Les
études consacrées au cerveau humain ne se comptent
plus, si bien qu'il est sérieusement envisagé de
réaliser un ou plusieurs Atlas du cerveau permettant de
rassembler et comparer les données, afin d'en tirer des
informations que leur désordre actuel ne permet pas d'obtenir.
Les approches et les modes d'observation sont multiples et se
situent à tous les niveaux possibles, depuis l'analyse
des molécules de liaison intersynaptiques jusqu'au cerveau
global. Mais il reste difficile de passer de la description à
l'explication, notamment quand il s'agit de comprendre l'origine,
les modalités et l'utilité fonctionnelle des grandes
propriétés du cerveau, l'intelligence et surtout
la conscience.
La conscience est pourtant, elle-aussi, l'objet d'une inflation
d'études considérable, comme le montre la lecture
des sommaires des revues internationales qui lui sont consacrées.
Dans la mesure où on accepte le postulat du matérialisme
scientifique selon lequel la conscience est une propriété
émergente de l'organisation cérébrale ou
neurale, l'étude de la conscience suppose inévitablement
celle du cerveau. Le risque est alors de réductionnisme,
se centrer sur l'anatomie et la physiologie des aires et des circuits
cérébraux supposés impliqués dans
les états précurseurs de la conscience, en perdant
de vue la nécessité de constituer un modèle
d'ensemble dans lequel on pourrait reconnaître ce que l'intuition
commune attribue depuis des siècles à l'esprit humain
et à la conscience.
Gerald M. Edelman ne prête pas à cette critique.
C'est certainement dans le monde le meilleur connaisseur, aussi
bien du cerveau proprement dit que de ses fonctions émergentes,
notamment la conscience. Ses travaux précédants
en immunologie lui ont valu le prix Nobel de physiologie/médecine.
Depuis 30 ans, il s'est consacré à l'étude
des bases neurales des fonctions cérébrales supérieures
: comment le cerveau a-t-il évolué pour produire
ces fonctions, comment celles-ci se manifestent-elles aujourd'hui.
Ceci l'a d'abord conduit à élaborer une théorie
générale, Theory of Neuronal Group Selection,
Théorie de la Sélection des Groupes de Neurones
(TSGN) reposant sur le principe que face aux exigences de la survie
s'imposant aux organismes, des cellules spécialisées,
les neurones, eux-mêmes regroupés en faisceaux, ont
été sélectionnés sur le mode de la
compétition darwinienne : les groupes de neurones les plus
aptes à assurer telle fonction étant retenus et
inscrits dans le patrimoine héréditaire. La compétition
règne également dans le fonctionnement du cerveau
du jeune et de l'adulte, plusieurs groupes de neurones entrant
en concurrence (dans certaines limites de spécialité
évidemment) pour répondre à tel besoin, sans
plan génétique déterminé à
l'avance. Ceci explique la diversité des réponses
possibles et leur redondance éventuelle (dégénérescence,
entendue au sens de convergence dans les réponses fournies
par des organes différents).
Gerald
Edelman, étudiant les propriétés dites supérieures
du cerveau, s'est également particulièrement attaché
à comprendre le fonctionnement du cortex associatif, depuis
longtemps considéré comme le siège de l'intelligence.
Il a mis en évidence l'existence et le rôle des fibres
qu'il a qualifié de réentrantes joignant à
partir du système thalamocortical un très grand
nombre des aires cérébrales spécialisées.
Contrairement aux autres groupes de neurones, organisés
soit en boucles fermées soit en faisceaux non remontants,
les fibres réentrantes fonctionnent dans les deux sens,
émettant vers une zone donnée et transmettant en
retour des signaux provenant de cette zone. L'ensemble constitue
un réseau dense interactif, couvrant la presque totalité
du cerveau supérieur, un peu analogue au réseau
Internet. On comprend bien qu'un tel maillage soit éminent
favorable à l'émergence d'états associatifs
plus ou moins volatils et se succédant rapidement tels
que ceux identifiés dans la conscience primaire (commune
à un grand nombre d'animaux et à l'homme) et à
la conscience supérieure, moins répandue.
Tout ceci avait été exposé dans de nombreux
articles et ouvrages. Nous avons nous-mêmes rendu compte
de l'un d'eux. Le lecteur pourra se reporter à notre note
qui précise différents points non repris ici. [voir
Gerald Edelman, Giulio Tononi Comment la matière devient
conscience].
Mais il manquait une présentation facilement accessible
de la théorie générale du cerveau et de la
conscience qui a progressivement émergé de toutes
ces études. C'est ce qu'a voulu faire Gerald Edelman, en
écrivant Wider than the sky, the Phenomenal Gift of
consciousness, Plus vaste que le ciel, que nous analysons
aujourd'hui.
L'auteur
part du principe qu'il détient aujourd'hui un modèle
explicatif global de la conscience permettant de résoudre
les difficultés que pose encore la compréhension
d'un phénomène paraissant rebelle à la description
objective, dans la mesure où nous en sommes nous-mêmes
issus. En d'autres termes, bien qu'il ne l'ait pas fait, il aurait
pu donner à ce livre le titre de celui d'un ouvrage précédent
du philosophe Daniel Dennett, Consciousness explained, lequel,
comme nous l'avions montré à l'époque, était
loin d'expliquer tout de la conscience [voir
notre note de lecture]. Il est évident que,
vu les ambitions de l'ouvrage, sa lecture et sa compréhension
s'imposent à tous ceux qui veulent parler pertinemment
de la conscience, aussi bien chez l'homme que chez les animaux
et les automates. Dire que toutes les questions y sont résolues
serait sans doute excessif, mais beaucoup de problèmes
y sont éclaircis et des pistes sont offertes pour tenter
de résoudre ceux qui ne le sont pas.
Il va sans dire que Gerald Edelman est un matérialiste
et s'annonce comme tel, ce qui n'est pas sans courage dans un
pays comme les Etats-Unis où les fondamentalistes religieux
disposent d'une audience accrue, y compris de la part des institutions
publiques. Mais ce n'est pas un matérialiste réducteur,
puisqu'il postule que si l'esprit n'est rien sans le corps, il
admet l'émergence de la complexité à partir
du simple et se donne les outils pour en traiter sans y voir le
produit de déterminismes linéaires.
Nous présenterons ci-dessous un résumé rapide
du livre, chapitre par chapitre, avec quelques commentaires. Le
résumé du livre est en noir, caractères droits,
nos commentaires sont en bleu, italiques. Ce travail n'est pas
destiné à éviter au lecteur l'étude
de l'ouvrage, mais vise à proposer une première
grille de lecture facilitant l'accès à un contenu
qui, bien que se voulant destiné au grand public, fait
allusion à tant de choses qu'il reste complexe. Heureusement,
le glossaire de 30 pages qui y est joint facilite la compréhension.
