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par Pierre
Morvan, avec Michel Jorda et Francis Sorin
Editions Ellipses 2004
Note de l'éditeur
La France
dispose aujourd’hui d’un parc de 58 réacteurs
nucléaires, d’une puissance totale de 62 000
mégawatts électriques, fournissant plus des
trois-quarts de l’électricité produite
dans le pays. Elle est ainsi la deuxième puissance
nucléaire “civile” du monde après
les États-Unis et la première au regard de
la part occupée par le nucléaire dans la production
nationale d’électricité.
Cet effort d’équipement de grande ampleur,
mené à bien dans des délais relativement
courts, a permis à notre pays de s’affranchir
d’une dépendance extérieure pénalisante
et d’assurer par ses propres moyens l’essentiel
de sa production d’électricité. Parallèlement
au développement de la filière française
des réacteurs nucléaires électrogènes
à eau sous pression et à uranium enrichi,
la réalisation d’installations capables d’assurer
l’ensemble des opérations liées au cycle
du combustible nucléaire a été engagée.
Ce sont les différentes étapes de ce cycle
du combustible, de l’extraction de l’uranium
à la gestion des déchets ultimes, que ce livre
entreprend de présenter.
Il en décrit les réalités techniques
ainsi que les implications en termes d’organisation
industrielle, d’économie, de sûreté
et d’environnement. Il offre ainsi une vue d’ensemble
d’une industrie dont la France est aujourd’hui
l’acteur majeur sur le plan mondial.
Ce livre s’adresse particulièrement à
ceux qui, dans leurs études ou leurs activités
professionnelles, souhaitent disposer, sur le sujet considéré,
des repères indispensables. Il s’adresse également
à toutes les personnes désireuses d’approfondir
leurs connaissances sur ces aspects sensibles de l’industrie
nucléaire.
Bien
connaître les conditions techniques et économiques
de la production d’énergie électrique par des
réacteurs nucléaires est plus que jamais nécessaire
en France. D’une part notre pays, contrairement à ses
voisins européens, constate chaque jour les avantages que
lui procure le parc de centrales déployées avec beaucoup
de constance par les gouvernements successifs depuis plus de trente
ans. La raréfaction prévisible des carburants fossiles
et surtout la hausse inéluctable de leur prix nous mettraient
dans une dépendance insupportable de l’étranger
si nous n’avions pas cet équipement. Alors que l’économie
française ne brille pas par son dynamisme, alors que la recherche,
fondamentale et appliquée, est de moins en moins encouragée,
le travail considérable réalisé pendant des
années par des scientifiques, des ingénieurs et des
techniciens peu connus et sans doute considérés avec
méfiance par leur entourage mérite d’être
illustré.
D’autre part, se représenter les conditions d’exploitation
de l’énergie nucléaire devient indispensable
à qui veut suivre l’actualité politique internationale.
En ce qui concerne le nucléaire civil, après des dizaines
d’années de latence, on voit redevenir d’actualité
les perspectives offertes à l’ensemble des industries
de la filière. Les Etats-Unis ont récemment affirmé,
par la bouche du président G.W. Bush lui-même, que
l’Amérique ne devait concéder à aucun
autre pays la domination globale du secteur. Le gouvernement américain
entend relancer ses propres programmes d’équipement
et surtout prendre des parts majoritaires dans la satisfaction des
gigantesques besoins affichés par les grands pays émergents,
Chine et Inde, ainsi que par de nombreux autres. La concurrence
avec l’industrie française, seule à ce jour
vraiment capable de se présenter en rivale crédible,
sera rude. Pour se positionner durablement à l’exportation,
l’administration américaine n’hésite pas
à revenir sur les considérations de sécurité
nationale qui lui avait jusqu’à présent interdit
d’accepter des transferts de technologies avec des pays n’ayant
pas signé le Traité de Non Prolifération (TNP)
et considérés comme des rivaux potentiels en termes
géostratégiques , l’Inde et la Chine.
