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Février
2007 Présentation
et commentaires par Jean-Paul Baquiast
Le parfum d'Adam
Le
parfum d'Adam
Jean-Christophe Rufin
Flammarion
- 10/01/2007
Jean-Christophe
Rufin, après avoir participé comme médecin
à l'action humanitaire, et à ce titre avoir
rencontré le monde des agences de renseignements, est
devenu un romancier à succès: L'Abyssin, Rouge
Brésil (Prix Goncourt 2001) Globalia.
Ce
roman ressemble à de nombreux autres qui déroulent
une histoire politique ou d'espionnage dans des milieux généralement
mal connus par les lecteurs et présentant un caractère
d'actualité suffisant pour retenir l'attention. Les romanciers
américains sont fertiles dans la production de tels oeuvres.
Elles jouent un rôle important pour répandre dans le
monde entier une vision du monde généralement conforme
à celle que le Pentagone et autres agences de sécurité
nationale voudraient que nous en ayons. Sous cette réserve,
ces romans, généralement repris sous forme de films,
sont toujours instructifs. Généralement bien informés
des questions scientifiques et techniques, ils renseignent également
le lecteur averti de certains dessous concernant les affaires américaines
ou internationales, telles du moins que veut bien les interpréter
l'auteur.
Les
romanciers français n'ont pas le talent de leurs homologues
anglo-saxons dans ce domaine. Quand ils essayent d'échapper
aux récits intimistes, ils décrivent l'actualité
avec de telles approximations que seuls les grands naïfs peuvent
s'y intéresser. Un des rares auteurs étant sorti du
lot a été Gérard de Villiers. Pendant 30 ans,
les aventures de son héros Malko, agent génial de
la CIA, ont été suffisamment documentées pour
intéresser tous les professionnels de la diplomatie, de l'information
et de la géopolitique. Il fallait certes en prendre et en
laisser – en laisser notamment concernant les scènes
érotiques et violentes tellement répétitives
qu'elles n'intéressaient plus que les monomaniaques.
On
pourrait dire que, mises à part de telles scènes,
heureusement absentes dans Le Parfum d'Adam, le roman de
Jean-Christophe Ruffin présente indiscutablement un intérêt
documentaire digne d'un bon roman anglo-saxon. Faisons cependant
une réserve. Les auteurs français, lui-même
comme avant lui Gérard de Villiers, semblent considérer
que les milieux du renseignement et des opérations de l'ombre
ne peuvent retenir l'attention que s'ils sont présentés
à travers des protagonistes américains ou travaillant
pour les Américains. C'était le cas de SAS, aristocrate
autrichien très américanisé. C'est aussi le
cas des personnages sympathiques du Parfum d'Adam, qui
gravitent autour de la CIA ou d'agences privées de renseignement
travaillant pour le compte de cette dernière(1).
Il s'ensuit que nous sommes incités en lisant ce livre à
nous sentir membres de la grande communauté de ceux qui aux
Etats-Unis ou en Europe, considèrent encore que l'Amérique
reste la mieux placée, notamment par son savoir faire et
sa puissance, pour les protéger des dangers du monde. Alors
que c'est elle le plus souvent qui par ses abus de pouvoirs génère
de tels dangers.
Ceci
dit, ce livre ne présente pas de qualités scientifiques
et littéraires telles qu'il mériterait une chronique
dans cette revue. Il ne nous intéresse que par le sujet qu'il
aborde, celui de la lutte des écologistes radicaux cherchant
à « sauver la planète » face aux intérêts
de toutes sortes qui sont en train de la détruire. A l'heure
où les experts mettent en évidence les immenses désastres
qu'entraînera prochainement l'exploitation sans limites des
ressources mondiales, il était bon de découvrir les
milieux éco-militants qui, contrairement aux Verts européens
dont le discours reste assez respectueux des lois et règlements,
ont cherché depuis déjà plusieurs décennies
à s'en prendre directement aux responsables du désastre
annoncé. Jean-Christophe Ruffin a le mérite de rappeler
au lecteur français, généralement ignorant
de ce que l'on appelle l'écologie profonde ou « deep
ecology », l'histoire très riche des mouvements
théoriciens et des groupes d'action se rattachant à
ce mouvement. Nous n'allons pas ici refaire la description qu'il
en donne, notamment dans la Post-face du livre "A propos des
sources". Le web est par ailleurs très riche en documents
divers sur ces questions. Aujourd'hui, les fantasmes de la Deep
ecology semblent perdre du crédit, mais le nombre des
illuminés capables de les prendre au sérieux reste
important (voir aussi notre article Peut-on
calculer scientifiquement un coefficient d'empreinte écologique
individuelle).
