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Un "gouvernement économique"
de l'Europe
piloté par les pays de la zone euro
Dans un raccourci saisissant de 150 pages, La faute de M.
Monnet, Fayard, 2006, Jean-Pierre Chevènement explique
à ceux qui sont trop jeunes pour l’avoir vécue
ce que fut vraiment l’histoire de la construction européenne
depuis la seconde guerre mondiale. Cette histoire ne fut pas tout
à fait celle que l’on imagine. Beaucoup se demandent
pourquoi la construction européenne, projet politique pourtant
unique au monde et qui devrait susciter l’enthousiasme provoque
tant de réticences et même de révoltes. Ils
pourront en lisant ce livre commencer à le comprendre.
En un demi siècle, il est incontestable que la cohabitation
même superficielle de cultures nationales différentes
a créé une véritable citoyenneté européenne
originale, que ressentent bien ceux conduits à voyager
ou travailler dans d’autres pays européens que le
leur. Un début de « République européenne
», pour reprendre le terme de Jean-Pierre Chevènement,
a même commencé à s’installer. De plus
en plus de citoyens se préoccupent de ce qui se passe à
Bruxelles ou dans les autres capitales. Ils formulent des exigences
à l’égard d’un « gouvernement
européen » qu’ils voudraient plus efficace.
Ils souhaiteraient à travers de grands projets européens
participer à la construction du monde de demain. Mais il
s’agit d’une citoyenneté déçue
car le plus souvent, Bruxelles ne répond pas à ces
attentes. L’Europe est, selon l’expression, aux abonnés
absents.
C’est que la construction européenne cache un lourd
secret. Elle n’a pas été conçue pour
faire des citoyens européens les acteurs d’une histoire
ambitieuse où l’Europe redevenue puissante pourrait
faire jeu égal dans la confrontation des stratégies
géopolitiques avec les autres puissances et superpuissances.
A la fin de la guerre, rien ne prédestinait les nations
européennes à s’entendre. Elles pouvaient
s’enfoncer dans la balkanisation, aigries par le regret
de leurs anciennes splendeurs. Certaines d’entre elles auraient
même pu recommencer à s’affronter, comme la
France et l’Allemagne après 1918. On a dit que les
premiers pas de la construction européenne, à l’occasion
du pacte créant la Communauté Européenne
du Charbon et de l’Acier, ont visé à éviter
ce danger. C’est probable et d’ailleurs ce premier
dessein a réussi mieux qu’espéré.
Mais les vrais premiers « pères de l’Europe
» ne furent pas Robert Schuman, Konrad Adenauer et d’autres.
Ce furent les stratèges du Pentagone, du Département
d’Etat et de la Maison Blanche. Ils agirent non pour le
bien des nations européennes mais pour celui de l’Amérique
– ce qui était d’ailleurs leur droit le plus
strict. Encore fallait-il le savoir. Les Etats-Unis, relayés
en Europe par des Européens tels que Jean Monnet pour qui
l’alliance américaine était le seul salut,
ont vu le danger qui les menaçait. Une Europe désunie
et restée misérable aurait été conquise
en quelques mois par la Russie soviétique. Dans ce cas,
l’Amérique n’aurait pas pesé lourd face
au bloc soviétique. Il fallait donc, pour assurer le salut
des Etats-Unis, que l’Europe soit unie, que son niveau de
vie s’améliore et qu’elle puisse ainsi servir
de glacis pour tenir à distance les régimes communistes.
Cependant l’Amérique n’a pas voulu que l’Europe
s’unisse dans la perspective de devenir une puissance capable
de s’opposer éventuellement à elle. Elle voulait
une Europe unie sous une forme qui la maintiendrait indéfiniment
dépendante, c’est-à-dire d’un marché
sans barrières extérieures ouvert à ses intérêts
industriels et financiers comme à ses bases militaires.
Le modèle géopolitique permettant de créer
et maintenir la dépendance de l’Europe à l’égard
des Etats-Unis n’était pas très difficile
à trouver. Il s’agissait d’appliquer à
l’Europe le statut colonial que cette dernière pendant
deux siècles avait imposé au reste du monde. Il
fallait faire des pays européens les colonies de l’Amérique.
Mais comme l’on était entre gens bien élevés,
cette colonisation devait être dissimulée, elle devait
être compensée par des avantages matériels
indiscutables capables d’acheter la servilité des
Européens. Comme toujours aussi dans de telles situations,
il fallait s’appuyer sur des élites autochtones qui
gouverneraient à la place des représentants des
Etats-Unis mais en prenant leurs ordres à Washington. Cependant
les attributs de la vraie puissance, notamment la diplomatie et
la défense, ne devaient pas être délégués.
L’Amérique, notamment à travers l’Otan
et diverses institutions faussement dites multilatérales
(FMI, Banque mondiale), devait en conserver la maîtrise.
Jean-Pierre Chevènement montre bien comment ce grand dessein
américaniste fut mené à bien. La France de
la 4e République, la Grande Bretagne jusqu’à
aujourd’hui, l’Allemagne, l’Italie acceptèrent
sans discuter de devenir les « caniches » des présidents
américains (pour reprendre l’expression appliquée
à Tony Blair). Le retour du Gaullisme donna un moment du
fil à retordre aux atlantistes. De Gaulle refusa de jouer
les caniches et voulut se doter des attributs de la souveraineté.
