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Richard
A. Posner est juge de Cour d'appel aux Etats-Unis (U.S. Court
Appeals for the Seventh Circuit) et enseignant à la
Law School de l'Université de Chicago . Il a écrit
de très nombreux ouvrages, sur divers sujets juridiques
et de société, notamment sur le cas Clinton-Monica
Lewinsky.
Il n'hésite pas
à intervenir avec autorité sur des sujets dépassant
largement ses compétences juridiques. Il y apporte,
comme dans le cas de Catastrophe, examiné ici, un souci
scrupuleux de faire appel au plus grand nombre de sources
documentaires possible.
Pour en savoir
plus Page personnelle
http://home.uchicago.edu/~rposner/ The Becker-Posner
Blog http://www.becker-posner-blog.com/
Ce blog qui porte sur des sujets de politique générale
et internationale est intéressant compte tenu de la
personnalité des auteurs et du soin qu'ils prennent
à s'expliquer.
De plus en plus de personnes sont sensibles aux grands et très
grands risques menaçant l’humanité ou plus
généralement la vie sur Terre dans les prochaines
décennies. Ceci tient à plusieurs raisons, de bonnes
et de moins bonnes. Les bonnes raisons de cette prise de conscience
découlent de la globalisation de l’information relative
aux phénomènes susceptibles d’affecter la
planète. Chacun perçoit que des événements
apparemment isolés et ponctuels interagissent de façon
systémique. L’ignorance et la légèreté
ne devraient plus être de mise, compte tenu des répercussions
de grande ampleur que peuvent avoir des comportements anodins.
Les mauvaises raisons viennent de ce que le goût de prophétiser
des catastrophes, qui ne date d’ailleurs pas d’hier,
a toujours éveillé dans les esprits des échos
profonds et souvent irrationnels, que certains se complaisent
à amplifier aujourd’hui en faisant appel à
toutes les ressources, textes et images, des médias modernes.
Nous
avons déjà dans cette revue donné la parole
à deux prophètes de la catastrophe annoncée,
le cosmologiste anglais Martin
Rees et l’ingénieur français Jacques
Blamont). L’un comme l’autre sont d’un
pessimisme extrême. Ils annoncent comme très probable
la mort des civilisations telles que nous les connaissons, avec
leurs grands mérites et leurs non moins grands défauts.
Mais ils ne le font pas sans arguments sérieux. Bien entendu,
on ne se trouve pas là en face de connaissances scientifiques
gravées dans du marbre (lesquelles n’existent d’ailleurs
nulle part) mais de perspectives de catastrophes ayant de grandes
probabilités (si ce terme veut dire quelque chose) de se
produire à relativement court échéance. Le
lecteur peut donc espérer que de tels livres provoqueront
des réactions permettant d’éviter le pire.
L’expérience
montre cependant – y compris sous la forme des messages que
certains de nos lecteurs ont bien voulu nous adresser – que
ces pronostics ne sont généralement pas pris au sérieux.
Même si intellectuellement les individus admettent la possibilité
du risque, ils ne sont pas prêts pour éviter le pire
à changer en profondeur leur façon de produire et
de consommer. A plus forte raison est-ce le cas des entreprises
et des Etats. L’exemple des politiques de contrôle de
la production des gaz à effet de serre est très démonstratif.
Les principaux responsables de cette production, Etats-Unis en tête,
persistent à ne rien vouloir changer dans leurs pratiques
techniques et économiques. Ils pourraient difficilement dire
de façon plus claire aux futures victimes du réchauffement
qu’ils se fichent éperdument de ce qui pourra bien
se produire dans l’avenir, même si la Terre se transforme
en une espèce de Vénus torride ou en une boule de
glace (Snow-ball earth). L’essentiel est pour eux de conserver
leurs bénéfices immédiats.
Aussi
bien, l’égoïsme de ceux qui refusent de prendre
en considération les risques pour ne pas avoir à s’engager
dès maintenant dans des politiques de restriction ou d’assurance
est si détestable que notre sympathie ne peut qu’aller
à leurs contradicteurs. C’est-à-dire aux esprits
courageux qui, bien qu’accusés de catastrophisme systématique,
recensent ces risques et proposent des méthodes préventives.