Toujours en ce qui concerne le nucléaire civil, ceux qui
s’intéressent à ce secteur savent que même
si la seconde génération de centrales à eux
pressurisée, dite EPR en Europe, sera censée durer
30 à 40 ans, il convient de préparer dès maintenant
ce que l’on appelle le nucléaire de 4e génération.
Nous avons indiqué dans un précédent article
que les Etats-Unis, là encore, ont affiché leur volonté
de tenir la tête. Ils ont fondé un Forum international
à cette fin auquel les autres puissances nucléaires
sont invitées à participer. La France en fera partie,
bien évidemment, mais elle ne devra pas se dispenser pour
autant de son propre effort de recherche et développement
– ni oublier que dans ce club, les rivalités et les
opérations d’intelligence économique ne désarmeront
pas.
A plus long terme, comme l’a plusieurs fois rappelé
notre revue, l’enjeu porte sur les applications civiles de
la Fusion nucléaire. Il s’agit du projet Iter. L’Europe,
sous la pression principalement de la France, a obtenu que le premier
site expérimental soit implanté à Cadarache.
Mais comme on le sait, la participation japonaise et le soutien
(chèrement arraché) des Etats-Unis signifient que
ces deux pays vont tenter de récupérer à leur
profit le maximum de savoir-faire et d’équipements
industriels. C’est de bonne guerre, mais il faudra que l’Europe,
et en premier lieu la France, ne s’endorment pas. Ceci d’autant
plus qu’une partie de l’expérience acquise dans
Iter sera réutilisable bien avant dans la conception des
centrales de 4e génération et dans le traitement des
déchets, notamment en ce qui concerne les matériaux
résistants aux fortes irradiations et conditions extrêmes
d’exploitation.
Ce sont enfin les enjeux du nucléaire militaire qui nécessitent
de plus en plus une bonne compétence technologique des hommes
politiques, des médias et des citoyens. La pression exercée
par la communauté internationale, l’Agence Internationale
de l’Energie Atomique d’abord, l’ONU ensuite,
sur les pays n’ayant pas signé le TNP et souhaitant
retraiter eux-mêmes leur propre uranium, s’intensifie,
aux limites d’une crise internationale majeure. Il faut donc
pouvoir juger si les craintes exprimées par les Etats-Unis
et de plus en plus par l’Europe, relativement aux opérations
de retraitement menées en Iran et en Corée du Nord,
notamment, sont fondées. Au cas où, pour des raisons
de politique interne ou pour sortir ( ?) du piège irakien,
l’Amérique décidait de conduire des opérations
militaires contre l’un ou l’autre de ces pays, l’Iran
en premier lieu, l’opinion publique européenne devrait
très vite apprécier la légitimité de
ces actions, au regard d’un idéal de monde multipolaire
que se donne la politique internationale de l’Union européenne.
D’où l’intérêt d’un minimum
de formation aux questions technologiques et géostratégiques
posées par l’atome.
Connaître les enjeux de la politique d’équipement
actuelle et future que la France et d’autres pays européens
vont devoir affronter dans les prochaines années est d’autant
plus nécessaire que les adversaires du nucléaire continuent
à mener des campagnes très actives pour, selon leur
expression, sortir du nucléaire et, plus immédiatement,
pour essayer de paralyser toutes les activités y compris
de routine imposées par la continuité de la filière.
Ceci même aux dépends des impératifs de sécurité.
L’activité du réseau Sortir du nucléaire(1),
qui selon ses dires fédère 722 associations de par
le monde, est significative de l’effort et des moyens déployés
par les anti-nucléaires pour se faire entendre. Elle est
relayée par une grande partie des associations écologiques
et des mouvements politiques verts et altermondialistes pour qui
le nucléaire est devenu le principal cheval de bataille et
argument de recrutement, au détriment d’autres risques
et dangers bien plus réels. On peut s’interroger sur
la ferveur quasi religieuse – qui comme toute religion suppose
le dénigrement des adversaires et la mauvaise foi –animant
les militants de l’anti-nucléaire. Quels intérêts
moins innocents les financent ? La religion antinucléaire
n’est pas plus acceptable que les autres religions anti-scientifiques
et anti-technologiques si répandues en France - surtout quand
elle s’exerce contre l’atome civil à qui on ne
peut rien reprocher jusqu’à ce jour dans les pays sérieux
comme la France. Alors que grâce au professionnalisme et au
dévouement des personnels, les 58 réacteurs d’EDF
ont fonctionné sans incidents notables, les anti-nucléaires
font vivre une partie de la population dans la crainte d’un
Tchernobyl français.