Mais qui dit glossaire sous-entend inévitablement une lecture
quasiment crayon à la main, ce à quoi nous espérons
inciter nos lecteurs par le présent texte.
Dans un article complémentaire à cette présentation,
nous essaierons de tirer quelques conclusions personnelles, relativement
au rôle possible de la conscience, notamment dans l'acquisition
des connaissances.
Préface
L'auteur rappelle le postulat du matérialisme scientifique,
qui est le sien : étudier comment le fonctionnement des
neurones, et lui seul, peut donner naissance aux sensations, pensées
et émotions subjectives, c'est-à-dire à la
conscience.
Chapitre 1. L'esprit de l'homme
Pour Darwin, contrairement à ce que prétendait son
collègue Alfred Russel Wallace, les facultés de
l'esprit devaient être des produits de l'évolution
même si initialement ils n'avaient pas contribué
directement à l'adaptation. Le langage serait né
du développement du cerveau. En retour, il aurait accéléré
le développement de celui-ci.
La même démarche est proposée concernant les
raisons de l'apparition de la conscience. Les bases neurales de
la conscience, et non celle-ci, ont été initialement
sélectionnées pour leurs contributions à
l'adaptation. Ce sont elles qui ont une valeur causale dans le
fonctionnement de l'organisme en vue de sa survie. A partir de
ces bases s'est construit l'état conscient subjectif. Le
livre va s'efforcer de montrer comment.
Observation : Edelman introduit ainsi
une de ses propositions importantes. La conscience n'est pas apparue
toute armée chez l'homme. De plus, ses formes primitives
elles-mêmes n'avaient pas de valeur adaptative. Le cerveau
s'est développé selon certaines structures qui,
elles, avaient valeur adaptative. Ces structures ont progressivement
servi de bases (les bases neurales) aux premières formes
de conscience. C'est alors seulement que la conscience primaire
s'est révélée utile à la survie des
espèces qui en étaient dotées, ce qui a produit
en retour le renforcement des bases neurales.
Pour Edelman, on ne peut progresser dans la compréhension
de la conscience qu'en la faisant descendre du piédestal
ou les philosophies idéalistes l'avaient mise. C'est un
peu de la même façon, en détrônant l'homme
de la place centrale qu'il s'était attribué dans
l'univers, que l'astronomie puis la cosmologie ont pu devenir
des sciences.
Chapitre
2. La conscience, le présent remémoré
L'auteur rappelle le fait que la conscience dépend entièrement
du cerveau, et non d'autres organes. Quand celui-ci est altéré,
elle l'est aussi. Il n'y a pas de survie de la conscience après
la mort.
Observation : les spiritualistes objectent,
avec Alan Wallace (voir notre critique de son livre The
Taboo of subjectivity, par Alan Wallace) : "qu'en
savez-vous ? Vous ne recherchez pas scientifiquement de preuves
de l'existence de consciences non liées à des corps,
parce que vous postulez que cela est impossible". Les matérialistes
répondent : "si de tels faits avaient été
scientifiquement observables, ils auraient depuis longtemps été
observés. Il n'y a pas d'ostracisme métaphysique
systématique à l'égard de l'hypothèse
spiritualiste."
Par ailleurs
la conscience est un processus et non une chose. On ne peut identifier
dans le corps ni dans le cerveau de neurones spécifiques
qui seraient le siège de la conscience. La conscience est
un processus résultant de l'activité de populations
de neurones réparties dans de nombreuses aires du cerveau.
C'est aussi un processus propre à chaque individu, puisque
chaque humain dispose d'un corps et d'un cerveau non partageable
et non exactement semblable à celui des autres humains.
Observation : Edelman ne fait pas allusion
aux neurones miroirs, récemment présentés
comme pouvant permettre au cerveau de s'observer lui-même.
[Voir par exemple à ce sujet : http://www.sm.u-bordeaux2.fr/~goodall/Ens3/Dossiers%20etudiants/LRL/index.htm].
La conscience est continue, intentionnelle (renvoyant en général
à des choses). Elle est aussi partielle et son champ est
fonction du degré d'attention. Mais l'attention, qui focalise
la conscience, n'est pas la conscience. La conscience enfin est
unitaire ou intégrée, sauf en cas de troubles du
cerveau. Elle est faite de scènes unitaires se succédant
à un rythme rapide mais intégrant des expériences
passées (le présent remémoré de Edelman).
Observation : qu'est-ce que l'attention
? Pour Edelman (selon le glossaire), l'attention est l'aptitude
à sélectionner consciemment certaines caractéristiques
dans un large éventail de signaux sensoriels présentés
au cerveau. Mais qu'est-ce qui la provoque. Un animal peut-il
être attentif, sans être conscient de l'être
? Oui, car il s'agit d'un produit d'une base neurale essentielle
pour la survie. Mais comment moi, puis-je sélectionner
consciemment les objets de mon attention ? Qui agit en moi pour
m'obliger, par exemple, à rester attentif à la démonstration
de Gérald Edelman ? Il nous semble que ce thème
de l'attention est traité trop rapidement. Nous pourrions
en dire de même du thème de l'heuristique, c'est-à-dire
de la recherche attentive de solutions aux problèmes qui
se posent et même la recherche de problèmes là
où il ne semble pas y en avoir. Ce comportement, chez le
chercheur scientifique, est ressenti comme conscient et même
volontaire. Mais il s'agit sans doute d'une illusion. Quelles
en sont alors les bases neurales sous-jacentes ?
Nous sommes
également conscients d'être conscients. Mais il faut
distinguer entre la conscience primaire (CP) et la conscience
supérieure (CS). La CP consiste à avoir des images
mentales dans le présent. Elle ne s'accompagne pas du sentiment
d'un soi doté d'un passé et d'un futur. Elle est
faite essentiellement de ce que Edelman a nommé précédemment
le présent remémoré (rappel d'expériences
passées). La CP est commune à l'homme et à
de nombreux animaux supérieurs.
La CS est conscience d'être conscient, conscience de ses
actes et de ses intentions. Au niveau élémentaire,
elle exige l'aptitude sémantique, capacité d'associer
de créer un symbole en associant une signification à
une représentation. Au niveau développé,
elle nécessite l'aptitude linguistique. Les primates en
ont quelques rudiments mais seuls les humains sont dotés
de l'ensemble de ces possibilités.
Observation. La théorie d'Edelman
suppose effectivement de distinguer systématiquement la
CP, très répandue dans le monde animal, et la CS,
limitée aux humains et peut-être à quelques
animaux supérieurs. En amont de l'une et l'autre se trouvent
des bases neurales plus ou moins évoluées qui leur
servent de support. Les bases neurales font indiscutablement partie
du corps. Evoquer la hiérarchie : bases neurales, CP, CS
a pour effet, nous l'avons déjà observé,
de faire descendre la conscience de son piédestal. On pourrait
dire qu'il s'agit de "réincorporer" la conscience.
