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Nous
avons, depuis le lancement de cette revue il y a cinq ans, souligné
les difficultés qu'éprouve la philosophie, surtout
telle qu'elle enseignée en France, à tenir compte
de la façon dont les sciences modernes se représentent
le monde. Cela tient d'abord à la culture scientifique pratiquement
inexistante de la plupart des philosophes, anciens comme jeunes.
Cela tient aussi à une certaine morgue de la discipline,
dont les représentants pensent ne devoir trouver de matière
à philosopher que dans leurs propres traditions intellectuelles
– dont l'histoire de la philosophie depuis les Grecs jusqu'à
nos jours fournit la principale ressource. Certes, un petit nombre
de philosophes enseignent ou étudient l'épistémologie,
mais celle-ci est plus orientée vers l'histoire de la pensée
scientifique que vers la réflexion sur les modes d'acquisition
de la connaissance. La logique, quand à elle, reste enfermée
dans un formalisme qui lui donne une apparence de scientificité,
mais qui n'aborde en rien les problèmes rencontrée
par les sciences en train de se construire. Notons que dans la littérature
anglo-américaine, le nombre de philosophes ou se disant tels
qui abordent avec compétence les questions scientifiques
est beaucoup plus grand. Nous avons d'ailleurs présenté
plusieurs de leurs ouvrages dans notre rubrique Publiscopie.
Cela résulte en partie du fait que les études sont
moins cloisonnées par disciplines dans le monde anglo-saxon
que dans les pays latins. De plus les auteurs sont tous compétents
en informatique, ce qui les aide à acquérir l'ouverture
à l'esprit scientifique qui manque aux philosophes de formation
littéraire(1).
Dans le même temps, nous n'avons pas manqué de mettre
en valeur les très nombreuses intrusions dans le domaine
philosophique faites par des scientifiques de plus ou moins grande
notoriété. Certaines de ces intrusions sont involontaires,
en ce sens que se dégage de leurs travaux, méthodes
employées ou résultats obtenus, des conclusions qui
relèvent au moins en partie du champ de la réflexion
philosophique. Mais le plus souvent ces scientifiques sont parfaitement
conscients de la portée philosophique de leurs hypothèses
ou théories. Ils n'hésitent pas à la mettre
en valeur et souvent à la prolonger par des spéculations,
souvent de type métaphysique, qui trouvent dans le grand
public des retentissements importants, où les effets de mode
ne sont pas absents. Quand ceci se fait à grande échelle,
comme ce fut le cas à propos des premières conclusions
philosophiques de l'Ecole de Copenhague dans le domaine de la mécanique
quantique, les philosophes ne peuvent rester indifférents
et se saisissent des questions évoquées, en apportant
souvent d'ailleurs aux débats, faute d'une culture scientifique
suffisante, plus de confusion que de clarté.
Cependant jusqu'à présent, à notre connaissance,
il ne s'était pas trouvé, du moins en langue française,
aucun auteur connaissant assez à la fois la science et la
philosophie, y compris dans leurs développements les plus
récents, pour tenter un panorama général de
ce que pourrait être une conception générale
du monde faisant la synthèse des enseignements de ces deux
grands modes de pensée. Les philosophes de la Nature du siècle
des Lumières savaient le faire, même s'ils faisaient
une part trop belle à l'idéalisme. L'art s'en est
perdu, sous le prétexte généralement évoqué
que les sciences sont trop diverses et complexes pour pouvoir être
appréhendées globalement par un regard se voulant
philosophique. Or nous avons, en lisant le livre de Alain Stahl
présenté ici, la preuve que l'exercice, bien que difficile,
n'a rien d'impossible à quelqu'un s'intéressant sérieusement
au sujet et acceptant par conséquent d'y passer beaucoup
de temps.
Quelques définitions
Nous emploierons, dans la présentation de l'ouvrage
d'Alain Stahl, des termes courants mais parfois ambigus.
