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Présentation
par l'éditeur
L'humain prélève de l'information de son environnement
et bâtit des systèmes complexes de représentations
abstraites. Néanmoins, quel rapport y a-t-il entre
ces systèmes représentationnels et le réel
?
Sur
le tissage des connaissances propose une réponse
à cette question. La méthode de conceptualisation
relativisée qui en constitue le coeur comporte un
saut épistémologique décisif, remettant
en question l'existence d'objets et de propriétés
qui préexisteraient aux descriptions que nous en
élaborons, et faisant de la connaissance un construit
dont le rapport avec le réel est essentiellement
(inter)subjectif et finalisé.
Ce
livre secoue les fondations de l'édifice fragile
construit autour de l'information depuis Shannon. Il permet
de cerner de façon tangible la substance même
de la connaissance, fournissant les bases d'une nouvelle
théorie plus appropriée pour comprendre ce
que nos cerveaux et nos machines manipulent lorsqu'ils traitent
de l'information. Il éclaire de façon inédite
le concept de sens, notamment dans ses dimensions partageables
et communicables. Il change ainsi par là même
notre vision de la "réalité du monde".
Au
sommaire :
- Une méthode générale de conceptualisation
relativisée
- Source de la méthode
- La méthode de conceptualisation relativisée
(MCR)
- Quelques illustrations majeures de la méthode de
conceptualisation relativisée
- Introduction à la deuxième partie
- Logique classique versus logique-MCR
- Reconstruction-MCR du concept de probabilité
- Unification-MCR de la logique et des probabilités
- MCR versus la théorie des transmissions de messages
de Shannon
- Unification entre probabilités et l'entropie informationnelle
de Shannon : la fonctionnelle d'opacité
- Estimations de complexité selon MCR
- Représentation-MCR du concept de temps
- Conclusion générale
Introduction
Due
à la physicienne et philosophe des sciences Mioara Mugur-Schächter,
la Méthode de Conceptualisation Relativisée (dite
MCR) a été élaborée progressivement
à partir de 1982 . Ce travail constitue selon nous une révolution
dans la façon de se représenter les processus d'acquisition
de la connaissance et par conséquent, la "réalité"
ou le "monde" objet de cette connaissance. La question
de la consistance du réel s'impose dans pratiquement tous
les domaines des sciences macroscopiques: mathématiques,
biologie, science des organisations, théorie de la communication,
robotique et vie artificielle. Elle est évidemment aussi
à l'ordre du jour dans la philosophie des connaissances ou
épistémologie. Elle se situe d'une façon claire
dans le débat entre le réalisme et le constructivisme.
Enfin, elle intéressera très concrètement les
regards que la politique de demain voudra poser sur le monde.
Aujourd'hui, il faut admettre que la réalité, tout
au moins les modèles et produits de toutes sortes résultant
de l'activité humaine, sont "construits" par cette
dernière, d'une façon jamais terminée mêlant
inextricablement le constructeur et son œuvre. C'est la physique
quantique qui a imposé ce nouveau regard, mais celui-ci,
nous dit Mioara Mugur-Schächter, devrait s'étendre désormais
à l'ensemble des connaissances, qu'elles soient scientifiques
ou qu'elles soient véhiculées par les langages empiriques
assurant la communication inter-humaine. Dès les débuts
de la physique quantique dans les années 1930 du XXe siècle,
les physiciens quantiques avaient annoncé que les manifestations
observables des micro-entités qu'ils étudiaient étaient
"construites" au cours du processus d'investigation. Mais
il aura fallu de nombreuses décennies pour que l'on puisse
clairement distinguer entre les méthodologies d'étude
de la physique quantique et celles des sciences du macroscopique,
c'est-à-dire de toutes les autres sciences. Il faudra encore
beaucoup de temps pour que, grâce à des ouvrages comme
celui-ci, les premières puissent enrichir les secondes et
les débarrasser de leurs adhérences métaphysiques.
