Bien
que, dans cette revue, nous ne nous donnions pas comme ambition
l'étude des religions, il nous paraît utile d'examiner,
quand des ouvrages de qualité le justifient, le point de
vue d'auteurs qui s'efforcent de rapprocher ou, tout au moins
de comparer, les approches philosophiques du spiritualisme et
celui du matérialisme scientifique. C'est que les scientifiques,
comme tous les hommes, se préoccupent de métaphysique.
La science pour sa part, prise dans sa lettre, n'enseigne aucune
métaphysique, si bien que ceux qui s'intéressent
aux sciences sont libres de s'en construire une, soit à
partir du matérialisme, soit à partir d'une culture
religieuse dans laquelle ils se reconnaîtraient.
Il n'y a véritablement
conflit entre sciences et religions que dans des approches radicales
ou fondamentalistes, fréquentes il est vrai de part et
d'autre. Le
radicalisme scientifique, parfois qualifié de scientisme,
fait confiance à la pratique scientifique "actuelle"
pour tout expliquer de l'esprit et de la conscience, tant au niveau
des individus que des sociétés. Le fondamentalisme
religieux dénie à la science le droit de proposer
la moindre vision de l'homme et de l'univers, tout ayant déjà
été dit par les Ecritures et révélations
auxquelles se réfèrent en permanence les Croyants.
Le scientisme de combat n'est plus guère à la mode
aujourd'hui, mais peut-être le redeviendra-t-il, si l'intolérance
manifestée par les fondamentalistes religieux reprenait
de la vigueur. C'est que les religions paraissent de nouveau être
utilisées comme arme de guerre psychologique par des groupes
humains, des sociétés et même des Etats organisés
en vue de prendre ou de conserver un pouvoir terrestre (c'est-à-dire
un pouvoir qui n'a rien d'idéaliste). Ceci aussi bien dans
l'Occident, traditionnellement chrétien, que parmi les
populations de confession musulmane. Les sociétés
se référant aux religions dites contemplatives d'origine
asiatique paraissent moins tentées par le fondamentalisme,
mais ce calme peut être trompeur, comme le montrent les
conflits survenant en zone de friction, à la frontière
indo-pakistanaise par exemple. Historiquement, elles étaient
aussi féroces que les autres.
Si
donc on considère que les fondamentalismes, d'où
qu'ils viennent, sont les pires ennemis de l'humanité,
en détruisant son unité de l'intérieur, il
est intéressant de donner la parole à ceux qui veulent,
quand ils sont de bonne foi, aider aux rapprochements ou au moins
aux comparaisons entre métaphysiques matérialistes
et spiritualistes. En France, l'histoire des religions monothéistes,
comme celle de leurs affrontements séculaires avec le matérialisme
scientifique, est assez bien connue de ceux ayant fait un peu
de philosophie et d'histoire des idées. C'est moins le
cas, malgré l'effet de mode qui a sévi en Occident
depuis les années 1970, des religions ou philosophies asiatiques,
notamment du Bouddhisme.
Le Bouddhisme
irrite beaucoup de gens, notamment quand il s'accompagne de la
référence quasi obligée à la "sagesse"
du Dalaï-Lama, qui ne devrait pas avoir plus de titres que
d'autres chefs religieux à la considération des
matérialistes. On doit noter cependant que ceux-ci peuvent
retrouver dans le Bouddhisme certains aspects du non-réalisme
métaphysique sous-jacent à la pratique des sciences
modernes, notamment de la mécanique quantique, qui méritent
exploration. C'est ce que souligne fortement Alan Wallace. Le
philosophe des sciences Michel Bitbol, lui-même membre de
l'Institut de San Barbara précité, nous en disait
récemment ceci, en réponse à la question
suivante: " Vous vous intéressez
au bouddhisme comme théorie ou pratique de connaissance.
Pourquoi ? Je suppose que vous n'y voyez pas un substitut aux
méthodes de la recherche expérimentale occidentale
? " "Non,
pas du tout. Mais je suis fasciné par la façon dont
le bouddhisme est philosophiquement et "existentiellement"
sceptique vis-à-vis de la réification des croyances
qui nous servent à nous orienter dans le monde de l'expérience.
