle
des gènes et de leurs relais protéomiques et épigénétiques
dans le développement anatomique, physiologique, psychologique
et sociologique des êtres vivants, animaux et humains. C'est
cette démarche qu'illustre avec clarté l'ouvrage d'Alain
Berthoz, La Décision, que nous vous présenterons
dans le prochain numéro.
(1) Concernant les excès
d'un féminisme radical, on pourra lire le livre récent
de Elizabeth Badinter, Fausse route (Odile Jacob 2003).