C'est ce que de leur côté font les roboticiens. Ils
ne conçoivent plus de conscience artificielle sans l'implanter
dans le corps sensible d'un robot. Question : pourrait-on envisager
des formes de conscience encore supérieure que ne posséderaient
pas les humains, produites par des bases neurales plus évoluées
?
L'état conscient, y compris au niveau de la CP, permet
(suppose) la sensation de qualia, c'est-à-dire l'attribution
de qualités subjectives à certaines perceptions.
On ne peut décrire les qualia en termes objectifs, précisément
parce qu'ils sont subjectifs, c'est-à-dire résultant
du fonctionnement de corps et de cerveaux individuels, différents
les uns des autres. Les qualia s'enchaînent les uns aux
autres. On ne peut être conscient d'un qualia (ou quale)
isolé. Les qualia servent à opérer des discriminations
d'ordre supérieur, utiles à la survie : par exemple
distinguer un son renvoyant à un objet extérieur
menaçant d'un autre renvoyant à un objet inoffensif.
On peut proposer une explication scientifique des processus de
la conscience et des qualia sans chercher - ce qui serait impossible
- à expliquer comment tel qualia surgit chez tel individu
particulier.
Chapitre 3. Les éléments
du cerveau.
Ce chapitre reprend des descriptions faites dans les ouvrages
précédents : description globale des régions
du cerveau, modes de fonctionnement des neurones et des synapses,
organisation des trois grands systèmes neuroanatomiques
constituant l'architecture générale du cerveau.
Il est important de comprendre le mode de fonctionnement de chacun
de ces systèmes. Le système thalamocortical, par
exemple, assure la connexion entre les différentes aires
corticales par l'intermédiaire de fibres "réentrantes".
Observation : Le terme de fibres réentrantes
a été forgé par Edelman pour désigner
des fibres massivement parallèles fonctionnant dans les
deux sens et connectant les cartes construites dans chacune des
aires corticales. Ainsi s'établissent des processus synchrones
dynamiques mettant en cohérence les contenus de ces aires.
Nous verrons que la réentrance est une propriété
essentielle à sa théorie du cerveau. Depuis longtemps,
les anatomistes avaient observé les fibres de liaison dans
le cortex dit précisément associatif, mais ils n'en
avaient pas tiré de conclusions bien précises relativement
à la génération des états de conscience.
Le terme de réentrance est inspiré de l'informatique,
comme quoi, même si les cerveaux ne sont pas selon Edelman
analogues à des ordinateurs séquentiels, on peut
y retrouver certains traits caractéristiques des traitements
informatiques en feed-back.
Les cerveaux ne sont pas des machines du type de l'ordinateur,
construits tous de la même façon et appliquant des
programmes identiques. Chaque cerveau est différent des
autres et son fonctionnement suppose l'intégration dynamique
de nombreuses aires différentes, tant dans le cerveau lui-même
que d'un individu à l'autre..
Chapitre 4. Le darwinisme neural.
Une théorie globale du cerveau.
Le cerveau n'a pas été conçu tout d'une pièce.
Il s'est formé au cours d'une longue évolution soumettant
ses différentes structures à la sélection
naturelle. La théorie du cerveau proposée par Edelman
dans ses différents ouvrages repose sur le darwinisme global
ou théorie de la sélection de groupes de neurones
(TSGN). Seuls les modèles sélectionnistes fondés
sur le raisonnement en termes de population lui paraissent pouvoir
expliquer que les cerveaux fonctionnent selon des procédures
globalement proches malgré l'ampleur considérable
des variations individuelles qu'ils présentent. La variabilité
neurale ne traduit pas un défaut du système, elle
est fondamentale. Elle permet que parmi ces populations de variants
soient sélectionnés à tous moments les éléments
les plus aptes à produire les comportements nécessaires
à la survie. Ces éléments n'auraient pu être
acquis une fois pour toutes compte tenu de l'ambiguïté
des entrées d'information provenant de l'environnement.
Observation : on retrouve là une des raisons qui a fait
abandonner la programmation a priori des robots - lesquels eux
non plus ne sont pas des ordinateurs. Aujourd'hui, on préfère
laisser les robots évoluer seuls, face à des environnements
complexes et changeants. Ils doivent trouver d'eux-mêmes,
sous la pression de sélection darwinienne, la meilleure
organisation de leurs ressources internes. On pourrait s'étonner
de voir qu'Edelman, qui connaît sans doute le concept de
robot évolutionnaire, persiste à affirmer que les
cerveaux ne sont pas des ordinateurs, mais ne suggère pas
qu'ils pourraient être des robots évolutionnaires.
Comment le cerveau produit-il alors des réponses cohérentes
et structurées ? La TSGN répond à la question.
Cette sélection à partir d'un très grand
nombre de variantes s'applique à trois niveaux : celui
du développement ftal, celui de l'expérience
acquise au cours du début de vie puis tout au long de l'existence.
Ainsi s'établit la coordination de nombreuses aires différentes.
L'intégration par réentrée des différentes
aires corticales est indispensable pour assurer la liaison (binding)
entre ces aires, dont résulte la conscience. Comme elle
n'a pu être programmée à l'avance, elle ne
peut résulter que de la TSGN, sélection des groupes
de neurones les plus aptes à assurer cette liaison.
La TSGN explique pourquoi les réponses du cerveau peuvent
à la fois être versatiles et efficaces. C'est qu'elles
sont "dégénérées". La dégénérescence
est la propriété qu'ont des éléments
différents d'assurer une réponse identique. Il s'agit
d'une propriété biologique très répandue,
assurant la souplesse adaptative des êtres vivants.
Observation : la liaison (ou binding)
entre les neurones ou groupes de neurones participant à
l'établissement de ce que Bernard Baars appelle (d'un mot
qui ne dit pas grand chose) "l'espace de travail conscient"
[Baars, A Cognitive Theory of Consciousness 1988, voir note in
fine]a fait l'objet de diverses hypothèses : synchronisation
par médiateurs chimiques ou par les champs électromagnétiques.
Ces hypothèses semblent être restées confuses.
Pour Edelman, il n'y a pas de véritable problème
: au sein d'un réseau dense de fibres interconnectées
dans les deux sens, des liaisons se produisent et viennent en
concurrence jusqu'à ce que les plus efficaces l'emportent,
avant d'être à leur tour remplacées par d'autres.
On pourrait peut-être assimiler cela à certains effets
globaux se produisant (sans que les utilisateurs en soient conscients)
au sein du réseau Internet, sous l'influence de contraintes
externes ou internes.