J'y vois une médiation intéressante vers la conception
réflexive et critique du monde qui s'avère si féconde
en physique quantique. Le réalisme métaphysique
dont nous avons parlé tout au long de ces entretiens, et
qui pèse encore lourdement sur la science et la pensée
occidentale à la suite de l'héritage de Parménide
et de Platon, s'atténue. En nous ouvrant à d'autres
cultures, nous devenons insensiblement plus réceptifs à
des conceptions du cosmos et de l'homme proches de celles qui
sont dorénavant nécessaires pour que se développent
les sciences de demain ".
Faut-il cependant chercher un auteur américain tel qu'Alan
Wallace pour nous parler du Bouddhisme, et plus généralement
du spiritualisme, alors que les auteurs européens, notamment
français, ne manquent pas (comme le confirme la courte
liste fournie en note ci-dessous) ? Oui, dans le cas de Alan Wallace,
car son principal ouvrage que nous présentons ici, The
Taboo of Subjectivity, offre l'intérêt de résumer
de façon très claire les thèses des spiritualistes,
opposées à celles du matérialisme scientifique.
Comme nous le verrons, son argumentation est quelque peu faussée,
tant par des omissions que par des a priori partisans, que nous
énumérerons. Mais dans l'ensemble, il pose bien
le problème et suggère des solutions de convergence
entre métaphysiques différentes qui pourraient intéresser
les scientifiques matérialistes eux-mêmes, dans la
mesure où ils admettent que les sciences modernes n'épuisent
pas tout ce que l'on peut dire aujourd'hui de la conscience et
du libre-arbitre.
Alan
Wallace n'est pas neutre, car avant ses études scientifiques,
il a étudié le Bouddhisme aux sources et continue
à le pratiquer. Il s'en fait donc l'avocat, comme plus
généralement celui des religions en général.
Mais comme nous-mêmes, dans cette chronique, ne comptons
pas abandonner nos convictions matérialistes ou physicalistes,
on peut estimer que l'exposé devrait être aussi équilibré
que possible.
Les thèses d'Alan Wallace
L'argument
principal du livre, auquel nous pouvons souscrire assez largement,
est que la science moderne, tant dans ses aspects théoriques
que dans ses applications technologiques, est affligée
d'un point aveugle qui lui enlève une partie de sa force
de conviction, notamment aux yeux de populations mondiales qui,
en Occident ou ailleurs, confessent leur croyance en l'existence
de forces spirituelles, non réductibles à l'analyse
de laboratoire, telle du moins qu'elle est conçue aujourd'hui
par les sciences analytiques, quantitativistes et computationnelles.
Quel
est ce point aveugle ? C'est celui qui concerne la conscience
? Il ne s'agit pas des études se voulant objectives, analysant
la conscience de l'extérieur, notamment par ses mécanismes
neurologiques. Celles-ci se multiplient en effet actuellement
(voir par exemple le dernier ouvrage, exemplaire à bien
des égards, de Gerald Edelman, Plus vaste que le ciel ;
Odile Jacob, 2004. Nous en donnerons prochainement un compte-rendu).
Ce qui intéresse Alan Wallace est l'étude de la
conscience appréhendée de l'intérieur, par
chacun des individus conscients. Les neurosciences et plus généralement
les philosophes des connaissances considèrent qu'il s'agit
là d'un domaine ineffable, c'est-à-dire propre à
chacun, non traduisible précisément en mots, pouvant
le cas échéant relever de l'épiphénomène,
sinon de la simple illusion. Etudier la conscience de l'intérieur,
en s'adressant à la personne consciente pour lui demander
le sens qu'elle attribue à ce qu'elle perçoit, la
qualité affective personnelle (qualia) qu'elle donne à
des contenus de connaissance, relève de l'introspection
volontaire ou dirigée. Si la littérature, la confession
(y compris via les médias), la politique s'adressant au
volontarisme des militants, les différentes formes d'analyse
psychologique des états et contenus de conscience à
but utilitaire (publicité, motivation du personnel) ou
thérapeutique sont extrêmement répandues dans
les sociétés modernes, peu de scientifiques en ont
fait l'objet d'études sérieuses et continues. Pourquoi
?