Comme l'indique Mioara Mugur Schächter, ce délai a tenu
en partie (et tient encore) au caractère apparemment ésotérique
du formalisme quantique ainsi qu'au peu d'intérêt des
physiciens vis-à-vis des questions épistémologiques
et philosophiques. Peu leur importait, sauf exceptions, d'étudier
le type de méthodologie qu'ils utilisaient au regard de la
philosophie des connaissances. Ils avaient également renoncé,
faute de réponses évidentes, à définir
ce qu'il y avait ou non derrière les observables, pourvu
que les prévisions faites sur les phénomènes
se révèlent justes. Ce souci de pragmatisme est encore
dominant. Ainsi demain, les ingénieurs pourront réaliser
un ordinateur quantique sans se poser la question de la consistance
métaphysique de l'intrication et de la décohérence,
pourvu qu'ils puissent tirer parti de ces deux phénomènes
avec un taux d'erreur acceptable dans des technologies applicatives.
Pourtant, les succès dorénavant éclatants de
la physique quantique, qui en font véritablement la science
des sciences, impose de sortir de cette indifférence quant
à ses méthodes. La méthode MCR vient véritablement
à temps, comme le dit Mioara Mugur Schächter, pour sortir
l'entendement commun de ses impasses et des pièges où
il s'enlise dorénavant. MCR propose ce qui aurait déjà
du être entrepris depuis longtemps par les scientifiques et
les épistémologistes s'ils avaient davantage réfléchi
à ces impasses et à ces pièges, au lieu d'en
prendre parti soit par paresse intellectuelle soit par aveuglement.
Elle met chacun d'entre nous à même d'apprécier,
sans être physicien, les implications de la physique quantique
sur les méthodes d'acquisition de la connaissance : généraliser
à l'ensemble des sciences les processus de représentation
(ou plutôt de “ construction du réel ”)
utilisés par la physique quantique et y ayant fait leurs
preuves.
Mais
la révolution conceptuelle est cependant si forte, le déboulonnage
des anciennes idoles du réalisme positiviste si radical et
si exigeant, que beaucoup de gens continueront à "faire
de la science" et "faire parler la science" sans
avoir encore la moindre idée de l'effort qu'ils devraient
faire pour commencer à être crédible dans l'effort
de construction des connaissances scientifiques auquel cependant
ils s'imaginent participer.
Nous
avons dans cette revue, dès que nous avions pris connaissance
des travaux de Mioara Mugur Schächter, signalé leur
importance à nos lecteurs(1).
Mais le handicap de MCR était jusqu'à présent
le fait, outre la complexité intrinsèque de la présentation,
qu'elle avait été publiée en anglais et qu'il
n'existait pas de traduction française(2).
Beaucoup des correspondants de Mioara Mugur Schächter la pressait
d'en rédiger une version française, malgré
l'important travail que représentait la nécessaire
refonte des premiers textes et le fait que l'auteure dans l'intervalle
n'avait pas cessé de travailler en développant de
nouvelles applications de sa théorie. Le travail a cependant
été fait. Du fait des compléments apportés
et des nouvelles perspectives ouvertes, il s'agit d'une véritable
oeuvre originale. C'est cette oeuvre, "Sur le tissage des
connaissances", que nous souhaitons vous présenter
dans cet article.
Nous
pensons qu'il s'agit d'un événement majeur de la pensée
scientifique et philosophique comme d'ailleurs de la pensée
empirique quotidienne. Mais combien de gens passeront encore à
côté de ce travail? Il heurte trop d'habitudes et même
trop d'intérêts égoïstes, professionnels
et politiques, pour bénéficier de l'accueil médiatique
qu'il mériterait.
«
Sur le tissage des connaissances » est malheureusement
un livre difficile. On peut craindre qu'une lecture superficielle
en décourage plus d'un. La difficulté tient d'abord
au caractère révolutionnaire de l'approche méthodologique.
Mais sur ce plan l'auteure procède pas à pas et de
façon claire et constructive, pour celui qui veut bien entrer
dans le livre. La principale difficulté tient à la
notation et au caractère abstrait du texte, trop dépourvu
d'exemples simples. La notation exclut les équations et autres
démonstrations mathématiques, mais elle utilise abondamment
la symbolique mathématique et logique, dans l'espoir de gagner
du temps et de la clarté dans la formulation. Cette notation
serait indispensable si l'on voulait «informatiser»
la méthode, mais dans la lecture courante, pour peu que les
enchaînements se complexifient, le lecteur voit son attention
faiblir. C'est dommage(3).