Chapitre
5. Les mécanismes de la conscience.
Le chapitre présente d'abord les mécanismes cérébraux
ayant permis l'apparition de la conscience primaire, c'est-à-dire
l'aptitude à construire une scène discriminante
(spécifique). Le processus fondamental est l'aptitude à
procéder à des catégorisations perceptives
(découpages du monde par le cerveau). Celles-ci sont assurées
par des interactions entre systèmes sensoriels et moteurs
dans des "encartages" globaux assurés par des
fibres réentrantes. Un encartage global est une structure
dynamique contenant différentes cartes sensorielles liées
par réentrées. Cette structure est à la base
de la catégorisation. Les entrées sensorielles externes
s'y conjuguent avec les entrées proprioceptives. (internes).
Le monde est ainsi "échantillonné" en
fonction des activités de l'animal. Plusieurs encartages
permettent de créer un concept (inconscient),
concept du mouvement vers l'avant par exemple.
Ceci ne permettrait pas l'adaptation en l'absence de mémoire.
La mémoire est indispensable à la conscience, même
primaire. Selon la TSGN, la mémoire est la capacité
à répéter ou supprimer un acte spécifique.
Elle résulte de modifications dans l'efficacité
synaptique de différents groupes neuronaux, modifications
qui incitent de façon dégénérée
certains circuits à recommencer. Il y a plusieurs sortes
de mémoire, à long ou court terme, qui supposent
des modifications de force différente. Dans cette perspective,
la mémoire n'est pas la reproduction d'un comportement
à l'identique mais la façon de faire revivre (ou
réactiver) non identiquement des comportements antérieurs.
D'autres systèmes (systèmes de valeur construits
lors du développement) modulent l'étendue des ressouvenirs.
Quel est l'événement décisif de l'évolution
ayant donné lieu à l'émergence de la conscience
primaire CP ? Ce serait l'apparition des connexions réentrantes
du système thalamo-cortical, à la transition entre
reptiles et mammifères ou oiseaux. Deux types de voies
réentrantes permettant le traitement des signaux se seraient
dégagés, distinguant le soi du non-soi. La perception
y est associée à la mémoire dans de très
courts intervalles de temps (le présent remémoré).
Une scène consciente peut alors être créée
en une fraction de seconde. Les informations provenant du soi
y jouent toujours un rôle clef. L'aptitude à créer
des scènes conscientes est utile à la survie (imaginer
un prédateur à partir de quelques indices sensoriels).
La conscience supérieure CS s'est développée
chez les primates sur ces bases, par association avec d'autres
circuits réentrants permettant l'acquisition de la capacité
sémantique et du langage. La CS permet d'imaginer le futur,
de se remémorer le passé et d'être conscient
d'être conscient. Mais la CP reste fondamentale. Sans elle,
pas de CS.
Observation : Gerald Edelman décrit
les mécanismes de la conscience d'une façon qui
peut paraître arbitraire. Il donne l'impression d'avoir
une idée a priori de ce qu'est celle-ci et de chercher
à retrouver ensuite dans l'anatomie et la physiologie du
cerveau les facteurs pouvant produire les phénomènes
qu'il a défini. Mais ce livre est un résumé
de très nombreux travaux expérimentaux qui ont,
semble-t-il, permis de tester les hypothèses initiales
et de les organiser en théorie générale du
cerveau. Seules d'autres hypothèses convenablement vérifiées,
émanant de neuro-scientifiques aussi éminents que
l'auteur, permettraient de critiquer ses thèses.
Par contre, nous sommes obligés de constater que l'auteur
ne donne aucune indication sur les processus évolutionnaires
ayant permis l'apparition chez les successeurs des reptiliens
du système thalamo-cortical réentrant qui est décisif,
comme il l'indique, pour la discrimination entre le soi et le
non soi. Il ne donne pas davantage d'indications concernant l'apparition
des autres systèmes neuroanatomiques nécessaires
à la conscience primaire. On retrouve la question de fond
posée par la théorie darwinienne de l'évolution.
Comment des caractères précurseurs de systèmes
favorables à une adaptation ultérieure peuvent-ils
être sélectionnés alors qu'ils n'apportent
aucun avantage dans un premier temps. Une réponse possible,
en termes darwiniens, serait que des caractères propres
aux neurones, par exemple une propension à développer
des axones dans diverses directions, auraient conduit à
la mise en place au hasard de fibres réentrantes associatives,
conservées dans les génomes même si elles
n'apportaient pas d'avantages particuliers, jusqu'au jour où
de telles fibres auraient rendu suffisamment de services fonctionnels
pour être renforcées et durablement sélectionnées.
Une autre façon d'expliquer l'apparition de cerveaux organisés
pour produire de la conscience primaire puis supérieure
serait de faire appel aux expériences intéressant
l'émergence de propriétés linguistiques dans
des populations de robots. S'il s'avérait que de tels robots
commencent à échanger des contenus sémantiques
avant d'avoir, si l'on peut dire, le cerveau pour cela, on devrait
pouvoir montrer, dans la suite de ces expériences, que
ces échanges, devenant de plus en plus complexes, pourraient
favoriser la sélection d'organisations matérielles
et logicielles les mieux aptes à les traiter et à
en générer d'autres, c'est-à-dire des cerveaux
artificiels. On rejoindrait là l'hypothèse selon
laquelle serait le langage et, avant lui, chez les animaux, les
échanges sociaux à base de symboles, qui auraient
entraîné le développement des cerveaux.
Est-il utile de faire des hypothèses relatives à
l'émergence des cerveaux générant la conscience
au cours de l'évolution? Plusieurs raisons légitiment
la recherche de ces hypothèses. D'abord parce que l'on
ne comprend bien que ce dont on est capable, par des modèles
ou par de simples expériences de pensée, de reconstituer
la genèse. Mais ensuite parce que ces hypothèses
seront précieuses pour la réalisation de cerveaux
et de consciences artificielles, même si les technologies
mises en uvre ne sont pas les mêmes que celles des
organismes biologiques. On a tout lieu de croire qu'il peut y
avoir convergence, ou, pour reprendre le terme de Edelman, dégénérescence
entre les solutions permettant la conscience dans l'univers.
Chapitre 6. Plus vaste que le ciel.
Qualia, unité et complexité
Selon la TSGN étendue, toutes les expériences conscientes
sont des qualia, autrement dit des discriminations personnelles
dans des scènes complexes. Mais comment expliquer la richesse
de chaque état de conscience et son unité ? Il faut
faire appel aux propriétés des systèmes complexes.