Il vaut mieux préciser la définition, toute
subjective, que nous leur donnons ici. Ce n'est pas nécessairement
d'ailleurs celle qui leur donnerait l'auteur.
Matérialisme : par matérialisme,
nous entendons la conviction intuitive (on pourrait aussi
parler de croyance) selon laquelle tout ce qui existe, y
compris l'esprit, est d'origine et de nature matérielle,
la matière elle-même étant entendue
comme l'univers physique sous ses différents aspects,
incluant la vie et la conscience humaine. Dire que le matérialisme
est une croyance veut dire que les matérialistes,
même scientifiques, ne prétendront pas utiliser
la science pour prouver l'inexistence de Dieu ou la fausseté
du spiritualisme. Ils se borneront à exclure dans
leurs représentations du monde toute référence
à une transcendance de type surnaturel ou divin.
Mais rien ne les empêchera de s'interroger, en termes
scientifiques, sur les fondements de cette intuition ou
croyance matérialiste qu'ils observent en eux, analogue
finalement aux croyances inspirant les spiritualistes. Inutile
de dire que nous nous rangeons dans cette catégorie
de pensée. On pourrait ne pas distinguer entre matérialisme
et athéisme, sauf à dire que celui-ci est
une forme de matérialisme de combat qui veille à
lutter contre les intrusions du spiritualisme, souvent lui-même
de combat, dans le domaine scientifique.
- Idéalisme ou spiritualisme : conviction
intuitive ou croyance selon laquelle le monde matériel
est transcendé par une présence ou un Etre
immatériel, qui se révèle généralement
par des Paroles ou Ecrits s'imposant aux croyants. Ces prétendues
révélations, dans beaucoup de cas, leur imposent
de refuser telle ou telle hypothèse ou théorie
scientifique qui viendrait en contradiction avec elles.
- Métaphysique : après la
physique. On peut distinguer une métaphysique matérialiste,
qui ferait appel pour combler les ignorances actuelles de
la connaissance scientifique à des hypothèses
non encore démontrables par des preuves scientifiques
expérimentales mais qui ne postulerait pas l'existence
d'entités spirituelles, et une métaphysique
idéaliste qui expliquerait les indémontrables
scientifiques par l'existence de telles entités spirituelles.
Cette dernière se situerait alors volontairement
hors du domaine scientifique puisqu'elle renoncerait d'une
certaine façon à mener l'investigation scientifique
dans les domaines concernés. Elle ne serait donc
pas recevable par les matérialistes et moins encore
par les scientifiques matérialistes. Dans le premier
sens, tous les scientifiques nourrissent, explicitement
ou non, une métaphysique matérialiste qui
leur sert de guide dans la formulation de leurs hypothèses.
- Philosophie : réflexion critique
générale sur les concepts, les idées
et les comportements. La philosophie fait appel à
d'innombrables critères dont certains peuvent ressortir
de la science et de la métaphysique, d'autres non.
Elle est inséparable de la pensée, à
qui elle donne sa dignité. Mais d'une façon
générale, on retrouvera la distinction précédente,
entre une philosophie d'inspiration matérialiste
et une philosophie d'inspiration spiritualiste.
- Epistémologie : branche de la
philosophie qui s'interroge sur les méthodes et les
fondements de la connaissance scientifique. Pour nous, l'épistémologie
ne se confondra pas avec l'histoire des sciences, qui relève
d'un esprit différent – bien qu'indispensable.