Soyons honnête cependant. S’ils n’existaient pas
il faudrait les inventer, car leurs campagnes ont un intérêt,
obliger les industriels et les autorités de sûreté
à ne serait jamais baisser la garde et à ne pas céder
à une trop grande confiance en eux. Elles ont aussi l’intérêt
de rappeler aux politiciens libéraux qui voudraient privatiser
EDF ou ses fournisseurs que c’est le CEA et derrière
lui l’Etat qui ont construit un service public digne de ce
nom. Il serait inacceptable que sous prétexte d’apporter
des bénéfices à court terme à des actionnaires
anonymes, les indispensables investissements nécessaires
au renouvellement et au développement des installations soient
sacrifiés.
Le réseau Sortir du nucléaire et ses semblables ne
sont heureusement pas très écoutés en France,
où l’opinion publique est généralement
consciente de l’intérêt de l’outil industriel
dont le pays s’est doté, et des retombées en
termes d’emploi et de qualification découlant de sa
maintenance et de son développement. Si le gouvernement osait
mieux défendre les atouts stratégiques et industriels
du nucléaire, notamment auprès de populations locales
et de syndicats qui n’en font pas un épouvantail, les
manifestations anti-nucléaires prendraient moins d’importance
à l’heure ou des choix majeurs s’imposeront pour
l’avenir. Dans un pays comme l’Allemagne, on voit les
impasses auxquelles les lobbies anti-nucléaires ont précipité
des milieux politiques mal informés et démagogues.
Jamais l’Allemagne ne maintiendra son niveau actuel d’activité
industrielle et de confort de consommation sans recourir un jour
– le plus tôt étant le mieux – à
l’énergie nucléaire. Sinon, sa dépendance
au pétrole et au gaz naturel s’accentuera, l’obligeant
à des acrobaties diplomatiques pour se concilier à
la fois les bonnes grâces de ses voisins producteurs de gaz
et des pays producteurs de pétrole.
Ceci dit, rappelons-le une nouvelle fois, l’intérêt
porté en France au nucléaire ne devrait pas empêcher
que l’on favorise également l’utilisation des
diverses sources d’énergies renouvelables. Si celles-ci
ne prennent pas encore l’importance qu’elles devraient
avoir, en parallèle au nucléaire, la faute n’en
incombe pas à celui-ci mais aux industries pétrolières
et gazières qui, malgré ce qu’elles en disent,
font pression sur les pouvoirs publics pour que les énergies
non productrices de gaz à effet de serre ne viennent pas
concurrencer les carburants fossiles et les systèmes de taxation
qu’ils supportent.
Présentation
de l’ouvrage
Ces quelques considérations politiques nous paraissaient
nécessaires avant de parler du livre lui-même et en
montrer l’intérêt. Nous ne sommes pas là
en présence d’un libelle destiné à vendre
le nucléaire à l’opinion publique. Mais ce n’est
pas non plus un ouvrage anti-nucléaire. Les auteurs qui ont
travaillé dans l’industrie nucléaire et qui
restent en liaison avec elle sont convaincus de l’intérêt
des options énergétiques françaises. Ils se
sont documentés auprès des différentes entreprises
du secteur : CEA, COGEMA, EURODIF, FRAMATOME ANP et MELOX, sociétés
du groupe AREVA, ainsi qu’auprès de l’ANDRA et
d’EDF. Par ailleurs, ils ont consulté les autorités
de sûreté, en France et au sein de l’OCDE Agence
de l’énergie nucléaire). Leur ambition est de
fournir l’information technique, économique et juridique
(en ce qui concerne l’organisation de la sûreté
nucléaire et l’information) nécessaire à
toute personne voulant savoir de quoi elle parle sur un sujet dont
on traite généralement à partir d’a prioris
reposant sur une grande ignorance. (image Centre
- Cher - centrale de Belleville VA. Crédit : Franck LECHENET)
Le livre présente plusieurs niveaux de difficulté
pour un lecteur qui n’est pas ingénieur. L’essentiel
des chapitres, quitte à sauter certaines formules et diagrammes,
devrait être à la porté d’un bachelier.