Ici,
il n'est pas question de résumer, même sommairement,
un ouvrage considérable. Il faut absolument que ceux qui
s'intéressent à la science fassent l'effort de l'acquérir,
le comprendre et, si besoin était, le mettre en œuvre
dans leurs propres recherches. Nous allons pour notre part présenter
rapidement le contenu des principaux chapitres du livre et amorcer
quelques commentaires, déjà abordés dans les
précédents articles consacrés par notre revue
à MCR.
Contenu
Le
tissage des connaissances comprend deux parties, la première
consacrée à la présentation de la méthode
et la seconde à quelques uns des applications majeures pouvant
en être faites. C'est évidemment par la première
partie qu'il faut commencer la lecture, puisque on y trouve énoncé
en détail tout ce qu'il faut savoir de MCR. Les applications
présentées dans la seconde partie sont intéressantes
et révélatrices. Examiner celles proposées
par l'auteure éclairera beaucoup son propos, mais les chapitres
qui y sont consacrés sont particulièrement ardus.
Nous nous bornerons pour notre part à évoquer leur
contenu en quelques phrases.
Première
partie du livre. Présentation de MCR
Le
chapitre 1 est à lire absolument. Il est d'un accès
facile. L'auteure rappelle les sources du nouveau regard sur le
monde proposé par la physique quantique. C'est sur cette
base et pour la rendre applicable à l'ensemble des connaissances,
qu'elle a voulu construire MCR de façon systématique.
Mioara Mugur-Schächter était particulièrement
légitime à faire ce travail, ayant conduit elle-même
des recherches brillantes en physique et ayant travaillé,
jeune, avec les plus grands scientifiques de la génération
précédente.
Le
nouveau regard apporté par la physique quantique, tout le
monde le sait désormais, a signé, tout en moins dans
cette discipline, la mort du « réalisme des essences
», selon lequel il existerait une réalité indépendante
de l'observateur, composée d'« objets » que l'observateur
pouvait décrire « objectivement », en s'en approchant
de plus en plus grâce à des instruments de plus en
plus perfectionnés. Les physiciens de la grande époque
de l'Ecole de Copenhague s'étaient aperçus qu'ils
ne pouvaient absolument pas rendre compte de ce que montraient leurs
instruments s'ils continuaient à faire appel au réalisme.
Mais s'ils ont jeté les bases d'une nouvelle méthode,
ils n'en ont pas tiré toutes les applications épistémologiques.
Beaucoup de leurs successeurs ne l'ont d'ailleurs pas encore fait(4).
Mioara Mugur-Schächter fut véritablement la première
à proposer de généraliser cette méthode
à l'ensemble des sciences. Son mérite est au moins
aussi grand que celui de ses prédécesseurs.
Nous
pouvons observer à ce stade, même si l'auteure n'aborde
pas explicitement ce point, que c'est en premier lieu le perfectionnement
des instruments d'observations appliqués aux phénomènes
de l'électromagnétisme et de la radioactivité
qui a obligé les physiciens utilisateurs de ces instruments
à regarder autrement des phénomènes qu'ils
ne s'expliquaient pas dans le cadre des anciens paradigmes, les
contraignant par exemple à ne pas choisir entre le caractère
ondulatoire et le caractère corpusculaire de la lumière.
Or ces instruments étaient apparus, sur le «marché
des instruments de laboratoires», si l'on peut dire, non pas
du fait de géniaux inventeurs convaincus qu'ils abordaient
de nouveaux rivages de la connaissance, mais du fait de modestes
techniciens. Ceci correspond à l'intuition selon laquelle
les super-organismes technologiques se développent selon
des modes de vie propres, proche de la mémétique,
et que c'est leur évolution quasi biologique qui entraîne
celle des conceptualisations et connaissances organisées
en grands systèmes dans les sociétés humaines.
Mais
comme le rappelle Mioara Mugur-Shächter, l'évolution
technologique n'aurait pas suffi à provoquer seule la révolution
conceptuelle. Il a fallu aussi que des mutations dans les modes
de représentation du monde hébergées par les
cerveaux de quelques précurseurs de grand talent les obligent
à voir les incohérences, plutôt que continuer
à buter contre elles pendant encore des décennies.