Un système complexe peut à la fois intégrer
ses parties et prendre beaucoup d'états différenciés
combinant les propriétés de ces parties. C'est le
cas du cerveau. Ses réseaux interactifs manifestent une
intégration fonctionnelle poussée (par exemple l'aire
corticale responsable de l'orientation) puis grâce aux liaisons
réentrantes, ils deviennent intégrés au niveau
supérieur, c'est-à-dire qu'ils acquièrent
davantage de propriétés unitaires quand ils sont
liés que quand ils ne le sont pas.
Observation : Ceci ressemble à ce que Gilbert Chauvet
[http://gilbert-chauvet.com]
a nommé l'auto-association stabilisatrice [voir
notre interview].
Cette description
peut être appliquée au système thalamo-cortical.
Il est dynamique et du fait du nombre considérable de ses
connexions neurales, il change d'état en quelques fractions
de seconde. Par ailleurs il est constitué d'un plus grand
nombre d'interactions internes que d'interactions avec les autres
parties du cerveau. Il "se parle principalement à
lui-même". On peut dire qu'il s'agit d'un noyau fonctionnel
au service de la conscience. Edelman l'a nommé le "noyau
dynamique". C'est l'outil nécessaire aux propriétés
unitaires et pourtant différenciées du processus
conscient. Mais ses réponses peuvent stimuler des systèmes
non conscients donc moduler le comportement de l'organisme entier.
Les premières discriminations influençant le noyau
dynamique proviennent des signaux du corps puis, au cours de la
vie, du soi corporel. Mais il n'y a nulle part dans le noyau dynamique
un observateur interne (un homoncule) qui pourrait apprécier
son état instantané, même si nous avons nous-même
l'impression d'être cet observateur.
Observation : cette description du noyau
dynamique ressemble beaucoup à ce que Baars a nommé
l'espace de travail conscient. Mais la description de Edelman
va plus loin en termes neuro-anatomiques, nous semble-t-il, que
celles de Bernard Baars .
Aussi convaincante que soit l'hypothèse d'un noyau dynamique
moteur principal de la fabrication du soi dans la conscience primaire,
voire supérieure, on ne peut que rester sur sa faim faute
de comprendre comment un tel processus peut générer
l'intuition (la conviction) qui est celle du sujet conscient d'être
précisément l'homoncule observateur de l'intérieur
du processus d'ensemble. Et encore, nous ne parlons ici que d'un
observateur et non pas d'un acteur. Nous voulons dire que l'homoncule
que nous avons l'impression d'être au cur du processus
conscient sera d'abord perçu comme un observateur passif
: "je prends conscience de quelque chose". Mais dans
une vision plus large, il sera perçu comme un acteur doté
de libre-arbitre : "après avoir pris conscience de
ceci, je décide de faire cela".
Edelman répondra sans doute que cette sensation d'être
un homoncule est un qualia créé au niveau de la
CS, et qu'étant comme tout qualia entièrement subjective,
elle ne peut être décrite en terme de processus neural.
On pourra dire aussi que le soi est une création récente
de certaines sociétés, et qu'il en existe d'autres
où les individus ne se perçoivent pas comme des
soi, mais comme baignant dans une sorte de conscience diffuse,
telle que la méditation peut en donner l'exemple (cf
notre cirtique du livre d' Alan Wallace).
Il reste que, les qualia en général et l'intuition
d'être un homoncule au sein du champ conscient en particulier
étant des phénomènes fondamentaux dans notre
appréhension du monde, l'impossibilité précise
de décrire la façon dont ils émergent et
se manifestent à l'intérieur d'un système
de réseaux d'informations tel que le noyau dynamique décrit
par Edelman est très frustrante.
Pourrait-on espérer que les spécialistes des systèmes
cognitifs artificiels puissent un jour proposer des modèles
de traitement d'information (sans doute en réseaux multi-agents)
plus convaincants que la description du noyau dynamique de Edelman,
avec une représentation du soi "vu de l'intérieur"
dans laquelle nous pourrions entrer. Nous voulons dire par là
que si les futurs robots conscients ne nous font pas pénétrer
dans leurs processus conscients internes, nous n'apprendrons rien
d'eux relativement à cette question du soi vu par le soi.
Nous devrons nous limiter, comme nous le faisons dans nos rapports
avec les autres humains, à leur demander s'ils sont conscients
et à nous satisfaire de leur réponse.
Etant pour notre part très optimistes au regard des possibilités
de la conscience artificielle, nous n'excluons pas l'hypothèse
qu'un jour nous pourrons vraiment entrer dans un univers simulé
de conscience artificielle augmentée qui nous donnera l'impression
d'être un soi artificiel.
Chapitre
7. Conscience et causalité La transformation phénoménale.
L'absence d'homoncule pose la question du rôle causal de
la conscience. C'est pour Edelman le nud de sa théorie
de la conscience. On a vu comment le processus conscient peut
être causé par des processus neuraux, grâce
aux interactions réentrantes centrées sur un soi
servant de références pour la mémoire, y
compris dans la CP. L'activité du noyau dynamique convertit
les signaux reçus de l'extérieur et du corps en
ce que Edelman appelle une "transformation phénoménale"
: ce qu'il en est d'être tel animal conscient doté
de tels qualia (conscience de soi). Elle n'est pas causée
par les processus neuraux mais l'accompagne. Cette transformation
est-elle causale ? La question est cruciale.
La transformation phénoménale (conscience
de soi) ne peut être causale, ce sont les processus
neuraux qui la génèrent qui le sont. Mais elle est
un indicateur fiable des événements affectant ces
processus, pour l'animal lui-même d'abord. C'est aussi un
moyen de communication avec les congénères concernant
l'état de ces processus. Compte tenu de ces avantages,
les processus neuraux générant la conscience de
soi ont été sélectionnés par l'évolution.
Edelman fait ainsi l'hypothèse que c'est principalement
du fait de leurs avantages en termes de communication que les
processus générant la transformation phénoménale
(notamment le noyau dynamique) se sont développés
au cours de l'évolution. Tout ce qui est causal provient
de l'état du système thalamo-cortical et des autres
systèmes neuro-anatomiques. Sans être directement
causale, la conscience de soi produit par le noyau dynamique,
sous-ensemble du système thalamo-cortical, serait avant
tout un véhicule de communication. C'est pourquoi un tel
noyau dynamique capable de la produire a été sélectionné.
Commentaire
: Les processus décrits sont conformes semble-t-il aux
observations neurologiques, y compris en ce qui concerne le temps
de retard entre une action (ou décision) engagé
au niveau de l'organisme et la conscience que l'on peut en avoir.
Ajoutons que ce chapitre prend clairement parti dans le débat
concernant le rôle causal de la conscience. Contrairement
aux arguments de type dualiste récurrents, il affirme que
ce n'est pas l'état de conscience qui est causal, mais
les processus neuraux et, en sous-jacence, le corps tout entier
qui le sont. Ceci règle aussi la question du libre-arbitre,
selon lequel une décision consciente déterminée
par un événement qui n'aurait rien de physique pourrait
déclencher une action.
