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Méditations
sur le réel et le virtuel Denis
Berthier
Collection Impact des nouvelles technologies
L'Harmattan
2004
Denis
Berthier est polytechnicien. Sa carrière lui a permis
de pratiquer la recherche (en mathématiques et en logique),
l'enseignement (Polytechnique, l'Ecole Nationale des Ponts
et Chaussées, l'Institut National des Télécommunications)
et l'industrie (Thomson simulateurs). Il est actuellement
professeur à l'Institut National des Télécommunications
(Groupe des Ecoles des Télécommunications).
Il
poursuit dans ce livre sa réflexion, pratique et philosophique,
sur les mondes rendus possibles par le développement
exponentiel de l'ordinateur. On lira
notre commentaire de son ouvrage précédent.
Le 17 janvier 2003, nous avions présenté dans cette
revue le gros livre de Denis Berthier, intitulé Le savoir
et l'ordinateur [L'Harmattan Novembre 2002]. Or au début
de 2004, Denis Berthier publie chez le même éditeur
un autre volume de 280 pages, Méditations sur le réel
et le virtuel" qui, comme ce titre l'indique, étend
la réflexion engagée par le premier ouvrage au monde
dit du virtuel, de plus en plus présent dans nos sociétés.
La performance est à saluer, compte tenu de la somme de
travaux et de réflexions qu'a nécessité cette
double synthèse.
Le virtuel, ou si l'on préfère la réalité
virtuelle, étant un des thèmes, avec l'intelligence
artificielle, auquel nous avions à sa création décidé
de consacrer notre revue, nous nous devions donc de présenter
à nos lecteurs ce nouvel ouvrage de Denis Berthier. Mais,
pour éviter les répétitions, nous les renvoyons
à la lecture de notre
commentaire concernant
son précédent livre. On y trouve non seulement le
signalement de l'auteur, mais aussi des réflexions qui
peuvent s'appliquer aux deux ouvrages.
On
ne doit pas chercher dans le présent livre (désigné
ici en abrégé par MRV) une description détaillée
des outils et des applications du virtuel, qui font l'objet d'un
nombre de plus importants d'ouvrages et d'articles. Citons en particulier
le Traité de la Réalité Virtuelle (2e édition),
produit par un collectif encadré par Philippe Fuchs et Guillaume
Moreau, et publié avec le soutien de l'Ecole des Mines de
Paris, que nous avions signalé à l'époque (Présentation
du livre et téléchargement http://caor.ensmp.fr/interlivre/index.php).
MRV n'est pas non plus, bien qu'il y consacre sa première
partie, un bilan de la production cinématographique, de plus
en plus nombreuse, ayant pour thème les univers virtuels
et leurs interactions avec le nôtre. Il s'agit, comme le titre
l'indique, d'une réflexion approfondie sur le thème
de la consistance du Réel, qui est en train de devenir un
passage obligé de toute réflexion sur la philosophie
des sciences ou épistémologie. Mais il s'agit aussi,
en parallèle, d'étudier l'impact culturel des nouvelles
technologies, ou, comme le dit l'auteur dans son communiqué
de presse de "penser notre relation à la Machine plutôt
que nous penser comme des Machines".
La première partie du livre, "La mise en scène
du virtuel", présente à travers quelques
films ayant acquis un statut de référence (Passé
virtuel, eXistenZ, Matrix et Avalon), les principaux thèmes
développés par les auteurs de ces films, qui se retrouvent
aussi de façon moins imagée dans de nombreux ouvrages
de science-fiction. Le film plus récent S1mOne qui met en
scène un personnage virtuel est analysé ensuite. A
travers ces 4 films, tournés avec des acteurs réels
et des images réelles, évitant donc la facilité
relative de l'image de synthèse, dont on abuse en ce moment,
l'auteur recense la philosophie qui sous-tend la cosmogonie des
mondes virtuels dans la production cinématographique : notamment
la difficulté à distinguer le virtuel du réel,
la dimension mythique voire mystique de l'histoire, la récursivité
de la virtualité c'est-à-dire le fait qu'un monde
virtuel donne accès à un autre. Il étudie aussi
les répercussions de la fréquentation des mondes virtuels
sur les personnalités des personnages. Celle-ci se traduit
par la difficulté à sortir du monde dans lequel ils
sont immergés, la compulsion à faire certaines actions,
pouvant aller jusqu'à un "verrouillage" dans le
virtuel, selon le mot de Denis Berthier, qui est un peu à
l'image du verrouillage que subit le spectateur. D'une façon
générale, on retrouve l'idée qu'il est difficile,
sinon impossible de faire la preuve de ce qu'un phénomène
est réel face à son double virtuel.