Nous estimons pour notre part, la modestie de l'auteure dut-elle
en souffrir, que celle-ci a fait preuve d'un génie précurseur
aussi grand, en sachant passer d'une pratique mal formulée
et mal systématisée, inutilisable ailleurs qu'en physique,
à une méthodologie rigoureuse applicable par toutes
les sciences.
Les
sources de la stratégie de conceptualisation proposée
par MCR, présentée dans le chapitre 1, sont abondamment
développées dans le chapitre 2, qui constitue l'exposé
détaillé de la méthode. L'auteure procède
de façon pédagogique, en faisant suivre l'énoncé
des bases ou postulats de la méthode de commentaires permettant
de lever les obscurités et ambiguïtés. Ce chapitre,
cependant, est beaucoup plus difficile que le précédent.
Nous conseillons néanmoins à nos lecteurs de l'étudier
en détail, crayon à la main si nécessaire.
Rappelons que dans les articles cités en note, nous avons
essayé de fournir deux exemples imagés d'application
de la méthode, qui rendront, espérons-le, la compréhension
du chapitre plus aisée.
Evoquons
ici en quelques lignes les grandes étapes indispensables
à la construction des connaissances selon MCR. Il s'agit
en fait d'une méthodologie pour la production des descriptions,
car il n'y a de science que de descriptions, les «phénomènes
en soi» étant réputés non-existants.
-
Le Fonctionnement-conscience. On postule au départ
l'existence d'un observateur humain, doté d'un cerveau lui-même
capable de faits de conscience. Ce cerveau est tel qu'il peut afficher
des buts au service desquels mettre une stratégie. Mioara
Mugur-Shächter considère que l'organisme vivant, ceci
à plus forte raison s'il est doté de conscience, est
capable de téléonomie(5).
Nous pensons pour notre part que le concept de Fonctionnement-conscience
peut être étendu au fonctionnement de tous les êtres
vivants, et peut-être même à celui de précurseurs
matériels de la vie biologique, aux prises avec la Réalité
telle que définie ci-dessous. Nous y reviendrons dans nos
commentaires. Les concepteurs de robots véritablement autonomes
espèrent que ces robots pourront procéder de même
afin de se doter de représentations ayant du sens pour eux.
-
La Réalité. On postule qu'il existe
quelque chose au-delà des constructions par lesquelles nous
nous représentons le monde, mais (pour éviter les
pièges du réalisme), qu'il est impossible –
et sera à jamais impossible - de décrire objectivement
cette réalité. Peut-être pourrait-on (la suggestion
est de nous) assimiler cette réalité à ce que
la physique contemporaine appelle le Vide quantique ou l'énergie
de point-zéro, à condition d'admettre que ce Vide
est et demeurera indescriptible, d'autant plus qu'il ne s'inscrit
ni dans le temps ni dans l'espace propres à notre univers.
Seules pourront en être connues les fluctuations quantiques
en émanant, si elles donnent naissance à des particules
qui se matérialiseraient par décohérence au
contact avec notre matière.
-
Le Générateur d'Entité-objet
et l'Entité-objet ainsi générée.
Il s'agit d'un mécanisme permettant au Fonctionnement conscience,
dans le cadre de ses stratégies téléonomiques,
de créer quelque chose (un observable) à partir de
quoi il pourra procéder à des mesures. Il n'y aurait
pas de science sans ce mécanisme. Nous procédons de
cette façon en permanence dans la vie courante, comme nous
l'avons montré à propos des entités objets
psychiques (Ma fiancée m'aime-t-elle ?). Nous construisons
des « objets » d'étude, qui n'existaient pas
avant notre intervention.
-
Les Qualificateurs. Il s'agit des différents
points de vue par lesquels nous décrivons d'une façon
utilisable par nous les Entités-objets que nous avons créée.
Ces Qualificateurs sont les moyens d'observation et de mesure, biologiques
ou instrumentaux, dont nous disposons. Il n'y a qu'une qualification
par mesure et celle-ci n'est pas répétable car généralement
l'Entité-objet a changé. Mais la multiplication des
qualifications donne ce que MCR appelle des Vues-aspects
proposant des grilles de qualifications effectives et intersubjectives.