Alan Wallace attribue cela à l'ostracisme du matérialisme
scientifique à l'égard de ce qu'il appelle la subjectivité,
c'est-à-dire la façon dont chacun vit les choses
de l'esprit en son for intérieur. Il est intéressant
de voir comment il articule la science et le matérialisme
scientifique. Pour lui, la science, ou plus exactement la pratique
scientifique, relève de procédés qui n'ont
rien de discutables, même pour les spiritualistes : la démarche
hypothético et/ou analytico-déductive sanctionnée
par l'expérimentation et s'exprimant par la formulation
de modèles et lois dites scientifiques, le scepticisme
à l'égard tant des préjugés que des
théories établies toujours susceptibles de remise
en cause par de nouvelles hypothèses
Mais dans la
mesure où la pratique scientifique ne s'intéresse
pas aux contenus des croyances, voire refuse de les accepter comme
articles de foi, elle commence à entrer en conflit avec
le spiritualisme.
Ce
conflit s'accentue lorsque la science, comme c'est généralement
le cas, s'accompagne d'un postulat métaphysique que beaucoup
de scientifiques se refusent à reconnaître comme
tel, celui du réalisme, c'est-à-dire la croyance
à l'existence d'un réel en soi, objectif, indépendant
des observateurs mais que ceux-ci ont la possibilité de
découvrir progressivement. Il est évidemment possible
de faire dire alors à ce réalisme un peu tout ce
que l'on veut, en considérant comme objectivement vrais
les résultats des expérimentations. L'auteur note
cependant que le réalisme en science est attaqué
de toutes parts, comme nous l'avons nous-mêmes noté
dans divers articles.
Ce
n'est donc pas à la science mais à ce qu'il considère
comme sa perversion, le matérialisme scientifique, qu'Allan
Wallace s'en prend avec le plus de vigueur. Pour lui, le matérialisme
scientifique se caractérise par plusieurs options métaphysiques,
qui ne s'avouent pas comme telles et qui le rendent aveugle au
phénomène de la conscience subjective et plus généralement
de l'existence d'un esprit indépendant du corps. Ces principes
sont les suivants : l'objectivité, opposée
à la subjectivité. La connaissance n'a de valeur
qu'objective, c'est-à-dire ne portant que sur des faits
empiriquement observables et exprimés indépendamment
du sujet observateur. Ceci exclut notamment toutes les assertions
justifiées par des choix moraux ou affectifs. Le matérialisme
scientifique est également moniste et réductionniste.
Le monisme s'oppose au dualisme, défendu depuis les origines
de la pensée par tous ceux qui se réfèrent
à la religion. L'esprit, l'âme ou la conscience,
selon ce point de vue, ne s'expliquent pas par une communication
quelconque avec un esprit extérieur au monde sensible.
Ils sont produit par l'agencement de structures matérielles,
celles de la biologie ou celles du cerveau. On peut, en étudiant
ces dernières, c'est-à-dire dans le cadre d'une
procédure réductionniste, tout comprendre de l'esprit,
de la conscience et de leurs diverses manifestations individuelles
et sociétales.
Enfin,
pour Alan Wallace, le matérialisme scientifique, dont la
version la plus radicale peut être qualifiée de scientisme,
se complète par le physicalisme (tout ce qui existe
dans l'univers, y compris l'esprit, peut s'analyser en termes
de forces et lois physiques) et par le principe de fermeture
causale: il n'existe aucune force, extérieure à
l'univers, qui puisse exercer la moindre action sur lui. Ceci
exclut évidemment la croyance en une divinité qui
aurait créé le monde et continuerait à surveiller
son évolution.
L'auteur
consacre ses deux premiers chapitres à montrer l'émergence
des bases philosophiques du matérialisme scientifique,
lequel s'est affirmé progressivement à partir de
sociétés médiévales et post-médiévales
profondément théologiques. Ceci n'a rien de nouveau
pour la philosophie française, bien imprégnée
de l'histoire des idées matérialistes et des luttes
qu'elles durent mener pour se faire reconnaître, au sein
d'une société qui s'affirme aujourd'hui (une des
rares au monde d'ailleurs) laïque, c'est-à-dire d'une
société pour laquelle la science peut être
enseignée sans insulter aux croyances métaphysiques
des spiritualistes.
