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Février
2007 Présentation
et commentaires par Jean-Paul Baquiast
Les
nanotechnologies, espoir,
menace ou mirage ?
Les
nanotechnologies, espoir, menace ou mirage ?
Yann de Kerorguen
Editions
Lignes de repères
Avril 2006
Docteur
en ethnologie, Yan de Kerorguen, est rédacteur en chef
adjoint à “ La Tribune ”. Il est également
romancier et auteur de plusieurs ouvrages sur les rapports
entre la science, l'économie et la société.
Pourquoi
cet ouvrage ?
Notre attitude par rapport aux découvertes scientifiques
est ambivalente. D'un côté, les innovations techniques
sont adoptées plus vite que jamais, s'agissant des
télécoms par exemple. D'un autre côté,
les craintes se multiplient devant les dérives possibles
d'une science pervertie. Pourtant, la compétition économique
devient mondiale et si nous ne nous intéressons pas
aux sciences, d'autres pays le feront !
Ces quelques considérations générales
sont particulièrement adaptées à la question
des nanotechnologies, qu'aborde l'ouvrage de Yan de Kerorguen.
L'originalité du propos de l'auteur, qui n'est ni un
pro ni un anti-nano, est de traiter le sujet globalement (aspects
scientifiques, vie quotidienne, enjeux économiques,
questions de société,…), à la portée
de tous.
Le livre :
Une nouvelle révolution technologique se prépare,
discrètement. Pour la première fois de son histoire,
l'homme pourrait être en passe de maîtriser l'infiniment
petit, la structure atomique de la matière et créer
des objets invisibles à l'oeil nu, incroyablement résistants,
souples et légers.
Ces nanotechnologies, expérimentées par des
scientifiques depuis des décennies, sont en train d'exploser.
Elles modifieront en profondeur nos structures économiques
et sociales. Les industriels se mobilisent dans le développement
de procédés de fabrication qui révolutionneront
toutes les activités humaines: la médecine,
l'environnement, l'énergie, l'habillement, l'automobile,
les outils que nous utilisons pour communiquer et nous divertir.
On parle de la naissance d'un "nanomonde". Un marché
estimé à 1000 milliards de dollars en 2013!
Vénérée par les uns, cette révolution
technologique suscite scepticisme ou crainte chez d'autres.
De quoi s'agit-il exactement ? Quel impact sur la vie quotidienne
? Où en est la recherche, notamment française
? Quels risques pour la société? Et si tout
cela n'était que du marketing ?
Voilà quelques unes des questions auxquelles répond
ce livre accessible, destiné aux esprits curieux !
Un livre qui appelle aussi à un véritable débat
public sur les enjeux des nanotechnologies.
Fabriquer
des ressources vitales pour presque rien
Nous
comptions conseiller à nos lecteurs cet ouvrage sur les nanotechnologies
pour deux raisons :
-
la première est qu'il s'agit d'un ouvrage de vulgarisation
que nous pourrions qualifier de presque parfait. Ecrit par un auteur
qui, sans être à proprement parler scientifique, connaît
parfaitement le sujet, il présente tous les thèmes
qui doivent être évoqués quand on traite des
nanosciences et de leurs applications : la technologie, l'industrie,
les usages actuels et prévisibles, les perspectives à
plus long terme, les risques possibles et la façon d'en discuter
et de les prévenir. Le livre est écrit de façon
très accessible et vivante, mais il ne se refuse pas à
aborder quand nécessaire les termes et les concepts techniques.
Compte tenu de l'avenir qui s'ouvre devant les nanosciences et les
nanotechnologies, nous n'hésitons pas à dire qu'il
s'agit d'un ouvrage que chacun devrait posséder dans sa poche,
si l'on peut dire. De plus, sur le site du livre, se trouvent de
nombreux liens indispensables. L'auteur annonce qu'on y trouvera
bientôt des actualisations. Nous n'ajouterions donc pas grand-chose
au livre en l'analysant davantage. La présentation de l'éditeur,
reprise en exergue, nous paraît ici suffisante.
-
Une seconde raison justifie selon nous la présentation du
livre de Jan de Kerorguen dans cette revue, et plus précisément
dans ce numéro principalement consacré à la
crise climatique et environnementale. C'est d'ailleurs la raison
pour laquelle nous avions un peu retardé cette présentation.