A voir comment la conjonction des intérêts jouisseurs
se mobilise pour leur couper la parole, on se sent obligé
de les écouter et de les faire écouter. C’est
la raison pour laquelle nous évoquons à nouveau la
question à propos du livre (non traduit en français)
que vient de faire paraître le juge américain Posner.
Bien que celui-ci fasse partie de l’establishment culturel
américain, son travail lui suscite tellement de critiques
de la part des gros intérêts économiques, à
en croire les revues de presse, qu’il mérite toute
notre attention.
Un
très large recensement
Pourquoi
un juge traiterait-il de questions de risques ? Parce que la prévention
des catastrophes et la réaction à leurs conséquences,
quand elles se produisent, devraient aujourd’hui faire partie
des préoccupations politiques majeures de la communauté
internationale, y compris en termes de finances et de droit. Ce
qui a été fait, avec plus ou moins de succès,
en matière de prévention d’un conflit nucléaire
lors de la guerre froide devrait être repris et généralisé
aujourd’hui à de nombreux autres sujets.
On
ne reprochera donc pas à Richard Posner de « recenser
large », si l’on peut dire. Il n’y a pas de raison
d’exclure des risques jugés comme lointains ou hautement
improbables, tels que ceux découlant de la rencontre de la
Terre avec un astéroïde(1).
De même, les risques de manipulations maladroites ou terroristes
dans le domaine des biotechnologies ou des nanotechnologies ne sont
pas à exclure. Au contraire. C’est en les prenant en
considération et en s’efforçant de se prémunir
contre eux, comme on l’a fait dans le domaine de l’atome,
que les recherches pourront progresser. Même l’hypothèse,
généralement rejetée par les physiciens, de
la création d’un « strangelet » lors des
collisions de particules à haute énergie, doit être
envisagée(2).
Il serait irresponsable de ne pas le faire.
Il
est donc normal et même indispensable de poursuivre et étendre
l’exercice consistant à s’efforcer de prévoir
le plus précisément possible les risques majeurs menaçant
l’humanité. On peut d’ailleurs être assuré
à cet égard d’en oublier, voir de ne pas attacher
d’importance aux plus évidents et aux plus immédiats(3).
Cela tient au fait que les systèmes complexes, on le sait
maintenant, sont imprévisibles. A tous moments le meilleur
comme le pire peuvent en émerger. On ne prend généralement
conscience de l’émergence que lorsqu’elle s’est
produite.
Mais
la question n’est pas là. Elle est de savoir ce que
l’on fera effectivement pour minimiser les risques dûment
prévus. La précipitation et la démagogie politicienne
ne devraient pas être de mise. Comme toute politique de précaution
ou d’assurance a un coût, il faut s’efforcer de
multiplier les évaluations et d’en faire de véritables
questions de société. Se pose alors la question de
la compétence et de la bonne foi des personnes et des sources
d’information auxquelles l’on s’adresse. Richard
Posner, dans son ouvrage, insiste à juste titre sur la nécessité
de provoquer de vastes confrontations interdisciplinaires. Il faut
faire appel en priorité aux experts scientifiques proprement
dits. Ils ne sont jamais objectifs, on le sait bien, mais ils le
sont bien plus que les représentants des lobbies industriels
qui s’efforcent, comme on le voit à propos des changements
climatiques, de ridiculiser leurs prévisions. Il faut aussi
leur associer des juristes, des économistes, des sociologues,
susceptibles de faire valoir tous les aspects des solutions à
envisager.
L’auteur,
comme dans ses précédents ouvrages, manifeste une
grande confiance dans le débat citoyen autour de normes juridiques.
Il propose, au cas par cas, des perspectives permettant d’évaluer
et de minimiser les risques les plus grands. Ce faisant, il mécontentera
beaucoup de gens différents. Ainsi, dans certains cas, il
propose de réduire la liberté de décision des
Etats – notamment en matière de lutte contre le réchauffement
global – ce dont la Maison Blanche ne veut évidemment
pas entendre parler. Dans d’autres cas, il recommande d’étendre
les mesures de contrôle des activités individuelles
au détriment des libertés publiques. Il propose aussi
de soumettre à plus de surveillance les activités
des laboratoires civils et militaires. Il voudrait enfin des réformes
en profondeur du système éducatif et de protection
sociale afin d’y inclure la prévention des grands risques.