Mais
ce qui pour la plupart d'entre nous relève d'une évidence
est présenté par Alan Wallace comme le combat d'une
théologie contre une autre. Il en déduit donc, comme
le font de plus en plus aujourd'hui les fondamentalistes de toutes
obédiences, que l'enseignement public ne devrait pas exposer
les postulats métaphysiques de la science sans développer
en contre partie ceux des religions. Ceci pourrait se défendre,
dans le cadre de l'enseignement de l'histoire des idées
philosophiques, mais pratiquement, ceci voudrait dire que l'on
renonce à l'enseignement des sciences dans les écoles.
On sait que s'inspirant de cette revendication à l'égalité
de traitement, les fondamentalistes chrétiens exigent aux
Etats-Unis que ce que nous considérons en Europe comme
un fait scientifique très largement indiscutable, l'évolution
darwinienne, soit suivi de l'exposé des hypothèses
créationnistes, selon lesquelles la vie a été
créée par Dieu il y a environ 10.000 ans. Les imams
islamistes fondamentalistes formulent maintenant dans certains
pays des prétentions de même nature, obligeant à
chercher dans le Coran l'explication de l'univers.
Heureusement,
The Taboo of Subjectivity ne se résume pas à de
telles polémiques. Le livre centre sa démonstration
sur une des conséquences indiscutables d'un matérialisme
scientifique trop axé sur une description se voulant objective
du monde, c'est-à-dire l'impossibilité de rendre
compte des phénomènes subjectifs, ceux qui pourtant
constituent le tissu de la vie sociale et individuelle quotidienne.
Ayant éliminé par souci de rigueur tout ce qui a
trait à l'imaginaire et à l'imagination, aux sensibilités
et qualia, à la morale, à l'amour, le matérialisme
scientifique, selon l'auteur, se trouve bien en peine de parler
aux gens le seul discours capable de les motiver, celui où
ils retrouveraient leur propre subjectivité. De plus, l'ensemble
des connaissances pouvant résulter de l'exploration méthodique
des états de conscience se trouve frappé d'interdit.
Alan Wallace cite fréquemment William James, qui a la réputation
d'un philosophe de la conscience intéressé par l'expérience
religieuse. Il est évident pour ce dernier que si la science
s'interdit d'étudier ce type de réalité,
elle se coupe d'une source considérable de domaines de
recherche et donc, d'une certaine façon, se met en dehors
des réalités sociales. Parmi les domaines ainsi
sacrifiés, l'auteur cite l'introspection, considérée
dit-il par la science comme ne pouvant donner matière à
aucune forme de connaissance objective de l'inconscient et du
conscient. De même, les nombreux cas où l'esprit
paraît influencer le monde biologique, et parfois les phénomènes
naturels, ne font pas l'objet d'étude (ainsi du phénomène
bien connu en médecine mais inexpliqué selon lui
du placebo).
Mais au moment où l'on pouvait craindre de voir Alan Wallace
s'engager dans une défense sans nuances de toutes les pratiques
para-scientifiques, superstitions et spiritismes compris, il s'arrête
et formule le reproche le plus grand qu'il fait au matérialisme
scientifique, le refus d'étudier les pratiques des religions
contemplatives, c'est-à-dire principalement du Bouddhisme.
Ce refus entraîne celui de considérer les états
de conscience modifiée résultant d'un apprentissage
plus ou moins long de la méditation transcendantale comme
ouvrant des fenêtres sur le monde au moins aussi valables
que celles proposées par la science. Là, Alan Wallace
plaide pour sa paroisse, si l'on peut dire. Le reproche est certainement
juste, car bien peu de scientifiques, sauf à titre de curiosité,
pensent trouver dans la méditation un accès à
des connaissances objectives. Tout au plus certains y voient une
façon de prendre du recul par rapport au stress de la vie
quotidienne et aux pressions de la société de consommation,
une sorte de yoga de l'esprit en quelque sorte. Mais le temps
qu'il faut consacrer à de telles pratiques le rend peu
compatible avec une vie active. Par ailleurs, les expériences
vécues par les sujets initiés étant entièrement
subjectives et ne se traduisant pas par des communications utilisables,
elles ne paraissent pas offrir matière à des études
de type objectif.