LPrésentation
L'ouvrage
est le produit, singulier, d'une aventure humaine elle-même
singulière. La biographie d'Alain Stahl nous apprend en effet
qu'après une vie professionnelle consacrée au monde
de l'industrie et des affaires, il a décidé d'approfondir
sa connaissance des sciences contemporaines afin d'en extraire un
regard philosophique et plus particulièrement épistémologique
sur le monde et sur l'homme. Pour cela il a soutenu en 1994 une
thèse de doctorat en philosophie des sciences qui lui a permis
d'ordonner son approche épistémologique des sciences
et des techniques et qui lui a ouvert d'intéressants contacts
universitaires. De cette thèse, poursuivie depuis par d'innombrables
lectures, entretiens et réflexions, il a tiré l'ouvrage
que nous examinons ici. Il faut ajouter que la rédaction
de cet ouvrage, paru en 2004, n'a pas été pour lui
la fin de ses recherches. Il met en ligne sur son site web personnel
de nouvelles propositions et actualisations intéressant divers
chapitres du livre. Ceci fait de l'ouvrage - nous y reviendrons
- une véritable encyclopédie critique de l'ensemble,
ou presque, des sciences modernes, à l'exception, nous prévient-il,
de cette partie des sciences humaines et sociales qui relèvent
plus de l'essai littéraire et politique que de la science
expérimentale.
L'ouvrage présente un autre caractère remarquable.
L'auteur a manifestement lu dans le texte, très souvent en
anglais, un nombre extraordinairement grand d'ouvrages et d'articles
scientifiques, dans tous les grands domaines de la science contemporaine,
y compris, nous l'avons dit, dans leurs derniers développements
et questionnements. Mais il ne s'est pas borné à les
lire. Pour le plus grand nombre d'entre eux, il nous en donne, en
quelques lignes il est vrai, un résumé critique, quelquefois
marqué d'ironie cinglante, qui les replace dans le déroulement
de son propre raisonnement. Le lecteur n'est pas évidemment
obligé de partager tous ses jugements. Mais son travail nous
incite à distinguer notamment ce qui relève de véritables
avancées conceptuelles (même lorsque les hypothèses
correspondantes ne sont pas encore prouvables expérimentalement,
comme c'est le cas de la théorie des cordes) et ce qui relèverait
plutôt de la métaphysique voire du simple imaginaire
(même lorsque grâce à une bonne politique de
communication les hypothèses concernés ont bénéficié
d'un large accueil dans les milieux intellectuels…pensons
par exemple au principe anthropique). Plus généralement,
la présentation comparée des différentes théories
et écoles de pensée à laquelle l'auteur se
livre permet au lecteur, sans efforts excessifs, de se donner le
regard encyclopédique qui lui manque lorsque ledit lecteur
n'a pas eu le temps lui même de se référer directement
aux scientifiques cités.
La
contrepartie d‘un tel travail, condensé dans seulement
220 pages, est que l'auteur, malgré plus de 300 notes explicatives,
n'approfondit aucune définition et ne justifie que très
rapidement ses jugements, que certains jugeront parfois péremptoires.
Pour saisir toute la portée de ce livre, il faudrait en pratique
avoir soi-même lu de façon critique un grand nombre
des textes référencés. Plus généralement,
il faudrait disposer d'une culture scientifique générale,
allant des mathématiques (dont Alain Stahl est fervent) jusqu'à
la biologie, aux neurosciences et aux sciences de la complexité
et de l'auto-organisation –en passant par la physique quantique
et la cosmologie, matières arides s'il en fut pour la plupart
des personnes. Cette culture doit inclure les moindres nuances du
vocabulaire. On peut craindre alors que l'ouvrage, destiné
en principe aux philosophes et plus généralement à
un lecteur aux connaissances scientifiques nécessairement
limitées, ne trouve pas son public(2).
Il risque de n'intéresser en fait que les ingénieurs
et scientifiques ayant, comme l'auteur lui-même, la volonté
d'approfondir les composantes épistémologiques de
leurs connaissances. Nous pensons que c'est le cas de nos lecteurs.
C'est la raison pour laquelle nous le leur présentons, et
les incitons à le lire. Mais, comme nous le suggérerons
en conclusion, il serait intéressant que l'auteur poursuive
son effort de médiation en complétant avec les méthodes
de l'hyper-texte sur Internet, ce travail actuel par un plus grand
nombre d'explications.