Notre commentaire. Les films présentés
par MRV ont acquis en quelques années le statut de films
culte. Ils ont fondé le genre. Il s'agit de films américains,
dont les fans se recrutent principalement aux Etats-Unis ou dans
les pays fortement influencés par la culture américaine.
Cela s'explique, là comme dans les autres domaines de la
création contemporaine (SF, thrillers technologiques, espionnage)
par l'avance scientifique et technologique considérable qu'ont
pris les Etats-Unis sur le reste du monde. Les auteurs peuvent développer
des scénarios très avancés sur le plan conceptuel
sans crainte de se heurter à l'incompréhension du
public, car celui-ci est déjà averti de ce dont il
s'agit, par sa pratique de l'informatique, de l'Internet, des jeux
vidéo. On retrouve là un phénomène insuffisamment
médité en Europe, décrit par l'auteur dans
son premier livre à propos de l'informatique et des logiciels
qui façonnent notre vision du monde technique et scientifique.
On peut estimer qu'ici, par une avance technologique de même
nature, tirant sa puissance du calcul informatique, la société
américaine façonne les imaginaires et prépare,
qu'on le veuille ou non, les esprits à accepter la dominance
géopolitique américaine, qui dans une certaine mesure
n'est pas autre chose qu'un scénario virtuel proposé
au monde(1).
MRV présente les thèmes qui se retrouvent en général
dans les films américains sur le virtuel. Mais il ne pose
pas suffisamment, nous semble-t-il, la question, importante, de
l'aptitude qu'ont ou non les auteurs à imaginer des mondes
virtuels véritablement innovants. Nous avons un peu l'impression
qu'ils se répètent tous en exploitant un effet de
mode. Au début, le caractère original de ces films
leur a permis de créer leur public, en faisant sensation.
Mais se renouvellent-ils aujourd'hui ? On retrouve dans ces films
le même défaut qui a frappé les films et série
de science-fiction, chaque nouvelle uvre semblant un remake
de StartTrek ou de X.files. De plus, l'originalité n'est-elle
pas finalement plus dans la forme que dans le fond. Les thèmes
sont semble-t-il transposés du vieux fond, mélange
de mystique, de préjugés et de manque d'ouverture
aux autres sociétés, qui se retrouve depuis une cinquantaine
d'années dans toutes les formes d'expression de la société
américaine, roman et cinéma notamment. La question
nous paraît plus importante qu'il ne paraît. Pourrait-on
inventer, ou plutôt voir apparaître un virtuel qui remette
radicalement en cause les croyances et certitudes intellectuelles
établies ? Sans doute pas, si dans ce domaine comme dans
tous les autres de la création, on veut rester fidèle
à des convenances qui sont, pense-t-on, le prix à
payer pour faire un chiffre d'affaires suffisant.
Cette contrainte peut expliquer, en partie, la difficulté
à faire, au moins dans ces films, la différence entre
le réel et le virtuel, c'est qu'il s'agit un peu du même
monde. Si on était capable de laisser des agents autonomes
(comme le seraient par exemple des extraterrestres, ou des animaux),
nous proposer des versions virtuelles de leur monde à eux,
peut-être pourrions nous identifier des logiques radicalement
différentes à l'uvre. Techniquement, c'est aujourd'hui
impossible. Cependant, si on considère que la sphère
du virtuel s'étend ou à vocation à s'étendre
bien au-delà de la cognition humaine actuelle, il faut garder
cette idée en tête. Dans le fil de cette question,
et en redevenant terre à terre, on peut se demander si se
trouveraient, en Europe, ou ailleurs dans le monde, des auteurs
capables d'imaginer des mondes virtuels qui ne soient pas de simples
répétitions des uvres américaines. Tant
que cela ne se sera pas produit, les revendications européennes
à l'autonomie et à la spécificité culturelle
sonneront un peu creux.
La deuxième partie du livre, Une frontière
en question, aborde les différents sens que l'on donne
aujourd'hui au mot virtuel. Ceci permet à l'auteur d'étudier
plus en profondeur les raisons du principal phénomène
qu'il a identifié, c'est-à-dire la difficulté
à distinguer le réel du virtuel, tout au moins par
l'appel à des principes généraux(2).