Pour
Alan Wallace au contraire, cet aveuglement volontaire enferme
les esprits occidentaux dans le dogmatisme réaliste et
ne leur permet pas de soupçonner les dimensions hors du
temps et de l'espace que les religions contemplatives attribuent
au cosmos et à l'esprit. Ceci au moment précis où
des sciences émergentes, comme la mécanique quantique
dont nous avons souvent traité ici, remettent en question
le réalisme et l'objectivité de l'observateur qui
fut jusqu'ici le postulat incontournable de la science positiviste.
Les descriptions des entités quantiques, telles qu'exprimées
par le vecteur d'état, montrent au contraire que ce que
l'on peut dire de telles entités est toujours relatif à
un sujet bien précis, non transposable autrement qu'en
termes probabilistes à un autre sujet.
Alan
Wallace va plus loin. Il remet en cause, dans la ligne des pensées
religieuses, dont le Bouddhisme n'est pas le seul représentant,
le refus du dualisme. Il affirme, non sans raison il est vrai,
qu'il n'existe aucune preuve scientifique que l'esprit n'existe
pas dans le monde en dehors de la matière, ni qu'un tel
esprit, appelé Dieu ou d'un autre nom, puisse influencer
le cours des choses de la nature. Les matérialistes sont
les premiers à reconnaître que l'on ne peut pas prouver
scientifiquement la non-existence de Dieu, ni d'ailleurs son existence.
Or les religions contemplatives, pour Alan Wallace, seraient une
des meilleures façons de mettre l'esprit des humains en
correspondance avec cet esprit transcendantal, dont une étude
rationnelle s'imposerait dorénavant. De ceci, il conclut,
après une longue argumentation que nous ne pouvons reproduire
ici, à la nécessité d'entreprendre l'étude
multidisciplinaire des pratiques religieuses et des visions du
monde que ces pratiques pourraient enseigner, y compris aux scientifiques
eux-mêmes. C'est l'objet de l'Institut pour l'étude
interdisciplinaire de la conscience qu'il a contribué à
créer et qu'il préside. La conscience y est présentée,
non seulement comme un objet à étudier de l'extérieur,
à la façon des neurosciences, mais comme un objet
à étudier de l'intérieur, en s'adressant
à l'exploration contemplative de certains de ses états
par les initiés.
Discussion
Que
penser des affirmations et arguments du livre ? Voyons les principaux
points évoqués :
La pratique scientifique
s'accompagne d'une métaphysique, laquelle doit légitimement
être confrontée à celle des philosophies spiritualistes.
Nous en convenons bien volontiers. D'une part, comme nous l'avons
rappelé, il existe de nombreux scientifiques qui, bien
que respectant la pratique matérialiste de la recherche
expérimentale dans leurs domaines, ont des convictions
religieuses. D'autre part et surtout, les options philosophiques
du matérialisme scientifique : refus du dualisme et conception
physicaliste de l'esprit et de la conscience ne sont pas présentées
comme des lois de la nature, s'imposant à tous comme la
loi de la chute des corps. Elles résultent du fait que
la science n'a pas découvert d'arguments qui pourraient
faire penser à l'existence d'un au-delà peuplé
par une ou plusieurs entités spirituelles non matérielles.
Le matérialisme moniste constitue un postulat affirmé
jusqu'à preuve du contraire, pour des raisons d'économie
de moyens. (Le rasoir d'Occam) : il vaut mieux, face à
une ignorance, reconnaître que l'on ne sait pas, plutôt
qu'inventer des solutions complexes, à base de divinités
et d'interventions surnaturelles. Mais le scientifique croyant
peut toujours, et il ne s'en prive pas, baptiser Dieu l'espace
d'ignorance s'étendant au-delà des limites des connaissances
scientifiques.
