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Polytechnicien, ingénieur
en chef des Mines, Alexandre Moatti a notamment été
directeur général adjoint de lAgence nationale
de valorisation de la recherche, conseiller technique chargé
des nouvelles technologies auprès de la ministre de
la Recherche Claudie Haigneré, conseiller pour les
systèmes d'informations auprès du ministre de
la Santé et de la Protection sociale. Il est aujourd'hui
secrétaire général du Comité
de pilotage de la Bibliothèque numérique européenne
au ministère de la Culture. Ardent promoteur de la culture scientifique
et des nouvelles technologies, il est le concepteur du portail
scientifique www.science.gouv.fr.
Si
certains se sentent bien à l'aise avec les mathématiques
et la physique, d'autres vous diront avoir "toujours été
nuls" en ces matières. Etat de fait qui peut mener à
tous les poncifs, par exemple celui d'estimer que la beauté
des mathématiques ne peut être contemplée que
par les chanceux dotés dès la naissance de la fameuse
bosse du domaine(1).
C'est peut-être pour battre en brèche cette idée
reçue qu'Alexandre Moatti nous livre aujourd'hui ces Indispensables
mathématiques et physiques pour tous. Comme le
titre l'indique, cet ouvrage s'adresse à tous(2).
Et ici, ce "tous" englobe à mon avis autant le
grand public que les spécialistes qui y trouveront mille
richesses. Un tour de force servi par une grande culture et par
cette passion de l'auteur à vouloir expliquer de façon
simple ce qui pourrait sembler difficile. "J'ai choisi de
naviguer dans les sciences pour montrer comment certaines notions
de base, mathématiques ou physiques, sont tout à fait
abordable et passionnantes, y compris dans leur formulation",
explique d'ailleurs Alexandre Moatti dans l'avant propos. Finalement,
il s'agit de montrer comment des notions scientifiques fondamentales
peuvent être formulées, et pas seulement exprimées,
de manière simple(3).
Dès
lors, ce livre se présente comme une invitation au voyage
dans un monde mathématique et physique finalement si proche
de notre quotidien. En effet, lorsque vous marchez le long de la
côte bretonne, vous suivez une courbe fractale de longueur
infinie... Lorsque vous utilisez un GPS dans votre voiture, vous
ne faites ni plus ni moins que de la relativité restreinte
et générale... Vous jouez une gamme au piano : vous
sautez d'un nombre rationnel à un autre... "Comme il existe des anthologies de la poésie, voici
ce qui pourrait être une anthologie de la science",
explique Alexandre Moatti.
Mais alors, quelles pièces de choix retenir pour justement
constituer cette anthologie ? Quels notions de base mettre alors
en avant dans l'univers si riche que constitue la science ? Comme
nous le confie l'auteur, "ce choix ne peut alors qu'être
arbitraire", piège inhérent à ce genre
d'exercice. Difficulté dont l'auteur se tire haut la main
par un choix judicieux(4),
l'ensemble montrant que les sciences progressent par
fertilisations croisées.
La
première moitié l'ouvrage concerne plus spécifiquement
les mathématiques, notamment
l'arithmétique, la géométrie, la logique, les
probabilités(5).
Ainsi, pour l'arithmétique, l'auteur vous emportera dans
le monde des nombres rationnels et irrationnels, dans celui de l'infini
et du transfini (vous apprendrez par exemple à multiplier
ces deux entités), vous initiera à la densité
des nombres premiers, vous familiarisera avec les nombres parfaits
et amicaux... La géométrie fera bien sûr une
place de choix à Pythagore, Descartes, Euler et Euclide.
Sans oublier les géométries non euclidiennes.... Vous
constaterez par exemple que le fameux peintre hollandais Escher
a utilisé dans certains de ses tableaux la géométrie
du cercle de Poincaré(6)
et la métrique associée.
Le voyage nous conduit ensuite au chapitre de la logique, consacré
notamment au théorème de Gödel et pour lequel
il faut remercier l'auteur. Ce théorème montre notamment
qu'il existe des vérités mathématiques qu'il
est impossible de démontrer à l'intérieur du
système lui-même (c'est ce qu'on appelle l'incomplétude
du système). Ce chapitre, d'une clarté exemplaire,
devrait être considéré d'utilité publique,
et montre bien dans quel cadre ce théorème doit être
utilisé. Je le recommande dès lors tout particulièrement
à certains philosophes (mais aussi à d'autres) qui
ont employé Gödel à tort et à travers
pour persuader le béotien du bien-fondé de ce qu'ils
avançaient(7).