L'opération peut conduire à la constatation de l'inexistence
relative de l'Entité-objet créée aux fins d'observation
(inexistence relative car il serait contraire à MCR de parler
de faux absolu). Ceci montre que l'on ne peut pas inventer n'importe
quelle Entité-objet et construire des connaissances solides
à son propos. Il faut qu'elle corresponde à quelque
chose dans la Réalité telle que définie plus
haut et qu'elle puisse être mise en relation avec les grilles
de qualification déjà produites. Ainsi les connaissances
construites s'ajoutent-elles les unes aux autres.
-
Le Principe-cadre. Il s'agit du cadre d'espace-temps
dans lequel on décide d'observer l'Entité-objet afin
de la situer.
Tout
ceci permet d'obtenir un canon général de description,
utilisable dans n'importe quel domaine. Il repose sur le postulat
de la non-possibilité de confronter la description avec un
réel en soi ou réel métaphysique quelconque.
Il débouche par contre sur une « description relativisée
», individuelle ou probabiliste, à vocation inter-subjective,
c'est-à-dire partageable par d'autres Fonctionnements-consciences,
à travers ce que MCR appelle des Descriptions relativisées
de base Transférées. La somme de celles-ci
devrait, correspondre à la somme des connaissances scientifiques
relativisées que grâce à MCR nous pouvons obtenir
sur le monde.
Deuxième partie du livre. Quelques illustrations
majeures de MCR
Les
chapitres constituant cette deuxième partie présentent
le plus grand intérêt pour les lecteurs connaissant
déjà MCR. Ils illustrent en effet des recherches menées
sans désemparer par Mioara Mugur-Shächter dans ces dernières
années, et jamais présentées à ce jour
de façon synthétique. Ils apportent la preuve de l'intérêt
de la révolution épistémologique qui découle
de la généralisation de MCR à d'autres domaines
de la représentation des connaissances. On y voit en effet
remis en cause, d'une façon qui sera certainement fructueuse,
l'essentiel de ce que l'on considérait jusqu'ici comme les
bases de la conceptualisation dans les disciplines évoquées.
Il ne devrait plus jamais être possible, dans ces disciplines,
de continuer à raisonner selon les précédentes
méthodes, sauf à le faire intentionnellement dans
le cadre de recherches limitées. Malheureusement, ces chapitres
sont véritablement difficiles. Nous les estimons hors de
portée des non-spécialistes. Il est dommage que l'auteure
n'ait pas essayé de les résumer sous une forme plus
accessible, quitte à réserver l'exposé complet
aux professionnels.
Nous
n'avons ici ni le temps ni la compétence pour résumer
l'argumentaire de chacun de ces chapitres, consacrés respectivement
à la logique, aux probabilités, au concept de transmission
des messages chez Shannon, à la complexité et finalement
au temps, vu sous l'angle des changements identité-différence
qui peuvent s'y produire.
Bornons
nous à dire que, dans chacun de ces cas, on retrouve le postulat
de MCR selon lequel on ne peut pas imaginer et moins encore rechercher
une prétendue réalité ontologique ou en soi
de phénomènes qui sont en fait des constructions du
Fonctionnement-conscience et du Générateur d'Entité-objet
tels que définis dans la première partie du livre.
Prenons l'exemple de la logique. Si celle-ci était considérée
comme un instrument du même type que les mathématiques
(dont la plupart des mathématiciens n'affirment pas qu'elles
existent en soi), on pourrait lui trouver quelque utilité,
mais seulement pour donner de la rigueur aux raisonnements abstraits.
Elle ne servirait pas à donner de meilleures descriptions
du monde. Or la logique prétend au contraire décrire
des classes d'objets, auxquelles elle applique des prédicats.
Mais ces objets et ces prédicats sont présentés
comme existant dans la réalité ou traduisant des relations
réelles entre éléments de la réalité.
La logique ne se pose donc pas la question du processus de construction
par lequel on les obtient. Elle suspend dont quasiment dans le vide
l'ensemble de ses raisonnements. Faire appel à ceux-ci risque
alors d'être inutile, voire dangereux, en égarant l'entendement
dans des cercles vicieux (comme le montre le paradoxe du menteur).
La logique ne retrouvera de bases saines qu'en utilisant MCR pour
spécifier les objets de ses discours.
Il
en est de même du concept de probabilités tel que défini
notamment par le mathématicien Kolmogorov. L'espace de probabilité
proposé par ce dernier ne devrait pas être utilisé
dans les sciences, sauf à très petite échelle.