Notre
présentation de l'ouvrage peut se limiter à ces quelques
paragraphes. Le livre n'appelle pas de commentaires particuliers.
Il faut simplement le lire, de bout en bout de préférence.
On verra progressivement s'élaborer, de chapitre en chapitre,
l'image du monde et de l'homme autour de laquelle toute philosophie
avertie des sciences devrait être construite aujourd'hui.
Il s'agit d'une image bâtie sur un fonds considérable
de problèmes non élucidés à ce jour.
L'auteur se garde bien de tous jugements optimistes sur la validité
des résultats obtenus par les différentes sciences
qu'il aborde. Il montre en général les points faibles
et les incertitudes, voire les indécidables ou limites absolues
à la connaissance que ces sciences rencontrent. En l'absence
de certitudes avérées (celles-ci sont-elles concevables
d'ailleurs), l'auteur pose nombre de questions, lesquelles constituent
autant d'incitations à de jeunes chercheurs pour continuer
à approfondir les thèmes douteux. C'est très
roboratif et stimulant.
Discussion
et questions
Ajoutons
que l'auteur fournit sur son site, référencé
ci-dessus, un synopsis qui renseignera amplement sur la suite des
matières abordées, c'est-à-dire répétons-le,
sur la quasi-totalité des sciences actuelles . Nous réserverons
donc la seconde partie de cet article à quelques questions
intéressant certaines des positions philosophiques de l'auteur.
Peut-on faire de la bonne science en étant spiritualiste,
par exemple en adoptant l'hypothèse dualiste dans le problème
corps-esprit ou en assimilant le Big Bang à un acte divin
créateur ? On sait que de très nombreux bons scientifiques
sont spiritualistes, mais en général ils font un départ
strict entre leurs croyances et leurs recherches afin que les premières
ne contaminent pas les secondes. Peuvent-ils cependant éviter
vraiment cette contamination ? On sait qu'aujourd'hui, les faux
prophètes de la science (voir la recension que nous venons
de faire de l'ouvrage collectif «Les
matérialismes et leurs détracteurs»)
multiplient les intrusions spiritualistes sinon mystiques dans la
recherche scientifique et l'enseignement des connaissances, le phénomène
culminant actuellement avec ce qui aurait été inconcevable
il y a quelques années, c'est-à-dire le succès
du mouvement politico-religieux (on ne parlera pas de science à
son propos) dit de l'Intelligent Design. Les intégristes
musulmans font de même à l'encontre des théories
scientifiques réputées par eux contraires aux «
dits » de Mahomet, dont ils voudraient proscrire l'enseignement
dans les écoles publiques. Alain Stahl n'aborde pas directement
cette question de la compatibilité des philosophies spiritualistes
et des philosophies inspirées par le développement
des sciences contemporaines. On peut cependant supposer qu'il se
rangerait, en conscience, dans les rangs des philosophes matérialistes.
Qu'en est-il de la question du réel en soi ou ontologique
? Le livre adopte, sauf erreur, une position que nous qualifierions
de « relativiste » : la science, selon lui, même
si elle fait l'hypothèse qu'il y a quelque chose et non rien
derrière ce qu'elle induit de l'univers, ne croît pas
au caractère objectif et définitif du monde tel qu'elle
le représente par ses observations et les lois suggérées.
La plupart des scientifiques considèrent d'ailleurs que la
science, limitée par les possibilités du cerveau humain
et de ses appareils, ne pourra jamais décrire un supposé
univers en soi. Mais nous aurions aimé voir l'auteur développer
ce point de vue, en s'appuyant par exemple sur l'approche épistémologique
inspirée de la physique quantique, proposée par la
physicienne Mioara Mugur-Schächter, dont nous avons plusieurs
fois traité dans cette revue.