Nous pouvons ainsi dire que Edelman "réincorpore"
la conscience. Sans en faire un processus sans influence,
un simple épiphénomène, il en fait une des
modalités par lesquelles le corps manifeste ses décisions
et amplifie leurs effets. Ceci notamment dans le monde des informations
communicables par le langage. Nous dirions que, de la même
façon, quand le corps prend une décision, cette
décision s'accompagne généralement d'une
action musculaire qui entraîne une conséquence sur
le monde.
Dire que le corps décide ne signifie évidemment
pas que le corps jouit d'un libre-arbitre quelconque. Le corps
est "décidé" par de nombreux déterminismes
non linéaires, bien décrits par le livre d'Alain
Berthoz [voir
Alain Berthoz, La décision]. Il en résulte
que, dans une très large mesure, la conscience réincorporée
est décidée par ces mêmes déterminismes,
avec un niveau de complexité supplémentaire apportée
par ce qui se passe au niveau de l'individu conscient.
On rappellera que, sur la question du libre-arbitre, Daniel Dennett
a récemment proposé différentes hypothèses
qui, sans défendre ce concept pris au pied de la lettre,
cherchent à démontrer qu'une décision dite
libre n'est pas tout à fait la même qu'une décision
dite liée. [Voir Dennett, Freedom
Evolves].
Il sera intéressant de voir comment les propos de Dennett
et ceux d'Edelman sont compatibles.
Chapitre
8. Le conscient et le non-conscient. Automatisme et attention.
Ce chapitre
présente le système neuro-anatomique des ganglions
de la base et du cervelet, responsables d'automatismes inconscients,
comme le contrôle du mouvement. Ils ne comportent pas de
fibres réentrantes. Ils sont reliés au cortex mais
celui-ci ne les commande que lorsque l'attention prend le relais
des automatismes, comme dans la conduite
automobile. Il existe plusieurs niveaux d'attention,
sous commande du cortex. A l'inverse, les ganglions de la base
peuvent agir sur le cortex. Cela pourrait être une façon
d'expliquer l'inconscient freudien, notamment le refoulement.
Chapitre
9. Conscience d'ordre supérieur et représentation.
Ce qui a été
vu jusqu'ici concerne essentiellement la conscience primaire CP,
qui ne permet pas de se représenter le passé, le
futur et soi-même comme conscient d'être conscient.
La conscience supérieure CS le peut. Les animaux en semblent
dépourvus, ce qui ne veut pas dire qu'ils n'ont pas de
soi, ni d'image du passé dans le présent remémoré
ni de mémoire à long terme. Ce qui leur fait défaut,
ce sont les aptitudes sémantiques, c'est-à-dire
l'utilisation de symboles pour donner du sens aux événements
et raisonner sur eux en leur absence.
Le langage ne se limite pas à l'utilisation de symboles,
car il suppose l'aptitude syntaxique, c'est-à-dire la possibilité
de former des phrases. Certains animaux comme les chimpanzés
sont capables de certaines aptitudes sémantiques (par exemple
se reconnaître dans un miroir) ce qui prouve qu'ils ont
un début de CS. Les humains ont des aptitudes sémantiques
et syntaxiques étendues, se superposant à leur conscience
primaire. On a identifié depuis longtemps les zones cérébrales
jouant un rôle dans celles-ci, notamment l'hippocampe nécessaire
à la mémoire épisodique, ainsi que les aires
du langage dites de Broca et de Wernicke. Mais comment les aptitudes
sémantiques et syntaxiques sont-elles apparues au cours
de l'évolution? Comment a-t-on pu découvrir qu'un
geste, un son ou un objet pouvait tenir lieu d'une chose ? Sans
doute par l'apparition de nouvelles voies et nouveaux circuits
réentrants se superposant à ceux déjà
existants du cortex, et donnant notamment un accès étendu
à la mémoire. Par ailleurs les hypothèses
anatomiques et comportementales pouvant expliquer l'explosion
du langage chez l'homme sont nombreuses.
Observation
: Edelman ne pose pas la question de savoir ce qui, dans la naissance
du langage, de la modification neuronale ou de la modification
anatomique et comportementale a
précédé et induit l'autre
- étant entendu aussi que le langage n'existant pas encore
n'a pu apporter ses bénéfices, initialement, à
ceux qui en étaient dépourvus. On pourrait de nouveau
imaginer qu'une petite modification, soit neuronale, soit anatomique,
ait apporté des bénéfices très réduits
mais suffisamment significatifs en terme d'aptitudes sémantiques,
le processus s'accélérant ensuite. Dans les expériences
déjà citées d'émergence du langage
chez les robots, c'est la pression de sélection en faveur
de la communication qui a permis l'exaptation en faveur de la
création d'un langage à partir d'aptitudes sensori-motrices
pré-existantes. Un certain nombre d'hypothèses relatives
à l'apparition du langage chez les hominiens vont dans
le même sens. Des aptitudes sémantiques rudimentaires
présentes chez les anthropoïdes, peut-être suite
à des mutations favorables dans les circuits réentrants,
se sont trouvées brutalement encouragées par un
changement d'habitat rendant la communication linguistique indispensable
à la survie.
Par ailleurs, ce chapitre prend parti, d'une façon qui
n'est malheureusement pas tout à fait explicite, sur une
question importante : est-ce que la CS (et ses bases neurales)
sont ou non un résultat de l'émergence du langage,
lui-même étant un résultat de l'émergence
d'une vie en société exigeant pour la survie de
cette société la communication symbolique d'individu
à individu. Edelman nous semble répondre par l'affirmative.
Faire de la CS le produit du langage, lui-même produit d'une
société obligée à communiquer de façon
symbolique, est très important. La vie sociale structurée
par le langage donne naissance en effet aux grandes constructions
symboliques dépassant largement les consciences individuelles
(mythologies, modèles scientifiques). Ces constructions
d'une part modèlent la façon dont se construisent
les contenus conscients individuels, mais par l'intermédiaire
des individus qu'elles mobilisent, elles modèlent le monde
tout entier. Les processus impliqués paraissent très
proches de ceux décrits par Edelman au niveau des cerveaux
individuels, soit la TSGN étendue au champ des méta-circuits
et méta-représentations sociales.
Les considérations qui précèdent
(qui ne sont pas dans Edelman) montrent, à notre sens,
que l'étude de la conscience limitée à ce
qui se passe au plan du cerveau individuel n'est pas suffisante.