Pour
construire son intrigue et lui donner le nécessaire caractère
de « thriller » qui attire le lecteur, Jean-Christophe
Ruffin ne s'est pas seulement attaché aux activistes durs,
militants anti-vivisection, anti-nucléaires ou anti-chasse,
qui s'en prennent directement aux chercheurs, aux industriels et
aux comportements destructeurs de l'environnement. Il a imaginé
qu'un milliardaire aussi convaincu que fou avait décidé,
en fin de vie, de programmer la destruction massive de milliards
d'humains. Mais logiquement, les humains à détruire
n'étaient pas pour lui ceux des pays riches. C'étaient
ceux des pays pauvres à qui la démographie galopante,
ce que l'on a nommé la bombe démographique, servait
d'arme pour s'imposer aux pays riches.
Le
héros diabolique du livre avait donc imaginé de détruire
des centaines de millions d'habitants des favelas et taudis du tiers
monde en les contaminant par des souches cholériques rendues
virulentes. Même transformé génétiquement,
le bacille du choléra présente l'avantage, si l'on
peut dire, de n'être vraiment pathogène qu'à
l'égard des pauvres et très pauvres. Il pouvait donc
servir d'arme presque parfaite pour une destruction sélective
de ces derniers. Les pays riches ne seraient pas touchés
par l'épidémie ainsi provoquée. Heureusement
pour les pauvres, les héros sympathiques ont réussi
à désamorcer le complot au dernier moment. La croissance
de la population pourra donc se poursuivre tranquillement.
Il
est inutile de s'attarder sur la vraisemblance de l'hypothèse.
Sans être médecin, nous doutons beaucoup qu'un germe
à la virulence fortement augmentée puisse limiter
son action aux populations misérables, tout en s'étendant
suffisamment largement et vite pour tuer des centaines de millions
de gens. La question de la dissémination des pandémies
est très complexe. On le découvre aujourd'hui en raisonnant
sur le cas de la probable grippe aviaire humanisée. Mais
peu importe. Le roman a le mérite de procéder comme
le fait Jean-Marie Le Pen, selon ce qu'en disent les lepénistes
qui n'osent pas s'avouer. Il évoque de vrais problèmes
en proposant de mauvaises solutions. Mais nous pensons qu'il passe
sous silence un certain nombre d'autres « vrais problèmes
» concomitants aux précédents. De ce fait, il
ne propose pas non plus de solutions à ces derniers. Voyons
rapidement ces deux points.
De
vrais problèmes, de mauvaises solutions
Il
est certain que la croissance démographique de la population
mondiale parait poser le principal problème écologique.
La pensée politiquement correcte n'ose pas le dire, mais
nier le fait parait difficile. Même si les effectifs se stabilisaient
à 9 milliards d'hommes vers 2050, comme l'espèrent
certains démographes occidentaux, le passage des effectifs
actuels (environ 6,5 mds) à 9 mds, entraînera une pression
considérables sur les milieux naturels, du fait que les milliards
d'hommes vivant actuellement avec des revenus inférieurs
à 1 dollar par personne voudront sinon atteindre le niveau
de vie du milliard de favorisés habitant les pays riches,
du moins survivre dans des conditions plus descentes. Pour cela,
rien ne les empêchera d'essayer de prélever sur les
milieux naturels les ressources alimentaires, énergétiques,
en eau, en air et en espace dont ils ont besoins.
Au
même moment cependant, avec la grande crise climatique, que
d'ailleurs Rufin n'évoque pas, ces ressources vont se raréfier
rapidement. Or le comportement global de l'humanité ne diffère
pas de celui des autres espèces, tel qu'il s'est manifesté
depuis l'apparition de la vie sur Terre. Dans la compétition
darwinienne entre elles, chacune tend à s'étendre
dans la niche environnementale qui est la sienne, sans se préoccuper
de ménager les ressources de celle-ci. Lorsque les ressources
sont épuisées, la croissance de l'espèce se
ralentit et souvent l'espèce disparaît – jusqu'à
ce qu'une autre, mieux adaptée, lui succède. La lutte
pour la vie de chaque espèce ou même de chaque groupe
à l'intérieur d'une espèce est la règle,
même s'il en résulte une destruction des ressources
alimentaires du milieu, au détriment de tous.
Malthus
avait fort bien vu cela et rien ne permet aujourd'hui d'infirmer
son approche. Le progrès technique ne peut rien y faire.