Il faut également convenir que la métaphysique scientifique
évolue elle-même très vite, en fonction de
l'émergence des nouvelles sciences ou procédures
de recherche. Contrairement à ce qu'affirme Wallace, le
réalisme (il existe un réel indépendant de
l'observateur) est de plus en plus remis en cause, comme nous
l'avons plusieurs fois montré dans nos chroniques. De la
même façon, loin de considérer que le sujet
doit être évacué dans la formulation des connaissances,
beaucoup de disciplines, à commencer par la mécanique
quantique, prennent en considération la relation sujet
observant et entité observée. Plus exactement, le
constructiviste postule que le monde des connaissances se construit
par une interaction permanente entre les sujets-acteurs et un
univers indescriptible en soi. Ceci constitue indéniablement
un nouveau type d'option métaphysique, mais beaucoup plus
ouvert à la subjectivité que le réalisme
pur et dur.
On ajoutera que, pour répondre à l'invitation de
Alan Wallace et des spiritualistes, aucun scientifique matérialiste
non dogmatique ne refuse de discuter métaphysique avec
des représentants du spiritualisme, tant du moins que ceux-ci
acceptent également d'abandonner le dogmatisme.
Le matérialisme
scientifique refuse d'étudier la subjectivité de
la conscience individuelle. Ce
refus posé comme un interdit de départ empêche
toute investigation scientifique des états de conscience
Cette critique ressemble beaucoup à la revendication permanente
des spiritismes : vous refuser d'étudier (par des équipes
multidisciplinaires de préférence) la pratique des
astrologues, médecins parallèles et autres tenants
d'une " science non officielle ". Nous pouvons en convenir.
La science dite officielle ne s'intéresse pas assez à
ce qui se passe dans les innombrables phénomènes
qui ont fait l'histoire de nos sociétés et continuent
à opérer plus ou moins clandestinement. Par quels
processus s'exerce l'influence d'un guérisseur, d'un chaman?
Pourquoi les fakirs paraissent-ils insensibles à la douleur
? Mais on ne peut pas demander au scientifique qui voudrait approfondir
ces mécanismes de postuler a priori qu'ils démontrent
l'intervention de l'esprit sur la matière. Il en recherchera
d'abord les causes naturelles, neurologiques, psychologiques et
autres. De même, confronté aux états de conscience
modifiée qui résultent de l'extase ou de la contemplation,
avant de supposer que l'initié entre en contact avec une
" réalité transcendantale", il étudiera
les phénomènes de même nature provoqués
par des causes naturelles (fatigue, prise de drogues, etc.).
Par ailleurs, il faut bien se rendre compte de l'investissement
sociétal que représenterait l'étude scientifique
systématique des pratiques faisant appel à l'imaginaire
ou au spiritualisme, pour ne pas dire au spiritisme. Chaque personne
étant potentiellement un adepte de telles pratiques et
en donnant sa version particulière, la science cesserait
de s'intéresser aux grands sujets de notre temps, pour
s'enfoncer dans des discussions sans fin avec des subjectivités
toujours incomprises et revendiquantes, quand elles ne sont pas
pathologiques.
Ajoutons enfin, comme rappelé plus haut, que les sociétés
occidentales, bien que s'affirmant adeptes de l'objectivité
scientifique, ne refusent pas, au contraire, l'étude des
consciences individuelles et de leurs contenus conscients et inconscients.
Il y a d'abord de nombreuses sciences humaines qui s'y attachent,
pour des raisons parfaitement scientifiques, soit thérapeutiques
(psychologie, psychanalyse) soit commerciales ou politiques (études
de comportement ou de motivation, par exemple). Enfin les médias
sont désormais pleins de gens qui s'épanchent publiquement,
provoquant d'ailleurs un grand intérêt du public.
La subjectivité est donc loin d'être sacrifiée
aujourd'hui. On peut penser au contraire qu'il lui est laissé
une part trop belle, au détriment de recherches plus objectives.
On ne
peut pas dire non plus que nos sociétés, même
dans le cadre d'organisations laïques, refusent les comportements
moraux et altruistes, qui seraient le monopole des croyants. Même
si en apparence les égoïsmes consommateurs et gaspilleurs,
qualifiés à tort de matérialistes, tiennent
une grande part dans les PIB, un certain nombre d'efforts sont
consentis en faveur du tiers et du quart-monde, par exemple, qui
relèvent indiscutablement d'une morale du partage - même
si celui-ci n'est pas entièrement désintéressé.