Des chapitres et des annexes permettent d’approfondir les
points plus techniques. Rappelons que la consultation d’Internet
permet par ailleurs d’accéder directement aux sites
des entreprises et institution intéressées, notamment
afin de mettre à jour les informations présentées
par l’ouvrage. Celui-ci a été écrit avant
2004 et divers évènements importants, notamment en
termes de politiques industrielles et de stratégies géopolitiques,
se sont produits en deux ans ou se préparent actuellement.
Le plus intéressant concerne la décision rappelée
ci-dessus d’implanter Iter à Cadarache. On trouvera
dans ces annexes, notamment, la présentation des projets
de réacteurs de 4e génération et du programme
Iter. La question du surrégénérateur Super
Phénix, que la France avait précipitamment abandonné,
y est aussi abordée(2).
Le plan de l’ouvrage permet d’étudier la suite
logique des opérations conduisant à la production
d’énergie électrique :
-
l’uranium, sa recherche et son exploitation minière.
Peut-être aurait-il fallu à ce sujet répondre
mieux aux inquiétudes tenant à l’accès
au minerai dans un monde où les intérêts nationaux
des pays producteurs s’opposeront de plus en plus aux interventions
des industriels européens. On l’a vu avec les démêlés
d’AREVA en Australie et en Afrique. C’est alors que
la récupération et l’enrichissement des déchets
devraient reprendre pour la France un intérêt stratégique.
- l’enrichissement de l’uranium, chapitre indispensable
à la compréhension des revendications actuelles de
pays comme l’Iran et la Corée du Nord.
- le concept de combustible et les modalités de son conditionnement.
On y voit que, contrairement à une opinion répandue,
un seul réacteur à eau pressurisée (solution
française actuelle) nécessite 104 tonnes d’uranium
enrichi pour une puissance de 1.300 mégawatts. Il ne s’agit
pas seulement de quelques grammes, comme les naïfs le pensent.
L’uranium utilisé est reconditionné sous diverses
formes, notamment le Mox, pour récupérer le plutonium.
- les réacteurs actuels, à eau sous pression (REP)
et leurs successeurs, à partir de 2010/2015. Il s’agira
du réacteur EPR fruit de la collaboration entre Framatome
et Siemens, d’une capacité de 1.600 MW et pouvant durer
60 ans. Mais on n’attendra sans doute pas ce délai
pour les remplacer par les réacteurs de la 4e génération,
offrant de nombreux avantages. L’expérience acquise
dans Super-Phénix pourra être réutilisée
(réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium liquide).
- le retraitement des combustibles usés, avec les problèmes
de sécurité qu’il a fallu résoudre.
- les problèmes spécifiques au transport des matières
nucléaires. La question est incontournable vu la grande dispersion
des centrales sur le territoire.
- la gestion à long terme des déchets radioactifs.
Les différentes solutions sont présentées.
On sait qu’en France, des débats très vifs se
poursuivent avec les populations. Les auteurs se sont gardés
de prendre parti. Mais il sera nécessaire un jour de désarmer
des fantasmes sur le thème : « nous léguons
aux générations futures des problèmes insolubles
». Il ne faut pas connaître grand-chose au progrès
technologique accéléré pour penser que dans
quelques centaines d’années, et bien avant en fait,
des solutions auront été trouvées. En attendant
un stockage temporaire sous surveillance, en France même pour
ce qui nous concerne, devrait faire l’affaire.
- le démantèlement des installations nucléaires.