Les lecteurs du livre partageront sans doute notre avis. Lorsque
l'on réfléchit à l'avenir des nanotechnologies,
on ne peut qu'être frappé par une étonnante
coïncidence. Ces technologies viennent exactement au moment
où le monde entier s'interroge sur l'avenir de la biosphère.
Des milliards d'hommes sont actuellement en train d'en épuiser
les ressources naturelles immédiatement exploitables: énergies
fossiles, espèces vivantes, eau, sol et air respirable. Les
uns sont mus par la volonté féroce de continuer à
profiter de leur puissance pour tirer jusqu'au bout partie des réserves
telles que les gisements en gaz et pétrole, sur lesquelles
ils ont mis la main. Les autres, le plus grand nombre, se battent
tout simplement pour survivre. Or les conférences toutes
récentes de Paris (voir
notre éditorial) confirment maintenant sans ambiguïté
la grande crise climatique et environnementale dénoncée
depuis longtemps par un nombre croissant d'experts. Il faudrait
être d'une mauvaise foi criminelle pour ne pas reconnaître
que le milieu terrestre se dégrade rapidement, qu'il est
pratiquement impossible de le protéger et qu'en conséquence,
les civilisations s'acheminent vers des crises et conflits qui provoqueront
peut-être leur disparition, à échéance
du siècle ou même du demi-siècle.
Or
les nanotechnologies, si l'on en croît les spécialistes,
devraient offrir, au moins sur le plan des essais en laboratoires,
des solutions inattendues et véritablement providentielles
pour obtenir des produits de substitution ne faisant appel qu'à
des matières premières et des énergies simples
et en grande quantité. Il faudrait donc passer du laboratoire
à la vraie grandeur. On obtiendrait alors des ressources
qui pourraient en grande partie remplacer celles que produisent
actuellement les agricultures et les industries en détruisant
l'écosystème. Elles pourraient également contribuer
à la dépollution et à la transformation des
déchets. A terme, elles pourraient diriger la mécanosynthèse
d'innombrables composés susceptibles de servir de substituts
alimentaires et de participer à l'enrichissement des organismes
vivants et même de leurs systèmes nerveux.
A
quel coût écologique ?
Mais
à quel coût ? Laissons de côté le coût
économique qui fait partie des variables ajustables. Le vrai
coût à mesurer est celui du bilan écologique
(ecological footprint) de telles fabrications. Plusieurs
conditions doivent alors être remplies pour qu'il soit positif
et pour que celles-ci puissent donc intervenir massivement dans
la protection de l'environnement et de la nature, sans aggraver
les risques actuels. Il faudrait d'abord vérifier, et c'est
véritablement là le pas décisif à franchir
avant d'investir massivement dans les nanosciences, que l'humanité
pourrait grâce à elles produire de la complexité,
c'est-à-dire des richesses de toutes sortes, en n'utilisant
que de l'énergie primaire (par exemple les énergies
renouvelables, éventuellement l'énergie nucléaire),
avec des rendements suffisants pour que les produits obtenus le
soient à bas coût. Il faudrait aussi vérifier
que les matières premières de base utilisées
pour la synthèse des nouveaux composés soient disponibles
en grande quantité et sans risque pour l'environnement, par
exemple le sable et l'eau.
Les
seuls investissements véritablement coûteux à
consentir intéresseraient alors les instruments de laboratoires
et machines outils capables de produire les nanomatériaux
et nano-objets, ainsi que la matière grise (en principe infiniment
renouvelable) que les humains devraient investir en recherche développement
et en gestion pour développer ces procédés.
Mais là encore, en ce qui concerne les équipements
nécessaires à des productions industrielles, des nanomachines
regroupées en nanoateliers, évidemment pilotés
par des systèmes d'intelligence artificielle autonomes, pourraient
prendre le relais des actuels équipements de laboratoires,
dérivés du microscope à effet tunnel et canons
à électrons qui ne peuvent actuellement que manipuler
les atomes un à un. Il pourrait alors s'agir d'usines facilement
exportables vers les pays du tiers-monde, afin que ceux-ci ne restent
pas exclus de ces nouvelles sources de richesse.