Nous concéderons cependant à Alan Wallace qu'il
a tout à fait raison de regretter la défaveur dans
laquelle est tombée l'introspection. Des raisons culturelles
l'expliquent, notamment l'abondance des moyens offerts dorénavant
pour favoriser l'extrospection. Mais il est vrai que les sciences,
y compris les sciences cognitives, se méfient sans doute
injustement des processus d'introspection. Ceux-ci, surtout quand
ils débouchent sur des contenus communicables, par exemple
des journaux intimes ou des observations aussi objectivisées
que possible, ont toujours apporté des matériaux
précieux à la connaissance. Il faudrait en reprendre
la pratique à une plus grande échelle que maintenant.
On pourrait d'ailleurs conjuguer les pratiques introspectives
avec les études externes de la conscience, telles que celles
conduites par les neurosciences.
Les pratiques contemplatives
du Bouddhisme ne sont pas assez reconnues et encouragées
par la science, comme moyen de connaissance sur l'univers et sur
l'homme.
C'est, nous l'avons dit, le fond de l'argument d'Alan Wallace,
qui justifie et son livre, et la création de l'Institut
qu'il préside. On pourra lui donner raison. Le Bouddhisme
reste assez marginal en Occident, malgré la faveur dont
il jouit chez certains intellectuels. Mais cette marginalisation
tient d'abord à la place des religions monothéistes,
qui n'ont aucune envie de lui abandonner leur contrôle sur
les fidèles. Elle tient aussi, il fut l'admettre, au manque
de ce que l'on pourrait appeler des produits communicables. La
méditation et la révélation étant
des activités subjectives, ceux qui s'y livrent, en y passant
beaucoup de temps, n'ont rien à offrir à d'éventuels
disciples, hormis l'exemple d'une certaine sérénité
(dans les cas réussis). De plus, quand on regarde l'histoire
des sociétés profondément pénétrées
par les religions dites asiatiques, on ne constate pas qu'elles
aient mieux que les autres affronté les difficultés
d'un monde en permanent changement. En tous cas, dans la concurrence
qui les oppose à l'Occident et aux sociétés
musulmanes, ni le Japon, ni l'Inde ni la Chine ne semblent faire
appel à leurs valeurs spirituelles traditionnelles, sauf
par des références de façade. Le Tibet ne
s'en tire pas mieux.
Aujourd'hui cependant, avec le développement des sciences
traitant d'objets difficilement observables et souvent abordés
uniquement dans le cadre de formalismes mathématiques :
la particule quantique, le vide, la théorie des cordes,
les sciences les plus soucieuses d'objectivité sont tout
naturellement conduites à étudier la façon
dont les mythes primitifs et les croyances religieuses qui ont
pris leur suite se représentaient ou se représentent
le monde. Il sera donc tout à fait légitime, notamment
dans l'étude de la conscience et de ses relations avec
le corps, chez les humains, les animaux et les robots, d'examiner
ce que pourraient en dire les expériences spiritualistes.
Si l'Institut d'Alan Wallace, ou tout autre analogue, ont des
choses intéressantes à dire, aucun scientifique
ou philosophe laïc de bonne foi ne refusera de les étudier.
Mais, comme le rappelle fort justement Gérald Edelman dans
son beau livre précité, cela ne devrait pas obliger
à croire que flottent dans l'univers des esprits indépendants
de tous supports matériels, que ces supports soient ceux
de la physique macroscopique ou, le cas échéant,
ceux de la physique quantique.
Pour
en savoir plus
Alan
Wallace online : http://www.alanwallace.org/index.htm
Santa
Barbara Institute for Consciousness Studie : http://www.sbinstitute.com/
Sur
William James
William
James ( 1842-1910) étudia d'abord la médecine et
la science avant de s'intéresser à la philosophie.
. Ce fut un penseur fécond mais difficile à classer,
car il écrivit beaucoup et évolua de même.
Sa première grande uvre, The Principles of Psychology
(1890), est un mélange de physiologie, psychologie et philosophie,
s'appuyant évidemment sur les connaissances de l'époque
mais les transcendant par sa vision personnelle relative à
la formation de la pensée, anticipatrice de la phénoménologie.