Cette difficulté s'explique, nous dit-il, par le fait que
le réel et le virtuel émettent des messages sensoriels
identiques, que notre cerveau n'a pas la possibilité de distinguer.
On en a eu la preuve depuis longtemps en étudiant les images
produites par un miroir, ou diverses illusions d'optique.
Ceci pose la question de la consistance de ce que nous appelons
le réel. L'auteur rappelle opportunément à
cette occasion que pour la philosophie scientifique moderne, il
n'existe pas des entités réelles en soi ou ontologiques,
indépendantes de l'homme, que celui-ci pourrait observer
en se situant en dehors d'elles. Tout pour lui se traduit par des
représentations internes à son cerveau, qui font l'objet
de traitements différents selon l'expérience de chacun.
Il est donc important de se rendre compte que les garde-fous mis
par le bon sens traditionnel, permettant de ne pas confondre le
réel et l'imaginaire, les choses et leurs apparences, sont
en train de disparaître. Il faudra vivre dans un monde tout
différent, dont les contours apparaissent à peine.
Une deuxième question, posée par l'auteur, consiste
à se demander s'il est possible de distinguer le virtuel
du potentiel. Sa réponse est affirmative. Le virtuel, en
général, est déjà là, il est
présent ou actuel, ce qui rend difficile de le distinguer
du réel. Il reste que rien n'interdit de produire des scénarios
explorant des mondes virtuels qui soit n'existent pas encore, soit
même paraissent aujourd'hui impossibles, mais qui pourraient
se réaliser et seraient donc potentiels ? Ces scénarios
ne vont-ils pas créer les conditions favorables à
leur réalisation, dans le sens où l'on dit que ce
que l'homme imagine finit toujours pas se réaliser ?
Notre commentaire. Beaucoup de prévisionnistes
envisagent le développement exponentiel des moyens de calcul,
qui se traduira par le développement lui-même exponentiel
des applications faisant appel au virtuel. Ceci s'accompagnera de
la possibilité croissante d'interagir directement avec les
cerveaux, dans les deux sens, soit pour créer des illusions
sensorielles et cognitives, soit pour donner une consistance matérielle
aux créations de l'imaginaire. Il paraît indéniable
que, sauf catastrophe dans le développement technologique,
ces perspectives se réaliseront un jour, peut-être
même dans la première moitié de ce siècle.
Dans quels mondes vivrons-nous alors ? Les gens préféreront-ils
voyager dans des pays virtuels, reproduction ou non de pays réels,
plutôt qu'affronter les frais et les risques du tourisme sur
une planète surpeuplée et agressive. Préférera-t-on
fréquenter des partenaires artificiels, humains ou animaux
(tels le chien Aïbo de Sony) si ceux-ci offrent autant de ressources
que des êtres vivants, sans imposer leurs contraintes ? On
serait tenté de répondre par l'affirmative, quand
on voit la préférence déjà affichée
par beaucoup de nos contemporains pour l'illusion, ce que l'on appelait
jadis la vie par procuration, que dispensent notamment les médias
traditionnels (La Ferme-célébrités ?)
Une réponse simple, plutôt optimiste, à une
telle question est que l'homme a toujours construit sa niche dans
l'univers en combinant inextricablement les ressources offertes
par son organisation biologique, les constructions cognitives de
son cerveau, les ressources de ses moyens de computation et finalement
la mise en place de mondes virtuels s'enracinant dans un réel
dont on ne peut rien dire, sauf qu'il paraît riche d'infinies
possibilités (réel symbolisé aujourd'hui par
le concept de vide quantique). Plus généralement,
le monde dans lequel nous vivons serait fait d'une intrication permanente
entre le quantique, le cognitif, le biologique et le virtuel, dont
la pensée humaine contemporaine devra inévitablement
tenir compte. C'est le point de vue, indiquons-le en passant, brillamment
défendu par David Deutsch [voir
notre article] à l'égard duquel, soit dit
en passant, Denis Berthier nous paraît un peu injuste. La
différence de point de vue s'explique par le fait que, comme
pour son premier livre, Denis Berthier s'est efforcé de rester
au plus près des technologies actuelles du virtuel et d'analyser
leur impact à moyen terme. En ce sens, il est conscient de
rester en retrait par rapport à des recherches prospectives
à beaucoup plus long terme.