Plus généralement, il nous semblerait utile de bien
distinguer entre le réel en soi, réputé inconnaissable
et indescriptible (il pourrait dans son fondement se confondre avec
le vide quantique, par essence indéterminé –
l'auteur parle d'aléatoire) et le réel construit par
les activités biologiques et humaines. On pourrait alors
parler d'une approche constructiviste, qui considère que
ces activités, nées au sein de la complexification
de la matière origine au sein de notre univers local, constituent
des mondes relatifs à nous, dont nous sommes d'ailleurs parties
et qui sont nécessairement pour nous des réalités
dont la science doit tenir compte. Mais alors en ce cas, la science
ne découvre pas ces « réalités »
puisqu'elles n'existeraient pas avant elle. Elle se bornerait à
« construire » des mondes néguentropiques, aux
destins incertains mais qui nous intéresseront nécessairement.
Toutes les perspectives offertes actuellement par l'intelligence
artificielle évolutionnaire et la robotique autonome –
dont Alain Stahl ne parle pratiquement pas - s'inscrivent dans cette
démarche, y compris la « Singularité »
pronostiquée par un visionnaire tel Ray Kurzweil (voir notre
présentation de son dernier livreThe
Singularity is Near). Il s'agirait d'un monde nouveau,
réel au sens second, qui émergerait progressivement,
dans notre temps et dans notre espace, et qui, sur notre Terre,
intéresserait en termes différents aussi bien les
termites, grands constructivistes s'il en est, que les humains.
Mais s'agit-il là de science, de métaphysique ou même
de mystique?
Toujours en ce qui concerne le réalisme, le lecteur s'étonnera
sans doute de constater l'attachement de l'auteur à un véritable
réalisme des essences, de type platonicien, quand il aborde
ce qu'il appelle les réalités des mathématiques.
Certains le soupçonneront d'être si bon mathématicien
qu'il ne prend pas assez de recul par rapport aux fondements de
cette discipline. Certes, des mathématiciens émérites,
tel Alain Connes, « croient » à l'existence de
ce que ce dernier nomme des mathématiques archaïques,
existant en dehors de l'homme et que le mathématicien peut
contribuer à découvrir et formaliser dans son langage.
Mais n'est-ce pas une mythologie parmi d'autres ? Il est plus simple
de constater que certains animaux et en tous cas les hommes ont
acquis au cours de l'évolution la capacité génétique
de faire un peu d'arithmétique et de géométrie
rudimentaire. Sur ces bases, la culture humaine a développé
les langages mathématiques comme elle a développé
d'autres langages permettant de représenter le monde. Mais
notre cerveau voit des structures mathématiques de la même
façon qu'il voit les couleurs et entend les sons. Il s'agit
de constructions neuronales. Il n'y a pas plus de raison de s'étonner
de constater que l'univers parait mathématisable qu'il n'y
en a de s'étonner de voir qu'il comporte des couleurs et
des sons, à partir desquelles on peut construire des modèles
tout à fait pertinents.
Sur la conscience volontaire et le libre arbitre, nous n'avons pas
bien compris la position de l'auteur. Peut-on ou non parler de libre-arbitre
dans l'absolu ? Faut-il seulement considérer, selon une position
philosophique d'ailleurs ancienne et que nous partageons pour notre
part, que nous nous croyons libres parce que nous n'avons pas conscience
des déterminants externes et internes de nos actions et de
nos pensées – le cerveau, en particulier, n'ayant pas
de capteurs internes lui rendant compte de son propre fonctionnement
quand il travaille sur le mode conscient volontaire ? L'auteur,
qui n'a pas abordé les perspectives de la conscience artificielle,
n'évoque pas les éventuelles réponses que pourraient
apporter à ces questions de futurs automates autonomes conçus
pour être conscients et « libres ». Quant à
dire qu'il est possible d'étudier de façon expérimentale
la façon dont se prennent les décisions, ne fut-ce
que celle consistant à lever le bras- on peut en convenir
(voir
par exemple le livre d'Alain Berthoz). Mais on ne voit
pas en quoi de telles études pourraient conforter l'hypothèse
– à notre sens – mythique, d'une liberté
ou d'un indéterminisme fondamentaux, dans le monde macroscopique
non quantique qui est le nôtre.