Cette question rejoint celle du retraitement des déchets.
Mais les matières à recycler seront d’une toute
autre taille. Il s’agira d’une question qui ne se pose
pas encore, mais dont il faudra intégrer la prise en compte
dans les programmes du futur.
Le livre consacre sa deuxième partie aux questions de protection,
radio-protection des hommes et des sites, organisation de la sûreté
nucléaire, information du public. On sait que, depuis le
11 septembre 2001, l’éventualité d’un
attentat de grande ampleur utilisant des avions gros-porteurs n’est
plus à exclure. Mais il semble tout à fait possible
de concevoir des enceintes résistantes à de tels impacts.
Il est évident cependant qu’en cas de guerre ouverte
avec une puissance étrangère ou une organisation disposant
de missiles balistiques, la perforation de ces enceintes sera tout
à fait possible. Mais on pourrait s’en prémunir.
On toucherait là cependant aux questions de la dissuasion
nucléaire et les problèmes de défense, française
et européenne, récemment abordés par le Président
de la République Française. Leur discussion ne fait
pas partie du programme de l’ouvrage(3).
Des annexes techniques enfin précisent des points qui, là
aussi, doivent être étudiés par le public. On
en parle beaucoup sans généralement savoir de quoi
il s’agit : criticité, neutrons rapides, fusion, etc.
Ajoutons pour terminer que, compte-tenu de l’évolution
des technologies, une nouvelle édition du livre, et peut-être
sa transposition sur un site Internet qui le rendrait accessible
à tous, nous paraîtraient souhaitables.
Notes
(1)http://www.sortirdunucleaire.org/
(2) Le surrégénérateur (fast
breeder reactor) Super-¨Phénix installé à
Creys-Malville (Isère) avait enregistré quelques défaillances
dans le circuit caloporteur qui utilisait du sodium. Le cœur
même n’était pas en cause. Mais ceci aurait pu
être réparé et le réacteur serait aujourd’hui
précieux pour préparer la 4e génération
et tester les techniques de traitement des déchets. Mais
la centrale, installé sans négociations préalables
suffisantes avec les populations et couplée trop tôt
au réseau EDF, a payé le prix d’une mauvaise
gestion politique du projet. La capitulation finale devant l’opinion
n’a rien arrangé. La facture du démantèlement
est considérable et l’industrie nationale se trouve
privée d’un outil qui lui serait bien utile aujourd’hui.
Est resté en service temporaire le prototype Phénix,
utilisé à diverses recherches indispensables.
(3)
Le projet de loi "sur la transparence et la sécurité
en matière nucléaire" a été approuvé
en première lecture par l'Assemblée Nationale le 30
mars. Le texte prévoit la création d'une Autorité
indépendante de Sûreté Nucléaire (ASN)
qui participera au contrôle des activités nucléaires
et de protection, ainsi qu'à l'information du public. L'ASN
se substituera à l'actuelle Direction générale
à la sûreté nucléaire et à la
radio-protection qui dépend de 3 ministères. Elle
sera constituée de 5 membres nommés, 3 par le Président
de la République et 2 par les présidents de l'Assemblée
et du Sénat. Un Haut comité pour la transparence et
l'information sur la sécurité nucléaire est
crée par ailleurs, composé de 9 membres. Les anti-nucléaires
diront que tous ces experts seront soumis au pouvoir. Mais on peut
penser que leurs responsabilités seront telles, vis-à-vis
de la nation, qu'ils sauront adopter des points de vue indépendants.
On notera que le nucléaire militaire échappe à
la compétence de ces organes. Est-ce une bonne chose?
J.Y. Le Déaut, député PS qui avait milité
dans le sens de cette création, semble pour sa part satisfait.
Affaire à suivre attentivement.
NB: L'ASN dispose déjà d'un site: http://www.asn.gouv.fr/
La
peur du nucléaire
La
peur du nucléaire, qui demeure très vivante
dans les populations occidentales depuis les bombardements
d’Hiroshima et Nagasaki, n’a rien d’irrationnel.