La
Troisième
partie du livre, "Les technologies du virtuel",
là encore, n'est pas un catalogue des technologies disponibles
aujourd'hui pour le créateur s'attaquant au virtuel. L'auteur
y décompose cependant les différentes techniques permettant
"de construire un monde virtuel et y interfacer un être
humain en lui donnant l'impression qu'il y perçoit et agit
de manière naturelle" : perception en 3 dimensions,
immersion sensori-motrice, interaction en temps réel, etc.
Il rappelle à cette occasion que ces techniques sont des
développements de ce qui a été fait à
plus petite échelle dans le multimédia éducatif
et ludique ou dans les simulateurs industriels, destinés
notamment à la formation des pilotes. La conjonction de ces
techniques conduit tout naturellement à la réalité
dite "augmentée" ("augmentée"
dans la mesure où elle utilise les techniques du virtuel
puisque toute réalité, en principe, peut-être
dite augmentée par celui qui la perçoit avec un instrument
quelconque). On aboutit à la "télé-présence"
ou "sortie du corps", qui n'ont pas là de dimension
mystique, mais signifient simplement que l'expérimentateur
est complètement détaché par le système
des pesanteurs de sa cognition habituelle. L'auteur examine dans
la suite de ces questions celle des modèles et de la modélisation,
dont il a déjà fait dans son premier ouvrage le comportement
typique de la pratique scientifique.
Ceci le conduit à ce que l'on pourrait qualifier comme un
tournant du livre, mais qui n'est que son prolongement: étudier
ce qu'il appelle le clonage de l'univers semiotico-cognitif, autrement
dit, dans l'acception qu'il donne de ce terme, l'intelligence artificielle
(AI). C'est une des spécificités de cet ouvrage, en
effet, de montrer qu'il ne faut plus désormais distinguer
les modèles mobilisant les perceptions sensorielles de ceux
s'adressant, via les agents de l'IA, aux contenus de connaissance,
qui s'adressent à "l'univers des signes, des savoirs
et de la raison". Ceci conduit l'auteur à consacrer
son chapitre 6 à ce qu'il avait nommé dans son précédent
ouvrage l' "IA symbolique", entendue comme "système
de signes dans le champ d'une combinatoire formelle leur permettant
une certaine universalité". Cette IA aboutit à
une augmentation sémiotico-cognitive du réel, qui
duplique ou complète l'augmentation sensorielle permise par
le virtuel. Ainsi par exemple le robot peut-il être considéré
comme l'habillage perceptible par les sens d'un agent virtuel opérant
dans notre monde, c'est-à-dire être considéré
comme une augmentation sémiotico-cognitive du réel
aisément perceptible du fait de son aspect humanoïde.
Le chapitre 6, dans le prolongement du premier livre, développe
une interprétation sémiotique de l'IA, qui s'oppose
aux interprétations cognitivistes habituelles. Cela permet
de faire un parallèle entre l'IA et la réalité
virtuelle, pour aboutir à l'idée d'un double interfaçage
de l'homme et de l'ordinateur : sensori-moteur et sémiotico-cognitif.
Notre
commentaire : cette partie du livre paraîtra un peu
difficile au lecteur n'ayant pas un minimum de pratique des sciences
cognitives. On en retiendra qu'elle explicite et renforce l'hypothèse
précédemment exposée, selon laquelle tout ce
qui est représentation (à partir de perceptions sensorielles)
et connaissances n'existe que par l'intermédiaire de signaux
et messages contenus dans nos neurones, et ne peut avoir de signification
en soi. Mais pourquoi alors parler de clonage, terme qui signifie
en principe reproduction à l'identique ? Mieux vaudrait parler
de construction, construction permanente et buissonnante, non exhaustivement
connaissable et, bien évidemment, non gouvernable par la
conscience. Pour l'auteur cependant, le terme de clone s'impose
car, en IA, il y a bien copie des connaissances (et, en réalité
virtuelle, copie des modèles du monde) de l'homme vers la
machine. Or, la copie a ceci de particulier que pour y parvenir,
à l'aide des méthodologies de "développement
constructif" des bases de connaissances (ou des mondes virtuels),
il y a bien aussi et simultanément construction des connaissances
(et des systèmes de modélisation du monde) de l'homme.
C'est un aspect absolument fondamental de la rétroaction
homme-machine : le clonage modifie l'original.
Quatrième
partie, "la Culture du virtuel" et Cinquième
partie, "La philosophie et le virtuel"
Dans ces dernières parties du livre, que nous ne distinguerons
pas et n'analyserons pas faute d'espace, l'auteur, dont nous avions
déjà salué la culture philosophique, replace
les considérations faites précédemment dans
le grand débat philosophique des années 1970-90, en
France tout au moins, celui de l'ordre symbolique et du structuralisme.