Il
nous semble qu'un point supplémentaire doit être abordé.
L'auteur a exclu explicitement de son étude les sciences
humaines et par extension ce qui relèverait de diverses formes
de philosophies morales et politiques. On comprend qu'il ne veuille
pas aborder les innombrables débats conduisant à mettre
en cause, sinon en procès, la science sous prétexte
qu'elle ne serait pas conforme aux prescriptions de telles ou telles
de ces philosophies. Néanmoins, on voit tous les jours les
obstacles que rencontrent les recherches quand elles ne bénéficient
pas d'un minimum de consensus social ou quand elles heurtent directement
un préjugé, fut-il qualifié d'éthique.
Ainsi, pour ne citer que deux exemples, opposés, l'interdiction
faite dans de nombreux pays occidentaux aux recherches sur le clonage
thérapeutique (voir
notre actualité du 23 septembre dernier) ou l'opposition
violente manifestée par les "défenseurs des droits
de l'animal" aux expériences utilisant des animaux vivants.
S'agit-il d'un envahissement insupportable du domaine scientifique
par des philosophies voire des idéologies ou la saine manifestation
du débat démocratique concernant les fins et les moyens
de la science? Ne faut-il pas aborder ces questions dans un livre
consacré aux relations de la science et de la philosophie,
quitte à lui donner des dimensions incompatibles avec un
ouvrage de taille ordinaire?
Conclusion
Nous voudrions en conclusion faire à l'auteur une suggestion
qui, semble-t-il, pourrait répondre à son voeu de
transformer son travail en une oeuvre véritablement collective,
c'est-à-dire rassemblant de nombreuses contributions n'y
figurant pas actuellement ou inaccessibles. Nous avons vu que le
livre constitue une remarquable encyclopédie des connaissances
actuelles mais qu'il pèche, faute de temps et de moyens à
la disposition de l'auteur, par la brièveté sinon
l'inexistence des définitions et présentations détaillées
qui le rendrait utile à un plus grand nombre.
Nous pensons que, sur le modèle de l'encyclopédie
Wikipédia ou du réseau de type Global Brain proposé
par le KursweilAI.Net (http://www.kurzweilai.net),
l'auteur pourrait l'enrichir considérablement en publiant
sur Internet son livre ou les principaux extraits de celui-ci, accompagné
de liens hyper-texte permettant aux lecteurs d'obtenir à
la demande des informations complémentaires. Celles-ci seraient
fournies par lui ou par des contributeurs volontaires dont il assurerait
le tutorat. D'ores et déjà les annexes qu'il a mises
en ligne constituent une esquisse de la procédure évoquée
ici (annexes dont certaines il est vrai paraissent bien techniques
pour éclairer un lecteur non scientifique). Alain Stahl objectera
qu'il s'agirait d'un travail trop ambitieux pour un homme de son
âge, mais nous sommes persuadés qu'il n'en serait rien.
Notes
(1) Il est évident que ce tableau est
un peu caricatural. Nous avons ici même, par exemple, plusieurs
fois relevé les commentaires pertinents faits par de jeunes
philosophes à tel ou tel nouvel aspect de disciplines traditionnelles,
comme la biologie ou la cosmologie. Je pense notamment à
des articles publiés dans des numéros hors-série
de la Revue Sciences et Avenir, pourtant peu renommée dans
les cercles philosophiques traditionnels. On ne négligera
pas non plus l'apport incontestable de petits groupes de pensée
tels que l'Institut Interdisciplinaire d'Etudes Epistémologiques
ou la Commission Sciences de la Fédération Nationale
de la Libre-Pensée.