Ce qu'avec un certain humour, Alexandre Moatti appelle
"la gödelite" (voir à ce sujet l'encadré
page 91 ayant pour titre "Un florilège de la gödelite
et autres paraphrases scientifiques").
Après
un petit tour du côté des probabilités, la suite
de l'ouvrage concerne plus spécifiquement la physique avec
un premier ensemble dont le fil directeur est la lumière.
Son étude au cours des âges a conduit au début
du XXe siècle à la naissance de ces deux
théories révolutionnaires : la relativité et
la mécanique quantique. Un autre fil directeur est ensuite
le mouvement relatif. Enfin, le livre vient se clore sur deux notions
à la frontière des mathématiques et de la physique
: les courbes fractales et la théorie du chaos.
Derrière
la lecture de cet ensemble se dessinent en filigrane d'autres thèmes
d'importance : on découvrira ainsi cette notion d'incertitude
dans la science, découverte fondamentale des scientifiques
du XXe siècle, aussi bien en physique (principe
d'indétermination d'Heisenberg par exemple) qu'en mathématiques
(théorème d'indécidabilité de Gödel...).
Les erreurs d'expériences, les artefacts de manipulations(8)
ont instantanément conduit à de riches et nouvelles
théories : citons Röntgen et son matériau rendu
fluorescent par de nouveaux rayons (les rayons X), Becquerel et
sa plaque impressionnée par les rayons uraniques, qui mènera
Marie Curie à la découverte de la radioactivé...
Au cours de la lecture, on touchera aussi du doigt cette incessante
dualité science/technologie, montrant que les hommes de science
sont aussi des inventeurs (Foucault et son gyroscope par exemple,
utilisé aujourd'hui comme boussole dans les bateaux et avions,
ou dans les robots autonomes pour leur permettre de se repérer).
Si la science fait avancer la technologie, l'inverse est également
vrai : c'est grâce à de nouveaux outils de laboratoires
que l'un des tests de la relativité générale
ou la résolution du paradoxe Einstein-Podolski-Rosen (dit
"paradoxe
EPR") ont pu être effectués, quarante ans après
leur conception. C'est aussi par la construction d'interféromètres
de très haute précision que seront peut-être
enfin mises en évidence les ondes gravitationnelles prévues
par la théorie de la relativité générale
(9)
.
C'est aussi grâce à l'apparition des ordinateurs et
aujourd'hui de leurs fabuleuses capacités de calcul(10)
que des conjectures mathématiques peuvent être résolues,
que des modèles peuvent être simulés, permettant
de confirmer ou d'informer certaines théories.
Un
livre donc aux multiples facettes car le voyage à travers
les sciences auquel nous invite l'auteur est aussi celui de l'Europe
intellectuelle et scientifique du XVIIe au XXe
siècle, où les idées circulaient entre grands
pays européens, confrontant les grandes traditions scientifiques
nationales, chaque pays ayant finalement ses grandes spécificités.
Avec ces Indispensables mathématiques
et physiques pour tous, Alexandre Moatti nous apporte finalement
ici un message des plus originaux. Au lieu de considérer
que la connaissance profonde est trop compliquée à
présenter à celui qui va la recevoir, et donc doit
être forcément "vulgarisée" (terme
si flou qu'on ne sait plus trop ce qu'il recouvre(11),
il montre qu'il est possible de s'adresser à l'honnête
homme du XXIe siècle en évitant un décalage
présupposé entre la signification des théories
pour les scientifiques qui les connaissent et ce qui en est présenté
au public.
Notes (1)
Malheureusement pour tous les bosselés du monde, la
fameuse bosse des maths nexiste pas. En fait, cette capacité
est plus acquise qu'innée. Lorsquil est soumis à
un calcul, le cerveau travaille en plusieurs endroits, les deux
hémisphères sont mis en branle et sactiveront
dautant plus et mieux que lapprentissage aura été
important. Des chercheurs français ont étudié
le cerveau dun prodige du calcul mental, Rudiger Gramm, et
ont montré que différentes zones sactivent et
collaborent ensemble pour lui permettre ses exploits intellectuels
(cf Nature Neuroscience de janvier 2001, Volume 4 n°1 pp 103
- 107).. La passion pour les chiffres est évidemment lélément
déclencheur, les "capacités" mathématiques
seront ensuite dautant plus développées quelles
seront entretenues et exercées, et la "collaboration"
entre les hémisphères cérébraux parfaitement
huilée. Selon le Dr. Stanislas Dehaene, nos connaissances
mathématiques dépendent étroitement de lorganisation
de notre cerveau car tous les hommes ont des prédispositions
naturelles au calcul, conséquence évolutive du développement
de notre cerveau. (2)
Disons cependant que certains passages (par exemple la présentation
de certaines formules mathématiques) nécessitent à
mon avis un niveau baccalauréat (pas forcément de
filière "science"). Cela dit, le livre est conçu
de telle manière à ce que cela ne soit pas rédhibitoire
à la compréhension de ce que veut faire passer l'auteur,
qui s'applique à chaque fois à bien expliciter les
termes utilisés.