Il ne peut que conduire à des impasses. Si l'on pose en principe
qu'il existe des objets en soi difficilement descriptible par les
sciences exactes, dont la connaissance impose des approches probabilistes,
le calcul des probabilités est un outil indispensable. Ainsi
on dira que la probabilité de survenue d'un cyclone dans
certaines conditions de température et de pression est de
tant. Mais si, pour analyser plus en profondeur les phénomènes
de la thermodynamique atmosphérique et océanique,
on admettait que le cyclone n'existe pas dans la réalité,
pas plus que l'électron ou le photon, mais qu'il est la construction
ad hoc unique d'un processus d'élaboration de qualification
selon MCR, le concept de probabilité changera du tout au
tout. On retrouverait, à une échelle différente,
l'indétermination caractéristique de la physique quantique
et la nécessité de faire appel à des vecteurs
d'état et à la mathématique des grands nombres
pour représenter concrètement de tels phénomènes.
La
mesure de la complexité oblige aux mêmes restrictions.
Pour la science « classique » de la complexité,
il existe des entités réelles (en soi) dont les instruments
classiques de mesure ne peuvent pas donner, du fait de leur imperfection,
de descriptions détaillées et déterministes.
D'où une impression de complexité. Il faut donc tenter
de mesurer les systèmes ainsi prétendus complexes
par des méthodes détournées. Mais si l'on admettait
que l'objet, complexe ou pas, est une création du Fonctionnement-conscience
et relève dont de MCR dans la totalité de son étude,
les choses se simplifieraient. On cesserait en fait de parler de
complexité. On se bornerait à dire que l'on a créé
une Entité-objet accessible aux opérations de qualifications,
qui n'aurait pas d'intérêt en soi, mais seulement comme
élément d'un processus plus général
de construction de connaissances.
Mioara
Mugur-Shächter ne le dit pas, mais le même raisonnement
pourrait selon nous s'appliquer au concept de système. La
science des systèmes s'évertue à identifier
ceux-ci dans la nature et se noie évidemment dans le nombre
immense des candidats-systèmes qu'elle peut identifier. Mieux
vaudrait admettre d'emblée que le système en général,
tel système en particulier, n'existent pas en soi, mais doivent
être spécifiés en tant qu'Entités-objets
créées par un Générateur ad hoc.
Le
même type de raisonnement s'appliquera à la théorie
de Shannon et au concept de temps, tels que présentés
dans l'ouvrage.
Commentaires
Plusieurs
questions se posent, une fois le livre refermé. En voici
quelques unes, rapidement évoquées :
Prolongements
médiatiques?
Si
l'on considère, comme nous le faisons, qu'il s'agit d'une
œuvre maîtresse, le premier souci qui devrait incomber,
non seulement à l'auteure mais à ses disciples et
lecteurs, serait de lui donner des prolongements. Mais pour cela,
il faudrait que MCR soit mieux connue, discutée, amplifiée,
enrichie dans les nombreuses directions, tant épistémologiques
qu'applicatives, ouvertes par Mioara Mugur-Shächter. Est-ce
le cas ? Sans doute pas pour le moment, hormis un cercle très
étroit.
S'agit-il
d'une question de communication ? L'auteure fait-elle appel comme
il le faudrait aux nouveaux médias. A priori, la réponse
est négative. Google donne environ 240 références
sur son nom, ce qui est infime. Son site personnel, http://www.mugur-schachter.net/
n'a reçu que 230 visiteurs depuis sa création en février
2006. Les seules références critiques en français
sont nos précédents articles. C'est très honorable
pour nous mais ce n'est pas à la hauteur de l'oeuvre. Il
faudrait donc que Mioara Mugur-Shächter fasse un effort considérable
de meilleure diffusion par Internet. Celle-ci est aujourd'hui la
clef du succès dans le monde scientifique et surtout dans
le grand public Notre expérience nous montre que les journalistes
scientifiques, notamment, ne vont pas directement aux sources mais
s'appuient sur les références qu'ils trouvent en ligne.
Mais
alors se pose à nouveau la question de la forme déjà
signalée. Il faut absolument que MMS soit déclinée
dans des versions diversifiées, attrayantes, éventuellement
pour certaines d'entre elles dramatisées ou illustrées.