Il influença de nombreux philosophes, Edmund Husserl, Bertrand
Russell, John Dewey et Ludwig Wittgenstein. Des ouvrages ultérieurs,
"Some Remarks on Spencer's Notion of Mind as Correspondence"
(1878) et "The Sentiment of Rationality" (1879, 1882)
marquent son orientation vers le pragmatisme et le pluralisme,
selon lesquels notamment les théories philosophiques sont
en partie le reflet du tempérament de leurs auteurs.
C'était aussi un esprit religieux, qui s'exprima par les
uvres de la seconde moitié de sa vie, The Will to
Believe and Other Essays in Popular Philosophy (1897), Human Immortality:
Two Supposed Objections to the Doctrine (1898), The Varieties
of Religious Experience (1902) et A Pluralistic Universe (1909).
Il y balançait entre deux hypothèses, celle selon
laquelle l'étude de la nature humaine pouvait contribuer
à une science des religions et celle selon laquelle l'expérience
religieuse implique un domaine surnaturel, inaccessible à
la connaissance scientifique mais accessible à l'expérience
individuelle de type mystique. Dans les essais de la fin de sa
vie, publiés sous le titre de Essays in Radical Empiricism
(1912), il proposa une vision métaphysique du monde de
type moniste (neutral monism) comme quoi l'univers est composé
d'une essence ni matérielle ni mental qui sert de matrice
à toutes choses.
William James ayant beaucoup vieilli n'intéresse plus guère
la philosophie des sciences modernes, sauf quand il fait référence
à la conscience confrontée aux religions. C'est
par cet aspect qu'il a manifestement
inspiré la réflexion de Alan Wallace. JPB
Sur
le Bouddhisme, on pourra lire:
- Stéphane Arguillère
Professeur agrégé et docteur en philosophie
Matière vivante, Pauvert, 2001
- Marc Ballanfat, Directeur de programme au Collège international
de philosophie
Vocabulaire des philosophies de l'Inde, Ellipse, 2002
Bouddha autobiographies, Berg, 1998
- Natalie Depraz, Maître de conférences à
l'université de la Sorbonne
Gnose, problème philosophique, Cerf, 2000
Ecrire en phénoménologue, Encre marine, 1999
- Rogel-Pol Droit, directeur de recherches au CNRS
Le Culte du Néant, les philosophes et le Bouddha, Seuil,
1997
L'Oubli de l'Inde, une amnésie philosophique, PUF, 1989
- Fabrice Midal, docteur en philosophie
Lumières au pays des neiges, Pocket, 2003
Mythes et dieux tibétains, Seuil, 2000
- Selon le
philosophe François Noudelmann, enfin:
Le bouddhisme fait l'objet d'une double
méconnaissance en Occident, qui tient autant de la méfiance
que de la mode. Découvert tardivement par l'université,
il a été lu par les philosophes européens
à travers un imaginaire orientaliste qui enferme les cultures
lointaines dans le mythe et la tradition. Au XIXe siècle,
des philosophes allemands et français se sont intéressés
au bouddhisme pour y découvrir une pensée nihiliste,
assimilant sans précaution le nirvana et l'anéantissement.
L'hostilité fut déclarée contre cette religion
supposée rejoindre l'effondrement des croyances et de la
volonté occidentales.
Mais à l'inverse, le succès récent du bouddhisme
comme pratique de vie témoigne d'un profond malentendu
chez ses adeptes occidentaux: dilué dans la tendance new
age, cette religion sans dieu devient une méthode psychologique
permettant de se retrouver soi-même, bien éloignée
de l'évacuation du moi que suppose la voie bouddhique.
Repenser la relation de la philosophie au bouddhisme exige de
revenir d'abord aux textes de l'Inde ancienne pour comprendre
comment la pensée s'écrit en sanscrit. C'est seulement
à partir de ce retour que la relation à la philosophie
peut être évaluée et que le bouddhisme peut
entrer en dialogue avec certains concepts de la tradition occidentale
et avec certaines pratiques de la réflexion philosophique.