(2) Beaucoup de gens, par exemple, ne feront pas
sans explications approfondies la différence entre formulations
dites équivalentes (cf. note 19) du concept de cause, le
newtonien (F= m x gamma), le lagrangien et l'hamiltonien.
Complément
au 10/10/05
Nous
avons reçu de l'auteur, que nous remercions, ces quelques
commentaires qui complètent utilement le présent compte-rendu.
Nous communiquerons l'adresse mel de Alain Stahl à ceux de
nos lecteurs qui souhaiteraient correspondre avec lui. AI.
"
Vous parlez d'abord – avec raison - de l'aspect encyclopédique
de mon livre. C'est un mot ambigu : entre d'Alembert et certains
vulgarisateurs récents, il y a toute la différence
entre un projet majeur et un ramassis de connaissances livresques.
Je n'ai pas la prétention de me comparer au premier, mais
mon encyclopédisme est la conséquence de mon projet
: constituer une réelle philosophie de la science, fondée
sur une connaissance suffisante de l'ensemble des sciences. Comme
vous le faites vous-même remarquer, condenser en 200 pages
la science contemporaine oblige à aller très vite
! Ma satisfaction est que les scientifiques spécialisés,
à qui j'ai soumis tel ou tel chapitre, l'ont généralement
apprécié (ils ont enrichi mon texte par des remarques
particulières ; bien sûr, il leur advient – comme
par exemple à mon ami R. Balian sur la flèche du temps
– de ne partager pas toutes mes vues). Une partie de mon lectorat
est le grand public scientifique cultivé ; il peut admettre
certaines de mes affirmations. Notons en passant que - sur la longue
période où se situe mon travail – je n'ai trouvé
qu'une dizaine de lecteurs, capables de, et disposés à,
discuter de l'ensemble de mon texte (mais, et ceci est un autre
problème, je ne suis actuellement publié qu'en France)
; et parmi ces lecteurs, seulement un philosophe.
Sur
vos définitions.
J'ai
donné la priorité à des termes comme réalisme,
idéalisme ou pragmatisme, qui me paraissent plus convenir
à un texte de philosophie de la science, que ceux de matérialisme
ou de spiritualisme. Quand je traite (à l'annexe 10-1) du
matérialisme et du dualisme, je me contente de décrire
certaines positions courantes. Il me semble qu'un matérialiste
n'est pas forcément un réaliste (apparemment, vous
critiquez mon « réalisme des essences » ; j'y
reviendrai). Ce n'est pas s'affirmer spiritualiste (en votre sens)
que de penser que l'articulation de la pensée et du cerveau
pose de nombreuses questions.
Sur
quelques thèmes philosophiques.
-
concernant mon
platonisme en mathématiques. Je n'aime pas beaucoup les recours
trop systématiques aux explications évolutionnistes.
Les sensations de couleurs ou de sons sont, à l'évidence,
des phénomènes seconds par rapport par exemple aux
ondes électromagnétiques. Je ne pense pas que l'on
puisse dire la même chose sur les mathématiques (ou,
plus généralement sur le réel ou sur le vrai).
-
concernant « mes » expériences de liberté.
Je me contente de soulever une question précise, et qui me
semble originale (au moins dans ses développements ; j'ai
des précurseurs, comme le Molière de la note 156)
; je n'ai pas de réponse.
.Sur
l'accueil fait à mes travaux. Je suis persuadé que
vos lecteurs, par la diversité de leurs origines et l'ouverture
de leurs préoccupations, seraient les mieux à même
de donner des suites personnelles à ce type d'approche. Les
scientifiques ont peu de temps à me consacrer, la plupart
des philosophes s'en désintéressent ; je suis frappé
de l'impuissance des organismes universitaires, dont ce devrait
être le travail, à entreprendre une réflexion
d'ensemble, même si certains de leurs membres se livrent à
des travaux particuliers d'un grand intérêt !