On
objectera que de telles perspectives relèvent de la science-fiction.
Elles le resteraient en effet si les recherches/développements
nécessaires n'étaient pas consentis. Yan de Kerorguen
donne le montant des crédits aujourd'hui consacrés
aux nanotechnologies par les grandes puissances. Les Etats-Unis,
qui tiennent la tête et font par rapport à l'Asie et
à l'Europe un effort considérable pour rester dominants
dans un domaine qu'ils considèrent comme vital pour le maintien
de leur suprématie, y consacrent des sommes difficiles à
calculer mais qui ne dépassent pas les quelques dizaines
de milliards de dollars par an. Dans le même temps, la guerre
en Irak leur coûte tous les ans plus de 400 milliards. On
n'ose pas envisager où en serait la recherche si des sommes
de cette importance avaient été investies régulièrement
dans les nanosciences.
L'une
des hypothèses sur lesquelles s'appuie l'actuelle administration
américaine pour refuser d'entrer dans le protocole de Kyoto
repose précisément sur l'espoir que des technologies
de rupture pourraient permettre de continuer à consommer
sans restriction du pétrole et du gaz tout en séquestrant
le carbone, dépolluant l'environnement, refroidissant le
climat…Les Américains pensent en particulier pour ce
faire aux nanotechnologies. Encore faudrait-il, comme nous venons
de le dire, qu'ils y affectent des moyens suffisants, ce qui n'est
pas le cas. Quant à l'Europe, elle ne pourra évidemment
pas continuer à ne faire que des incursions timides dans
ce nouveau domaine des sciences et des techniques. On pourrait au
contraire considérer que la nouvelle posture qu'elle adopte
pour jouer un rôle pilote dans une Organisation des Nations
Unies pour l'écologie devrait reposer sur les investissements
massifs en nanosciences qui lui seraient nécessaires.
Yan
de Kérorguen rappelle dans son ouvrage, comme il se devait
de le faire, les risques possibles et les précautions à
prendre pour maîtriser ces risques. Inutile de s'y appesantir
ici. Il indique également que si les nanotechnologies étaient
un atout de plus dans la main des pays riches pour ruiner davantage
les pays pauvres (par exemple grâce au remplacement du coton
végétal par des nanofibres), leur effet vis-à-vis
de l'enjeu majeur de la crise actuelle serait négatif. Cet
enjeu, rappelons-le, consiste à éviter la généralisation
de guerres de 4e Génération entre le Sud et le Nord.
Pour prévenir de tels catastrophes, si l'Amérique
ne le fait pas, l'Europe devrait dès le début inviter
les pays du Sud à participer avec ses propres chercheurs
et industriels au développement des nanosciences et des nanoapplications.
Une
conférence de consensus
Nous
serions tentés de suggérer, dans la suite du livre
de Yan de Kérorguen et d'un certain nombre d'auteurs ayant
abordé ces thèmes, la tenue d'une conférence
de consensus permettant d'apporter une réponse, en termes
plus scientifiques que nous ne pouvons ici nous le permettre, à
la question déterminante : les nanotechnologies permettraient-elles
aujourd'hui de fabriquer des ressources vitales pour presque rien
? Après tout, c'est bien ce qu'a fait le système solaire
et bien d'autres systèmes analogues au sein du cosmos : produire
des richesses à partir de la lumière et des atomes
élémentaires. Si la grande crise environnementale
poussait l'humanité à franchir ce pas décisif,
nos descendants pourraient la remercier.
Note: L'auteur a bien voulu nous adresser le message suivant,
dont nous le remercions: "Je crois comme vous que les nanos
ont un grand avenir dans le domaine de l'environnement et c'est
la raison pour laquelle la prise de risque en nanos me paraisse
devoir l'emporter sur la précaution. Et je trouve dommage
qu'en ces temps de catastophisme il y ait si peu d'esprits éclairés
pour "positiver" et dire que des solutions existent, des
solutions que peut-être nous ne connaissons pas (dans la recherche
fondamentale!!). A mon avis,la précaution est une question
de régulation sociale. Mais surtout ne pas interdire le progrès,
comme certains seraient tentés de le faire avec les nanos.
Vaste débat..."