Rappelons seulement que la mise à jour de la concordance
des conceptions des systèmes de signes pour le structuralisme
et pour l'IA "symbolique" était déjà
un point central du premier livre de l'auteur. A l'heure du post-modernisme
et du décontructionnisme, le rapprochement permet de repérer
la place de l'IA "symbolique" au sein de débats
culturels de pleine actualité. Puis il revient sur la question
très actuelle de la consistance du réel : l'observateur
peut-il accéder à un réel en soi, dont il pourra
donner une description de plus en plus objective et précise,
notamment en utilisant les procédures de la science expérimentale
?
On sait que la plupart des gens, y compris de nombreux scientifiques,
répondent positivement à cette question ou se comportent
comme s'ils répondaient positivement. L'auteur de MRV est
suffisamment informé des travaux de ceux que l'on pourrait
appeler les constructivistes pour ne pas tomber dans cette illusion.
Il n'y a de réel que dans une relation toujours locale et
précaire entre un observateur (plus exactement sa conscience),
des observés et des instruments d'observation.
On trouvera dans ce même numéro de notre revue un article
consacré aux travaux de Mme Mugur-Schächter qui donnent,
pensons-nous, une base méthodologique originale et très
puissante pour aborder la question du réel. Appliquer cette
méthode à la résolution du problème
signalé tout le long du livre par Denis Berthier, c'est-à-dire
l'impossibilité de fond permettant de distinguer "réel"
et virtuel, tout en étant néanmoins obligé
de les distinguer en pratique pour ne pas tomber dans la confusion
mentale, nous paraîtrait un exercice tout à fait indispensable.
Il faudrait en ce cas traiter chaque entité dont on se demandera
si elle est réelle ou virtuelle, au sens du langage courant,
comme une des nombreuses entités-objets dont parle la physique
quantique, en utilisant la méthode d'élucidation pratiquée
par cette dernière, et magistralement exposée par
Mme Mugur-Schächter. Restera cependant à traiter la
question de l'existence et de la nature de la conscience de l'observateur-acteur,
évoquée rapidement par Denis Berthier, qui pour sa
part développe en fin d'ouvrage une conception néo-structuraliste
de la philosophie bouddhique de la Vacuité(3).
Cette question est désormais incontournable dès que
l'on prétend parler du réel.
Bref, nous espérons que notre trop rapide commentaire du
livre donnera au lecteur l'envie de s'y plonger. Il y trouvera avec,
espérons-le, le plus vif intérêt, les prolongements
philosophiques qui sont absents des ouvrages habituellement consacrés
à la réalité virtuelle.
Notes (1) On
dira que le succès de la série des Harry Potter et
produits dérivés représente une manifestation
résurgente de ce que certains décrivent comme une
vieille culture européenne. Mais ce n'est pas le cas. C'est
en fait, comme certains critiques l'ont montré, une apologie
du capitalisme libéral à l'américaine, tous
les bons ayant une forte pratique entrepreneuriale et tous les mauvais
un côté bureaucratique visant à ridiculiser
le concept de service public. De plus, le thème de la sorcellerie
sous-tend une vision du démoniaque typique des côtés
les plus noirs de l'inconscient anglo-saxon, encore à l'uvre
aujourd'hui à travers la politique des conservateurs américains.
Harry Potter ne devrait en aucun cas, selon nous, être considéré
comme représentatif des valeurs européennes, malgré
son succès en Europe.
(2)En effet, dans
la pratique, sauf chez les personnalités psychiquement déséquilibrées,
cette possibilité n'est pas mise en défaut. On distingue
toujours, par une sorte d'intime conviction, telle situation réelle
d'une situation virtuelle censée lui correspondre. Cela tient
en partie sans doute au fait que la première est persistante
et globale, contrairement à la seconde, limitée dans
le temps et dans l'espace, faute de moyens techniques.
(3) Sur la question
de la relation entre les religions asiatiques et les sciences, on
pourra lire du Pr. Allan Wallace, récemment invité
à Paris par le CREA/CNRS, et fondateur de l'Institut de Santa
Barbara pour l'étude interdisciplinaire de la conscience,
l'ouvrage The Taboo of Subjectivity: Toward a New Science of Consciousness,
Oxford University Press, 2000. Pour notre part, nous restons sceptiques.
http://www.alanwallace.org/.