Apparaissent par exemple deux fois des signes de dérivés
ou d'intégrale, mais à titre d'exposé uniquement
(système différentiel du chaos, fonction d'onde de
Schrödinger). (3)
Ainsi, par exemple page 166 au
chapitre "Preuves expérimentales et applications de
la relativité", l'auteur
n'hésite
pas, pour mieux illustrer son propos
de façon pratique et concrète, à nous conduire
au calcul relativiste de correction
des horloges dans le GPS (seule application
d'ailleurs dans notre vie quotidienne, qui découle aujourd'hui
de cette théorie*). Pour cela, il utilise une formulation
simple, sans utilisation des formules de tenseurs de la relativité
générale, qui n'auraient pas leur place dans cet ouvrage....
* Au contraire de la mécanique quantique
qui présente de nombreuses applications dans notre monde
de tous les jours (semi-conducteurs, ordinateurs, lasers, microscopie
électronique...).
(4)
Les lecteurs
d'Automates Intelligents regretteront peut-être l'absence
d'un passage concernant les sciences de la complexité, qui
aurait pu faire suite au chapitre consacré au chaos déterministe
présenté en fin d'ouvrage. (5)
Cette partie, comme le souligne l'auteur, n'évoque
ni l'algèbre avancée, ni l'analyse, qui sont d'un
haut niveau conceptuel, y compris leurs outils de démonstration.
(6)
Géométrie hyperbolique (non euclidienne), dont
le cercle de Poincaré est un modèle. (7)
Le théorème de Gödel est une découverte
mathématique qui ne s'applique pas aux sciences humaines
et sociales. Et pourtant, certains philosophes et "penseurs"
n'ont pas hésité à mettre l'incomplétude
à toutes les sauces... Voir
notre chronique "Prodiges et vertiges de l'analogie datée
du 20/11/1999). (8)
Concernant cette capacité de découverte ou
d'invention par la récupération et l'exploitation
des conséquences d'une erreur de manipulation, d'une maladresse
ou du non-respect d'un protocole on pourra lire dans nos colonnes
"La
sérendipité ou l'exploitation créative de l'imprévu",
article de Jean-Louis Swinners. (9)
Voir par exemple notre article "Virgo,
une antenne de détection des ondes gravitationnelles". (10)
Voir notre article "Les
superordinateurs et la course au pétaflop",
ainsi que notre
actualité du 21/11/05, tout en signalant que
la machine Tera-10 livrée en France en novembre 2005 au CEA
devrait se classer en 5ème position du top mondial des superordinateurs
dans la nouvelle liste TOP 500 qui sera publiée en juin prochain.
(11)
Vulgarisation qui pose toujours le postulat que la science est bien
trop compliquée pour être présentée au
public sans appliquer de grossières ficelles... Voir par
exemple les conseils prodigués dans la fiche: "Comment
bien vulgariser" où l'on vous assène
"Votre public est déjà submergé d'informations.
Pourquoi devrait-il vous écouter? Sachez capter son intérêt
en lui racontant une histoire qui le touche et rejoint ses préoccupations"
... [ceci revenant finalement à dire que le public ne s'intéresse
pas à la science, trop lointaine de ses préoccupations
!]. Ou
encore : "Exprimez-vous simplement, en utilisant le moins de
mots techniques possible" [conseil qui, à mon avis,
ne me semble pas forcément judicieux : ce qui compte, c'est
l'explicitation de ces mots techniques, souvent inhérents
à la discipline. Les mots ont une définition. Ceci,
transposé à la culture, voudrait dire qu'il ne faut
pas employer dans un ouvrage des mots comme "palindrome",
"efférent", "recension", "dataire",
"clavaire", parce qu'on présupposerait qu'ils sont
ennuyeux !].