Jamais les ressources rares et chères que pourraient produire
des investissements scientifiques et technologiques même massifs
ne pourraient arriver en temps utile pour répondre aux besoins
élémentaires de survie. Beaucoup de démographes
et d'économistes (Cf Jacques Blamont,Introduction
au siècle des menaces) considèrent
que, si l'on admet aujourd'hui l'existence d'un volant de 1 milliard
d'hommes vivant à la limite de la survie avec un revenu d'1
dollar par personne, améliorer le sort de ce milliard par
des mesures d'assistance alimentaire et sanitaire les incitera à
se reproduire davantage, quelles que soient les politiques contraceptives
adoptées. Ceci jusqu'à ce que les nouveaux arrivés
atteignent ce seuil de la survie à 1 dollar par jour. On
générera donc un matelas incompressible de tels survivants
plus morts que vivants. Mais dans le même temps, les effectifs
globaux auront augmentés, si bien que le plafond de population
globale jugé difficilement supportable vers la moitié
du siècle, soit 9 milliards d'humains, sera dépassé(2).
Là
est le vrai problème, qu'on le veuille ou non. Les mauvaises
solutions pour le résoudre sont nombreuses. Jean-Christophe
Ruffin évoque une perspective à laquelle beaucoup
de bonnes âmes pensent sans se l'avouer. Il s'agirait d'organiser
des génocides massifs provoqués par les pays riches
qui voudraient se réserver les ressources du milieu naturel
en éliminant leurs compétiteurs des pays pauvres.
D'un point de vue moral, remarquons le en passant, on peut se demander
s'il l'auteur a raison de bâtir une intrigue romanesque sur
ce thème. Même si son héros satanique échoue
finalement dans son grand projet, l'auteur donne beaucoup de détails
sur les procédures qu'il faudrait suivre pour que de telles
tentatives puissent réussir. Cela peut donner des idées
à d'autres fous, si ces fous avaient besoin d'idées.
Mais
son principal tort est de ne pas rappeler ce que les nazis avaient
découvert avec la ShoaIh: aucune puissance au monde, non
plus qu'aucune technologie, ne pourrait aujourd'hui détruire
sélectivement les milliards de pauvres qu'il faudrait faire
mourir si l'on voulait retrouver dans le court délais de
50 ans un « optimum » de population que certains situent
autour de 2 milliards d'hommes. On peut facilement détruire
6,5 milliards voire plus tard 9 milliards d'hommes sans exception,
en détruisant dans le même temps toutes les formes
de vie évoluée. On ne peut pas n'en détruire
que les quatre-cinquième. Et on ne le pourra jamais, pour
d'innombrables raisons qu ne tiennent pas seulement à la
génétique et à la santé publique. L'auteur
aurait pu le rappeler plus clairement, pour tempérer les
enthousiasmes.
Certes
Jean-Christophe Ruffin évoque une autre solution, celle qui
ralliera tous les bons cœurs de par le monde : que les riches
partagent avec les pauvres les ressources terrestres. Il est certain
que si par exemple les Français acceptaient dans les prochaines
années d'héberger en France 250 millions d'hommes
venant du tiers monde et de partager leur mode de vie avec eux (mode
de vie évidemment fortement réduit, autour d'un revenu
individuel de 10 dollars par jour), si l'ensemble des populations
riches, transformées en autant d'Abbé Pierre, acceptaient
de faire de même, la Terre pourrait peut être accommoder
une dizaine de milliards d'habitants gérant avec beaucoup
de prudence et d'austérité ce qui resterait de ressources,
le tout dans un « confort » plus que relatif. Mais aucun
représentant du monde développé n'acceptera
de bon gré une telle perspective, si elle devait se concrétiser
aussi rapidement qu'il le faudrait pour sauver la planète,
c'est-à-dire en quelques décennies.
Les
solutions à la surpopulation qu'évoque le livre, qu'elles
soient perverses ou morales, semblent donc sans issues. De plus,
l'auteur, dans son angélisme, affecté ou sincère,
oublie un point fondamental. D'autres vrais problèmes, qu'il
ne cite pas, compliquent encore les perspectives qui s'offriraient
à ceux qui voudraient sauver la planète, en faisant
appel à la générosité des possédants.
D'autres
vrais problèmes sans solutions
La
raison de la grande crise environnementale, comme nous l'expliquons
dans un article de ce même numéro, ne tient pas selon
nous aux effectifs globaux de l'humanité, même si les
données démographiques actuelles et futures paraissent
poser des questions insolubles. En théorie, comme nous venons
de le voir, un gouvernement rationnel des sociétés
humaines, ménageant les ressources naturelles non-renouvelables
et les répartissant de façon égalitaire entre
chacun, pourrait peut-être permettre à la Terre de
supporter l'impact environnemental (ecological footprint)
de 9 milliards d'hommes. Malheureusement les sociétés
humaines, jusqu'à aujourd'hui, n'ont jamais réagi
de cette façon aux contraintes de leur évolution.
Une petite minorité d'humains s'étant attribué
la possession des ressources naturelles entend continuer à
les exploiter pour son seul profit sans s'inquiéter de leur
raréfaction et de la croissance des inégalités.