Il faut même considérer que c’est, vu
sous l’angle de la psychologie évolutionnaire,
un réflexe de survie indispensable, vu les dangers
très réels de cette technologie. Mais nous
pensons qu’il faut l’utiliser à bon escient,
et non en faire un argument pour récuser tout investissement
futur dans le nucléaire, qu’il soit civil ou
militaire.
Un mot d’abord du nucléaire militaire, autrement
dit de ce que l’on appelle la bombe. Il est évident
que les pays ayant signé le Traité de Non
Prolifération et s’étant dotés
de tètes et de vecteurs nucléaires n’y
renonceront pas. Parmi eux se trouve la France, comme on
sait. Il est évident aussi que, sur le long terme,
un nombre croissant de pays se donneront, avec ou sans l’accord
de l’IAEA (Agence Internationale de l’Energie
Atomique www.iaea.org/)
et de l’ONU, des armes nucléaires dont la portée
sera de plus en plus grande. Les protestations pacifistes
et les menaces des pays nucléaires n’y feront
rien. La seule chose que la communauté internationale
et plus généralement les opinions publiques
pourraient faire serait d’exiger la plus grande responsabilité
et la plus grande transparence des gouvernements qui s’engageront
dans cette voie, ainsi que de leurs agences et sous-traitants.
Sur ce plan les premiers responsables de la bombe française
ont fait montre d’un comportement coupable en exposant
délibérément les militaires et les
populations d’outre-mer aux radiations. Les autorités
continuent dans cette voie, en refusant de reconnaître
les dommages humains commis et de les indemniser à
leur juste prix. On pourra lire sur ce point le rapport
http://www.obsarm.org/...
de la Criirad, Commission de recherche indépendant
sur la radioactivité http://www.criirad.com/
qu’il n’y a pas de raisons de suspecter de partialité.
Cette attitude est de mauvais augure. Il est clair que si
les responsables français du nucléaire civil
(CEA et EDF notamment) se comportaient aujourd’hui
comme l’avaient fait leurs prédécesseurs
militaires de la force de frappe, ils rendraient impossible
toute poursuite du programme nucléaire civil. La
même observation s’applique d’ailleurs
aux autorités en charge des études et des
réalisations concernant la force française
de dissuasion, la Direction des applications militaires
du CEA notamment. Tout dérapage en matière
de précaution et de publicité, à plus
forte raison tout accident même mineur, serait sanctionnés
par un rejet immédiat provenant de l’opinion
publique, qui devrait logiquement entraîner la chute
du gouvernement et de la majorité au pouvoir.
Ceci
posé, quels que soient les risques énormes
résultant de la dissémination des armements
atomiques, on peut considérer qu’ils ne seront
pas plus grands que ceux résultant de l’affrontement
des deux Super-Grands nucléaires pendant toute la
Guerre froide. Il semble que le monde ait été
plusieurs fois à la veille d’un anéantissement
total, comme l’a indiqué le mouvement Pugwash
(http://www.pugwash.org/).
Il n’aurait pas été question alors d’une
seule bombe explosant quelque part, mais d’un embrasement
général suivi du terrible hiver nucléaire.
Les générations de plus de 30 ans ont vécu
sous cette menace et l’ont supporté. Faut-il
les admirer ou les blâmer pour ce stoïcisme ?
En tous cas, les menaces actuelles paraissent bien moindres.