Ceci suppose un effort considérable, qui n'est sans doute
pas à la portée d'une personne seule, mais qu'il faudrait
faire.
Prolongements
scientifiques et méthodologiques?
MCR
restera un exposé théorique dense et peu utilisable
par les scientifiques, ingénieurs et autres concepteurs de
systèmes cognitifs si la méthode n'est pas transformée
en une sorte de langage de programmation (ou tout au moins pour
commencer en un langage d'analyse fonctionnelle) qui puisse être
utilisé de façon indifférenciée. La
difficulté à vaincre est en effet la résistance
des chercheurs et concepteurs. Même s'ils estimaient que les
postulats réalistes qui sous-tendent leurs travaux ne résistent
pas à la critique, ils ne feraient pas l'effort de changer
de méthodologie si le coût d'investissement dépassait
les bénéfices attendus d'une nouvelle méthode.
En effet, le réalisme n'entache pas d'erreurs pratiques (en
dehors pour le moment de la physique quantique) les résultats
obtenus dans la plupart des applications. Certes, le postulat réaliste
bloque les développements ultérieurs dans la plupart
des cas. Mais les concepteurs ne se soucient pas en général
du futur, mais de la rentabilité à court terme.
Il
nous semble qu'un travail d'aide à la programmation analogue
à celui réalisé par Stephen Wolfram avec son
logiciel Mathematica serait réalisable et trouverait des
clients. Les premiers utilisateurs, comme l'indique d'ailleurs Mioara
Mugur-Shächter, devraient être les concepteurs de robots
autonomes, désireux de doter ceux-ci d'une capacité
interne (non programmée de l'extérieur) pour se doter
de représentations de leur environnement ayant du sens pour
eux.
Prolongements
épistémologiques?
Nous
estimons, à tort ou à raison, que MCR si brillamment
conçue par Mioara Mugur-Shächter comme une méthode
canonique de description susceptible de s'appliquer non seulement
aux sciences mais à l'ensemble des langages descriptifs,
est bien plus que cela. Il s'agirait de la formalisation spontanée,
réalisée pour la première fois, sinon dans
l'histoire de l'univers, du moins dans l'histoire de la Terre, d'un
processus de construction de toutes les formes organisées
existant dans le monde. Si en effet nous considérons que
l'univers s'est construit à partir du Vide Quantique par
matérialisation aléatoire réussie de particules
quantiques nées des fluctuations dudit Vide, il faut bien
qu'un processus très puissant ait poussé à
la complexification des composants élémentaires de
matière et à l'apparition, par émergence, des
complexités biologiques et mentales que nous connaissons.
Cette idée rejoint, nous semble-t-il, celles présentées
par les physiciens selon lesquelles l'univers serait un calculateur
– et qui plus est, selon Seth Lloyd qui vient de donner à
cette hypothèse une forme rigoureuse, un calculateur quantique(6).
Dès
qu'une entité matérielle organisée, sous forme
d'une molécule fut-elle simple, extrait du Vide une particule
quantique (où ce qui correspond à ce terme dans la
théorie quantique des champs) et l'intègre à
sa structure, elle transforme ce qui n'était alors pas descriptible
en une Entité-objet Qualifiable. En effet, se faisant, l'entité
matérielle considérée se transforme, pour reprendre
les termes de Mioara Mugur-Shächter, en Générateur
d'Entité-objets. La nouvelle Entité-objet ainsi crée
est Qualifiée par les relations qu'elle entretient avec le
Générateur. L'opération répétée
le nombre de fois qu'il faut aboutit à l'émergence
d'un Fonctionnement (in)conscience, avec ses téléonomies,
qui entrera dans la grande compétition darwinienne entre
molécules primordiales. Le même schéma se reproduira
lorsque apparaîtront les premières entités biologiques
et que celles-ci, elles-mêmes, se doteront d'aptitude à
la conscience(7). Les
constructions matérielles et intellectuelles de la société
scientifique terrestre feraient ainsi partie d'un univers beaucoup
plus vaste, celui des Descriptions relativisées de base Transférées
(pour reprendre le terme de MCR) cosmologiques.