Il faut absolument étendre l'étude aux processus
se déroulant au plan des super-organismes sociaux. Mais
ceci oblige à bien d'autres considérations, notamment
concernant le rôle éventuel des entités informationnelles
autonomes, les mèmes, circulant sur les réseaux
et susceptibles de formater les contenus de la CS, y compris,
comme le suggère le livre de Susan Blackmore [voir Blackmore,
The
Meme Machine] en "créant"
le concept de moi.
L'élargissement de l'étude de la conscience au niveau
du super-organisme humain n'enlève évidemment rien
à l'intérêt de comprendre ce qui se passe
au plan des individus humains, de leur corps, de leur cerveau
et de leurs contenus cognitifs. L'individu demeure en effet un
agent essentiel de l'évolution du super-organisme, du fait
qu'il est équipé pour générer de l'émergence
à un rythme rapide et avec une efficacité d'action
physique sur le monde considérable.
Le chapitre examine ensuite le concept de représentation,
utilisé en général de façon trop peu
différenciée. Il définit la représentation
comme le résultat de discriminations et catégorisations
effectuées par le sujet conscient. Par
exemple je me représente la table que je regarde comme
distincte du reste de la pièce. L'auteur ne
veut pas en faire l'équivalent, trop souvent utilisé
par ce qu'il nomme les psychologues cognitivistes, des structures
neuronales (équivalentes à des informations dans
un ordinateur) induites par les signaux venus de l'environnement.
Il s'agit là pour lui d'une description vue de l'extérieur
ou objective qui perd de vue les sens et les intentionnalités
qu'ont ces structures pour celui qui les héberge. De plus,
pour lui, le substrat neural de la conscience n'est pas représentationnel.
Des formes de représentation se produisent dans la conscience
mais elles n'évoquent pas les états neuraux sous-jacents,
mémoire, cartes perceptives par exemple. Ceci permet de
ne pas lier les représentations, terme à terme,
avec les états du cerveau ou les états de l'environnement.
Des formes diverses de représentations, par exemple des
images mentales, sont liées à des états divers
de la CP et de la CS, mais ne les déterminent pas. La cognition
et l'intentionnalité de la CS ne déclenchent pas
nécessairement des images. On évitera ainsi de traiter
les représentations comme les données nécessaires
au fonctionnement de l'ordinateur cérébral, lequel
se livrerait sur elles à des calculs, comme il a trop souvent
été dit.
Observation
: les représentations, même telles que réduites
par la définition d'Edelman, jouent un rôle essentiel
dans la vision que nous avons du monde, ceci même et surtout
au niveau de la CP. Si je me représente quelque chose qui
ressemble à ce que j'ai appris être la forme d'un
prédateur je fuis. J'ai donc intérêt à
disposer d'un système de représentations aussi précis
que possible, qui par exemple ne me mette pas en présence
d'hallucinations ou d'erreurs d'interprétation de mes perceptions.
Quelle valeur dans ces conditions attacher à nos représentations,
si on n'en fait pas de simples épiphénomènes
?
La signification, essentielle à l'intentionnalité,
résulte du jeu de nombreux processus convergents qui enferment
la représentation dans les circuits "dégénérés"
résultant du fonctionnement des fibres réentrantes
support de la CS. Il n'y a pas une fonction s'appliquant à
une représentation, comme dans l'ordinateur, mais des interactions
multiples et changeantes dont beaucoup se passent de représentations.
N'importe quelle représentation peut correspondre à
de nombreux états neuraux sous-jacents et à de nombreux
signaux différents reçus de l'extérieur.
Le livre cite des expériences de magnétoencéphalographie
qui démontrent cette affirmation. C'est la diversité
des faisceaux réentrants qui permet une telle convergence,
nouvelle preuve apportée selon l'auteur à la TSGN
étendue. Ceci montre qu'une grande partie de la psychologie
cognitive perd de son intérêt, quand elle prétend
attribuer des états fonctionnels équivalents à
des informations de même nature codées dans les cerveaux
et traités par des programmes computationnels identiques.
Une très grande diversité et variabilité
est la règle, non seulement au niveau des représentations
et de leur rôle, mais au niveau des états neuraux
sous-jacents. L'intentionnalité et la volonté dépendent
de l'interaction des contextes locaux du milieu environnant, du
corps et du cerveau.
Observation: le chapitre contribue à
diminuer l'importance que l'on attribue généralement
aux représentations. Il en fait non pas des épiphénomènes
mais des productions non immédiatement significatives.
En d'autres termes, il ne faudrait pas attribuer trop d'importance
aux images du monde que nous hébergeons. Il s'agit d'un
nouvel aspect de la démarche proposée par Edelman
et visant à réincorporer la conscience dans les
mécanismes neuraux sous-jacents, afin d'aller directement
à ces derniers. Mais alors se pose la question évoquée
ci-dessus du rôle de ces représentations, qu'il faudrait
bien expliquer pour comprendre leur apparition et leur survie
au cours de l'évolution. Y a-t-il là quelque chose
à voir avec l'imaginaire ou même avec le rêve
? Quel est le lien entre la représentation susceptible
de prise de conscience et la catégorisation qui constitue
la façon élémentaire dont l'organisme vivant
s'inscrit dans le monde, ce avant même qu'il ne dispose
d'une CP ?
On ne peut pas non plus oublier que les représentations
ne sont pas seulement des constructions individuelles. Elles sont
aussi construites au cours des relations entre individus. Par
exemple, la représentation d'un prédateur est construite
au cours d'expériences vécues par le groupe ou transmise
par lui. Elles jouent donc un rôle plus important que ne
semble le dire Edelman.
Ceci nous conduit au concept de concept, dont Edelman ne parle
pas (sauf à dire que le concept désigne l'aptitude
du cerveau à catégoriser ses propres activités
et à construire un universel, ce qui ne nous paraît
pas suffisant. Le concept est une des briques de base autour desquelles
se construisent les échanges langagiers au sein d'une collectivité.
Pour simplifier, on pourrait dire que les concepts correspondent
aux mots du langage verbal. Ils ne sont pas construits par des
individus particuliers, à partir de leurs représentations.
Ils émergent sur le mode darwinien des interactions multiples
entre locuteurs ayant acquis des représentations globalement
comparables. A force d'être exposés à la pluie,
comme tous les êtres vivants, certains d'entre eux y ont
associé une représentation individuelle que, dans
leurs échanges langagiers, ils ont fini par nommer de la
même façon, rassemblant sous ce nom un certain nombre
de caractères statistiquement significatifs (humidité,
froid, utilité pour l'agriculture, etc.). Les concepts,
en retour, contribuent à formater les représentations
individuelles en les enrichissant de tous les sens donnés
par la collectivité au phénomène désigné
par le concept. Ajoutons que, dans la mesure où un individu
est conduit à rechercher le caractère vrai ou faux
d'une de ses représentatons, il ne peut le faire que par
comparaison avec le sens généralement donné
par la société à cette représentation.