Mais
qui prendra de telles initiatives ? Qui induira de telles confrontations
? Normalement, la responsabilité devrait en incomber aux
autorités politiques nationales et internationales. On pense
notamment au rôle que des comités rattachés
aux Nations Unies devraient dorénavant jouer, comme c’est
déjà le cas en matière de santé publique,
de lutte contre la faim ou de politiques de population. Mais est-il
réaliste d’espérer que cela puisse être
effectivement le cas ? Les choses évolueront sans doute beaucoup
plus lentement, peut-être, comme le pensent Rees et Blamont
précités, trop tard. Mais comment faire autrement
?
C’est
en fait la prise de conscience en profondeur de certains grands
risques par la population, suite à d’innombrables publications,
colloques, manifestations, qui pourra entraîner une inflexion
de la route du navire Humanité. On le voit à propos
de l’effet de serre où, même aux Etats-Unis,
de plus en plus de gens contestent la volonté de non-changement
jusqu’ici affichée par les intérêts politiques
et économiques au pouvoir. A cet égard, le rôle
d’un livre comme Catastrophe, bien que non immédiatement
appréciable, sera probablement plus important que ne le pensent
les critiques superficielles(4).
Notes (1)
Les risques sont loin d’être nuls. Selon Ciel et Espace
: « le 26 octobre 2028, l’astéroïde 1997
XF11 croisera la route de la Terre à 18 h 30 GMT, à
une distance comprise entre 400 000 km et moins de 48 000 km (c’est-à-dire
aux alentours des satellites en orbite géostationnaire).
“Les derniers calculs d’orbite montrent que, dans un
peu plus de trente ans, il est pratiquement certain que l’objet
passera à une distance inférieure à celle de
la Terre à la Lune. Les risques d’une collision sont
faibles mais ne peuvent pas être totalement écartés”
selon Brian Marsden, directeur du Bureau central des télégrammes
astronomiques de l’Union Astronomique Internationale. La collision
entre la Terre et 1997 XF11, à la vitesse de 60 000 km/h,
pourrait provoquer un dégagement d’énergie de
300 000 mégatonnes — près de vingt millions
de fois la puissance de la bombe lancée sur Hiroshima. Depuis,
de nouveaux calculs d’orbite ont été présentés,
qui éloigneraient le géo-croiseur de la Terre. Mais
rien ne peut être affirmé avec certitude, sauf qu'une
catastrophe de cette nature se produira nécessairement (http://www.cieletespace.fr/front/default.asp?name=/front/
savoir/archives/visu_article.asp?numBiblio=1428) (2)
Le Relavistic Heavy Ion Collider (RHIC) en service depuis 2000 au
Brookhaven National Laboratory, vise à produire des densités
d’énergie suffisantes pour générer un
nouvel état de matière hadronique, un plasma de Quark-Gluon.
Il pourrait en résulter la production d’une matière
négativement chargée de quarks « étranges
» (un strangelet) telle qu’on la trouverait au cœur
des étoiles à neutrons. Le « strangelet »
ainsi formé pourrait de proche en proche accréter
les noyaux atomiques ordinaires et en principe transformer la Terre
en une sphère hyperdense de quelques centaines de mètres
de diamètre. (voir http://wired-vig.wired.com/wired/archive/8.05/rhic.html
et, pour plus de détail, y compris avec des calculs de risque
http://chess.captain.at/strangelets-matter.html).
La même aventure pourrait se produire dans le futur LHC du
CERN à Genève. (3)
Pensons à la pandémie de grippe aviaire, souvent évoquée
dans notre revue, dont la prévention ne mobilise que faiblement
encore les autorités de santé mondiales. (4)
La critique qu’en donne Olivier Postel-Vinay dans la Recherche,
Mars 2005, p. 90, nous parait sur ce plan à la limite de
l’irresponsabilité.