Dans
la ligne du nucléaire militaire, il faut évoquer
aujourd’hui un danger bien réel mais contre
lequel, là encore, il est difficile de se prémunir
radicalement. C’est celui de l’attentat terroriste
mettant en œuvre une explosion de 10 kilotonnes ou
moindre. La revue NewScientist, n° du 16 mars 2006,
p. 36, (http://www.newscientist.com/c...),
décrit ce qu’elle appelle un "cauchemar
nucléaire à Manhattan". Il s’agit
des désastres considérables et des centaines
de milliers de morts et de mourants qui résulteraient
de l’explosion d’une petite bombe, facile à
réaliser dit l’auteur de l’article, en
mettant en contact deux charges de 40 kg d’uranium
hautement enrichi (on peut se demander si de tels articles
ne sont pas des pousse-au-crime, encore que les terroristes
potentiels savent certainement à quoi s’en
tenir). Chaque gouvernement sérieux a préparé
des plans non seulement pour prévenir de tels attentats
mais pour soigner les irradiés. On ne pourrait malheureusement
pas faire grand-chose pour les plus atteints, mais aujourd’hui,
pour les autres, différents produits, d’ailleurs
hautement toxiques, seraient disponibles pour compenser
notamment la destruction de la moelle osseuse et des plaquettes
sanguines. Ces produits seraient évidemment aussi
utilisables en cas d’accident civil. Ce qui n’avait
pas été le cas à Tchernobyl.
Venons-en
maintenant à l’accident de réacteur
civil, dont précisément l’explosion
de Tchernobyl a été l’illustration la
plus spectaculaire. Le risque le plus grand aujourd’hui
concerne la possibilité qu’il se renouvelle
dans les centrales de même type ou aussi vétustes
encore en service en Russie et à l’Est de l’Europe.
On sait qu’à Tchernobyl même tout reste
pratiquement encore à faire pour contenir sous un
nouveau sarcophage les restes du réacteur 4 et démanteler
sans casse les 3 autres, puis conditionner tous les déchets,
y compris ceux disséminés dans la région
(cimetières dits radioactifs). Le coût du chantier
est de 1 md d’euros, payés par les pays du
G7 et l’Union européenne. 1).
Il
est évident que le plus urgent serait d’arrêter
toutes ces vieilles centrales et de les remplacer par des
réacteurs de nouvelle génération. Mais
là on mesure l’irresponsabilité des
anti-nucléaires. Les trois Etats Baltes viennent
de manifester leur désir de supprimer la centrale
commune de type Tchernobyl qui les alimente, afin de mettre
à la place un réacteur EPR infiniment moins
dangereux et plus efficace. Mais des groupes violents ont
commencé à s’opposer à ce projet.
Ce qui est aberrant quand on mesure, non seulement le risque
de voir l’actuelle centrale victime à son tour
d’un accident, mais l’impossibilité pour
ces Etats d’accéder à d’autres
sources d’énergie en dehors du gaz russe dont
ils ne veulent pas à juste titre dépendre
entièrement.
On
sait très bien qu’il est difficile, dans la
gestion des risques, de mesurer exactement les probabilités
d’accident et le coût des différents
degrés de mesures préventives. Il est encore
plus difficile de mesurer le niveau d’acceptabilité
par les opinions de tel ou tel risque. Le transport automobile
est un secteur globalement très risqué et
parfaitement accepté. La pandémie très
probable de grippe aviaire qui nous menace tous ne semble
encore inquiéter personne – sinon des mesures
bien plus énergiques d’éradication des
sites à virus seraient mises en œuvre. Les sociétés
développées, rationnelles et espérons-le
bien gouvernées devraient pouvoir maintenir en activité
un parc important de centrales nucléaires sans que
jamais aucun accident sérieux ne survienne. Cette
capacité est même un excellent moyen de mesurer
leur professionnalisme, lequel professionnalisme devrait
pouvoir se retrouver face à d’autres risques
majeurs prévisibles, par exemple ceux résultant
du réchauffement climatique. Les sociétés
européennes peuvent-elles se montrer à la
hauteur d’un tel défi ? Si ce n’était
pas le cas, mieux vaudrait en effet pour elles se limiter
aux solutions offertes par les énergies renouvelables,
certes valables mais qui imposeraient des restrictions drastiques
de consommation dont personne ne voudra.
(1)
Voir Sciences et Avenir, avril 2006,
p. 9. Dans le même numéro, on trouve un dossier
bien fait et clair sur les prochaines générations
de centrales: Les prochains feux du nucléaire, p.
12. Ceci mesure le retour en faveur du nucléaire.
Un tel dossier aurait été peu probable dans
cette revue il y a seulement deux ans.