On sait ainsi qu'il est impossible, sauf à s'appuyer sur
des références extérieures, de comparer une
situation réelle et une situation virtuelle, si toutes
deux sont similaires.
Le concept de concept, entraînant
celui de loi entre les concepts (loi scientifique, par exemple)
nous conduit à la question de la construction des connaissances.
Même si celle-ci est un phénomène collectif,
les cerveaux individuels y contribuent directement. On trouve
toujours un individu à l'origine de la qualification d'une
entité observée. Il ne semble pas qu'aux origines,
ce processus soit très différent de ceux intéressant
la catégorisation, notamment au sein de la CP. Mais, dans
la CS, comment le cerveau observant les images qu'il reçoit
du monde extérieur à partir de ses organes sensoriels
et de ses instruments, en fait-il des "objets" de connaissance
scientifique ? Autrement dit, le processus décrit par Mme
Mugur-Schächter sous le nom de MRC s'applique-t-il, consciemment
ou inconsciemment ? [voir
notre article]. Plus
généralement, ne faut-il pas s'interroger sur le
processus épistémologique d'acquisition et de contrôle
des connaissances, incluant notamment l'induction et l'abduction,
quand on étudie la conscience et les bases neurales de
celle-ci ?
Dans un tout autre domaine se pose la question de savoir, si la
diversité inter-individuelle est la règle et si
chaque individu dispose de son propre substrat neural créant
sa propre histoire mentale, ainsi que ses propres représentations,
comment dépasser cette diversité pour accéder
au général, au cas où s'imposerait l'analyse
des représentations individuelles afin d'en tirer des diagnostics,
par exemple dans des psychothérapies faisant une part à
l'introspection. Mais de telles analyses peuvent-elles relever
de la démarche scientifique ?
Chapitre
10. Théorie et propriétés de la conscience
; Chapitre 11. L'identité ; Chapitre 12. Le corps et l'esprit.
Nous
proposons de réunir ces trois chapitres car ils synthétisent
les précédents et délivrent le message scientifique
et philosophique final de l'auteur. Ils sont censés doter
le lecteur qui a lu et compris le livre d'une théorie de
la conscience portable (c'est-à-dire facile d'utilisation)
reposant sur une théorie du cerveau. Ceci lui permettra
par la suite d'éviter les pièges de la métaphysique
(dualisme, paranormal) ou du recours à des hypothèses
physiques exotiques comme celles s'inspirant de la mécanique
quantique. L'ambition est louable et nous ne pouvons qu'y souscrire.
Malheureusement nous devons constater qu'au moins dans la forme
elle manque son but, car ces trois chapitres sont pratiquement
incompréhensibles, sauf à relire entièrement
le livre, les notes et sans doute aussi à étudier
les ouvrages cités en référence. Nous n'essaierons
donc pas ici de les résumer, ce qui accroîtrait leur
caractère cryptique.
Que peut-on en dire cependant ? La théorie
de la conscience proposée repose sur le processus de réentrée,
théorie sélectionniste du fonctionnement cérébral
TSGN qui constitue le principe d'organisation de l'ordonnancement
spatio-temporel et de la continuité du cerveau. Nous ne
sommes pas face à des ordinateurs pour qui la variance
et l'individualité constitue des défauts. Celles-ci
sont au contraire nécessaires pour que les divers groupes
de neurones constituant des répertoires puissent entrer
en interactions réentrantes soumises à la sélection
découlant de la croissance et de l'expérience propre
à chaque individu. C'est la connexion par réentrée,
multiple, redondante et très rapide entre cartes sensorielles
et motrices qui permet la catégorisation perceptive ou
découpage du monde en modules adaptatifs laquelle constitue
la première manifestation de la CP. C'est elle qui, se
combinant avec les autres systèmes neuro-anatomiques non
réentrants du cerveau, notamment les systèmes dits
de valeur (que nous ne définirons pas ici) sert un peu
de Maître Jacques explicatif pour expliquer les différents
états neuraux générant des états conscients.
On retrouve partout l'idée que ceux-ci, sans être
des épiphénomènes, c'est-à-dire sans
ne servir à rien, ne sont jamais premiers et causaux. Ils
servent surtout de supports pour la communication langagière
qui, elle, permet en mobilisant les ressources physiques et biologiques
de plusieurs individus, la construction d'environnements collectifs
ayant eux un rôle causal. On notera que ce recours généralisé
à la TSGN n'est pas pour Edelman une simple hypothèse.
Il affirme que tout ce qu'il avance a pu et pourra être
vérifié expérimentalement, notamment en multipliant
les explorations fonctionnelles non invasives des cerveaux humains.
En ce qui concerne la connaissance subjective
ou interne des qualia et autres états de conscience, l'auteur
admet que l'on ne puisse rien en dire d'objectif, c'est-à-dire
de scientifique, au sens où la physique prétend
par exemple décrire le monde de la matière.. Il
faudra toujours se référer à l'expérience
de chacun, en faisant la supposition que ce que je ressens, moi,
n'est sans doute pas très différent de ce que ressent
mon semblable. Chaque soi individuel s'est construit au terme
d'une histoire unique basée sur celle de ses états
neuraux sous-jacents, à commencer par celle du noyau dynamique.
Les informations internes (proprioceptives) y jouent dès
le stade ftal un rôle très important. L'élargissement
des perspectives apportées par le langage, déterminant
principal de la CS, s'est fait également au cours d'histoires
spécifiques.
La variété ou diversité des individus les
uns par rapport aux autres pourrait être présentée
comme une autre forme de la TSGN. Elle permet à l'espèce,
face aux difficultés, d'offrir des réponses dégénérées,
analogues à celles de l'immunologie, qui sont un gage de
bonne adaptabilité globale. Mais en conséquence
de la richesse et de la spécificité individuelle,
lorsque l'individu meurt, tout meurt avec lui.
Le livre se termine par un rappel que les roboticiens ne contrediront
pas : si un jour on peut construire un robot doté d'états
neurals simulant ceux du cerveau, on ne pourra pas reproduire
les formes particulières de conscience qui spécifient
les êtres humains.
Mais, pour les roboticiens, c'est en quelque sorte une bonne nouvelle.
Peut-être obtiendra-t-on alors des formes de conscience
différentes de celles que nous connaissons...
Un
dernier mot: nous avons apprécié la célérité
avec laquelle la traduction a été réalisée
(par Jean-Luc Fidel) et la version française publiée.
S'il pouvait en être toujours ainsi.
Note
De
Bernard Baars, on pourra lire en ligne le livre A Cognitive Theory
of Consciousness http://www.nsi.edu/users/baars/BaarsConsciousnessBook1988/index.html