Ils ne considèrent que leur intérêt immédiat,
en s'imaginant sans aucune preuve sérieuse pouvoir faire
appel ultérieurement aux technologies nouvelles ou à
d'autres solutions fantasmées pour résoudre en temps
utile les problèmes que cette disparition aura fait naître.
Ainsi l'Amérique de Bush, confrontée aux conclusions
des experts du GIEC/IPCC sur le dérèglement climatique,
ne veut réduire en rien sa consommation de pétrole.
L'égoïsme
aveugle des dominants remonte loin dans l'histoire de la compétition
darwinienne. Lorsque les espèces se disputent un même
biotope, aucune ne fait preuve de comportement altruiste à
l'égard des autres (sauf dans les cas rares ou des alliances
de type symbiotique apparaissent). Les humains ne sont pas très
différents à cet égard des autres espèces,
lorsqu'il s'agit, non de discourir dans les salons sur les bienfaits
de la coopération et du management durable, mais de s'approprier
les ressources disponibles. D'une part, ils épuisent ce que
le milieu naturel mettait à leur disposition et découvrent
trop tard que ce faisant ils se sont condamnés eux-mêmes
à la disparition. D'autre part, lorsqu'il s'agit d'exploiter
un écosystème, ce sont les groupes les plus forts
(on dira les plus impérialistes ou les plus unilatéralistes)
qui s'approprient les ressources disponibles, sans se préoccuper
de la survie des groupes les plus faibles.
Le
problème se complique encore aujourd'hui du fait que demain,
les sociétés les plus fortes, bien qu'elles disposent
de la puissance des armes et des technologies modernes, dont l'Amérique
offre une bonne image, ne vont pas conserver le monopole de la puissance.
D'ores et déjà, pour des enjeux qui sont encore seulement
territoriaux et stratégiques, des milliers de combattants
provenant de pays tels que l'Irak ou l'Afghanistan s'estimant injustement
envahis par les Occidentaux pratiquent une guerre de 4e génération
qui se révèle capable de mettre en défaut la
plus forte armée du monde. La conjonction de telles méthodes
de guerre avec un terrorisme suicidaire en train de passer dans
les mœurs et la volonté de manipuler la bombe démographique
pour venir à bout des pays riches sous-peuplés, promet
de multiples conflits entre possédants actuels qui ne veulent
rien lâcher de leurs privilèges et masses misérables
plus ou moins bien organisées qui entendront leur arracher
ces privilèges par la force
On
peut toujours espérer que le dialogue diplomatique pourra
un jour calmer le jeu. Ceci surtout si les humains, riches ou pauvres,
finissent grâce aux avertissements des scientifiques par se
persuader que le monde est vraiment en danger. Mais même si
certains Etats réussissent à mettre en place rapidement
une «gouvernance écologique mondiale» gérée
de façon multilatérale par une Organisation Ecologique
des Nations Unies, telle qu'envisagée à la Conférence
de Paris du 4 février 2007, on ne voit pas très bien
comment ils pourront résoudre les deux problèmes évoqués
ici, celui d'une démographie excessive et celui de la lutte
entre factions se disputant le pouvoir.
Autrement
dit, on ne voit pas très bien comment le monde de demain
pourrait éviter l'effondrement de l'écosystème
et son propre effondrement. Le livre de Jean-Christophe Rufin ne
nous donne guère d'éclairages sur ce point. Mais il
avait été écrit un peu avant la flambée
médiatique concernant l'effet de serre. Celui-ci alourdit
dorénavant toutes les prévisions. De plus on ne peut
attendre d'un auteur qu'il effraye ses lecteurs au lieu de les distraire,
même si le sujet abordé est très, très
grave.
Notes (1) Rappelons à propos des agences
privées que la privatisation des forces armées et
de police américaines atteint actuellement des niveaux record
au Moyen Orient. Pour la première fois, une estimation
officielle du volume des forces “mercenaires” (privées)
engagées en Irak a été faite publiquement par
l'espagnol Jose Luis Gomez del Prado, membre du groupe de l'ONU
chargé de la question des troupes privées et mercenaires.
Le nombre en est estimé entre 30.000 et 50.000, ce qui fait
des mercenaires la deuxième force militaire de la coalition.
Gomez des Prado a fourni ces chiffres publiquement, lors d'une visite
au Pérou le 2 février dernier, à la demande
de pays latino-américains qui s'inquiètent de voir
un nombre croissant de leurs ressortissants, recrutés très
jeunes et sans formation particulière, assurer des fonctions
paramilitaires et militaires pour le compte de sociétés
de sécurité américaine (source AFP Sat Feb
3).
(2) Les pauvres pourraient reprocher aux riches
d'être aussi inconséquents face à la crise environnementale.
Toute amélioration du niveau de vie des les pays développés
se traduit par l'augmentation du nombre de vieillards grabataires
maintenus en survie à grand frais dans des maisons spécialisées.