Mais
alors, demanderont les esprits curieux, pourquoi, si MCR représente
un mouvement cosmologique aussi profond, a-t-il fallu attendre Mioara
Mugur-Shächter et, avant elle, les premiers physiciens quantiques,
pour qu'il prenne une forme langagière enfin intelligible
? C'est tout le problème de la construction de l'univers
en général et du rôle de la science, processus
constructif méthodique en particulier qui est alors posé.
Pourquoi serait-ce seulement à notre époque (et par
la voix de Mioara Mugur-Shächter) que les Terriens prendraient
conscience de leurs aptitudes à construire cet univers et
lui donner (éventuellement) des finalités compatibles
avec leur survie ? Et, plus généralement, est-ce que
d'autres Fonctionnement conscience existeraient ailleurs dans l'univers
pour proposer des perspectives convergentes (ou divergentes) ? Nous
laissons à la sagacité de nos lecteurs le soin de
répondre à ces questions.
Notes
(1) Voir
http://www.automatesintelligents.com/echanges/2004/avr/mioara.html
ainsi que http://www.automatesintelligents.com/echanges/2004/juin/mrc.html.
On lira également un interview de l'auteure http://www.automatesintelligents.com/interviews/2004/juin/mugurschachter.html
Un article sur MCR a été présenté sur
notre blog Philoscience: http://philoscience.over-blog.com/article-1542920-6.html
(2) Method of Relativized Conceptualisation.
Quantum Mechanics, Mathematics, Cognition and Action (Kluwer
Academic, 2002). Un article de la revue Le Débat mars avril
1997 avait précédemment posé le problème:
http://ns3833.ovh.net/%7Emcxapc/docs/conseilscient/mms1.pdf
Un texte récent publié sur le site de MMS présente
son argumentaire en termes très faciles d'accès, dont
nous recommandons la lecture http://www.mugur-schachter.net/maispourquoi.pdf
(3) Nous pensons avoir montré qu'en paraphrasant
dans le langage courant et sur des exemples simples les algorithmes
proposés par le livre, il était possible de le rendre
plus accessible (voir note 1). Mioara Mugur-Shächter annonce
qu'elle a entrepris la rédaction d'un ouvrage destiné
au grand public. Il s'agit d'une très bonne initiative. Mais
que nos lecteurs n'attendent pas la parution de ce dernier pour
s'intéresser au présent livre.
(4) Ceci apparaît, comme le note d'ailleurs
Mioara Mugur-Shächter, dans le fait que beaucoup de physiciens
quantiques continuent à trouver la physique quantique compliquée,
voire incompréhensible. On cite toujours Feynman qui aurait
dit que celui qui prétend comprendre la physique quantique
montre qu'il n'y a rien compris. En fait, si le formalisme mathématique
de la mécanique quantique est compliqué, il n'est
pas le seul. Ce qui est compliqué, voire impossible, c'est
de prétendre mettre derrière le formalisme des réalités
en soi contradictoires, incompréhensibles par l'entendement
humain. Mais à ce titre les Ecritures sont également
compliquées voire incompréhensibles quand elles évoquent
un Dieu en trois personnes. MCR vise précisément à
éviter cette tentation métaphysique sinon mythologique
appliquée à une science, la physique quantique, qui
est devenue celle de tous les jours. La même observation vaudrait
évidemment aussi pour ce qui concerne la cosmologie théorique.
(5) Selon Wikipedia (http://fr.wikipedia.org/wiki/T%C3%A9l%C3%A9ologie),
la téléologie est l'étude des systèmes
finalisants acceptant différentes plages de stabilité
structurelles et capables, en général, d'élaborer
des buts ou de modifier leurs finalités, (en anglais:purposeful
systems"). Dans les systèmes humains psycho-socio-politique,
cette téléologie peut très bien se nommer de
"autodétermination". La téléonomie
est l'étude des systèmes finalisés par une
stabilité; recherche de la stabilité structurelle
et non du changement, (en anglais: "goal seeking systems").
En psychologie et en sociologie, la téléonomie peut
très bien se nommer de "autonomie". Ces mots sont
suspects pour les matérialistes. Mais il est tout à
fait possible d'accepter les définitions ci-dessus sans se
référer à des causes finales imposées
par une divinité quelconque.
(6) Voir notre article
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2006/avr/lloyd.html
(7) Nous renvoyons sur ce point au livre de Gilbert
Chauvet www.automatesintelligents.com/biblionet/2006/fev/comprendre_vivant.html