Mais cela ne dura pas. Dès son départ, la France
rentrait dans le rang. Elle a cependant traîné les
pieds. Dotée d’une forte tradition régalienne,
de corps techniques et d’une administration puissante, elle
a longtemps prétendu ne pas céder complètement
à l’entrisme du capitalisme américain qui
sous couvert d’une doctrine libérale présentée
comme la bible voulait démanteler ses industries et ses
services publics. Bien pire, la France entretint le rêve
de convaincre à son rêve de puissance à la
française certains de ses voisins, l’Allemagne en
particulier.
Mais rien n’y fit. La construction européenne, du
Traité de Rome à celui de Maëstricht, marqua
le triomphe du libéralisme tel que conçu par les
stratèges américains, c’est-à-dire
l’ouverture complète à la concurrence mondiale,
à la financiarisation de l’économie et à
la domination des firmes américaines. Certes, tout ne fut
pas négatif dans les premières décennies.
L’ouverture à la concurrence extérieure présente
toujours une phase de prospérité ascendante, due
au démantèlement d’archaïsmes et de privilèges
hérités du passé et incapables d’évoluer.
Les prix baissèrent, la consommation et le niveau de vie
s’améliorèrent. Mais les grands bénéficiaires
de la mondialisation furent les élites patronales européennes,
puisque contrairement aux salariés, elles peuvent délocaliser
leurs intérêts dans le reste du monde.
Aujourd’hui cependant nous vivons la phase de prospérité
descendante du libéralisme à l’américaine
imposé à l’Europe. Celle-ci dans ses profondeurs
– avec un temps de retard en Allemagne du à la puissance
industrielle du capitalisme rhénan, s’est mise progressivement
à connaître le sort de l’Argentine à
la fin de la guerre, comme de tous les pays soumis aux modes de
gouvernance imposées par l’appartenance à
la zone dollar, sous la tutelle de l’OMC, du FMI et la Banque
mondiale. Important de plus en plus de biens de consommation,
n’investissant plus, voyant fuir sa matière grise
et ses capitaux, l’Europe est en train de s’enfoncer
dans la désindustrialisation, le chômage, les déficits
budgétaires et commerciaux, les inégalités
sociales génératrices de tensions internes de plus
en plus fortes.
Les opinions européennes commencent à se convaincre
du caractère non durable de la globalisation à l’américaine
qui lui est ainsi imposée. De ce fait, elles se retournent
contre les règles institutionnelles européennes
incarnant à leurs yeux la servilité face à
l’idéologie libérale et la dépendance
à l’égard, non seulement de la superpuissance
américaine mais des autres superpuissantes en train d’émerger.
Ce fut la raison principale du rejet par la France du projet de
Traité constitutionnel européen (TCE) et du peu
de crédit que ce Traité semble avoir auprès
des électeurs, même dans les Etats qui l’ont
ratifié. Nous pensons pour notre part, ayant défendu
le Oui, que le Non fut une erreur tactique car en fait, il annihila
les quelques réformes institutionnelles qui auraient pu
contribuer, convenablement exploitées par des gouvernements
volontaristes, non pas au renforcement du libéralisme mais
au contraire à l’apparition d’un début
de puissance politique paneuropéenne. Si par miracle dans
les prochains mois il apparaissait possible de relancer le Traité
constitutionnel, comme semblent le souhaiter les Allemands, nous
pensons que la France devrait profiter de cette occasion pour
revenir sur son erreur et reprendre la tête de la construction
européenne. Cependant, si ce n’était pas le
cas- et même en ce cas - il faudrait comme le propose Jean-Pierre
Chevènement envisager des solutions permettant de sortir
de l'impuissance européenne imposée en grande partie
par l'Amérique.
De telles solutions sont de plus en plus nécessaires pour
l’Europe. Le monde est en train de changer très vite,
avec des risques qui s’accumulent. L’Europe a découvert
depuis les années 1990 que le statut de colonie américaine
docile incarnant à l’échelle globale le rêve
américain serait sa perte. L’explosion démographique
dans le tiers monde, la volonté des grands pays asiatiques
de participer à la croissance, les erreurs diplomatiques
incroyables faites par la super-puissance américaine, ne
permettent à aucun Etat d’espérer survivre
dans la dépendance à l’égard des Etats-Unis.
Pour progresser, et se refusant à abandonner toute perspective
de construction commune (solution irresponsable prônée
par les souverainistes purs et durs) Jean-Pierre Chevènement
fait des propositions concrètes. Il ne croit toujours pas
à la viabilité, au moins pour l’immédiat,
de deux des principales démarches expérimentées
jusqu’à ce jour. L’une consisterait à
créer artificiellement une nation européenne en
tentant de mêler les valeurs et les intérêts
de tous les peuples européens. L’autre mettrait en
place par un processus purement institutionnel, c’est-à-dire
juridique, des institutions supranationales pouvant déboucher
sur une ébauche d’Etat quasi fédéral
(que l’on pourrait à la rigueur appeler une fédération
d’Etats nations). Cette dernière voie fut celle suivie
par les Etats membres à partir de 1998. Elle a donné
naissance au projet de Traité constitutionnel et s’est
heurtée aux difficultés que l’on sait.
Pour Chevènement, ces deux voies ont un défaut
majeur: elles ne tiennent pas assez compte du fait national. La
nation demeure à ses yeux un moteur politique puissant,
dont il faut ménager voire encourager le rôle dans
une construction qui se voudrait originale et féconde,
comme la souhaitent les europhiles authentiques. A la fin de son
livre, il préconise une solution mixte, reposant sur le
concept de la coopération renforcée entre Etats
décidant démocratiquement de se rapprocher au sein
d’institutions ad hoc pour faire face aux grands problèmes
de l’époque. Ce sera d’abord dans le domaine
économique et afin de se protéger des méfaits
du libéralisme sans frontière qu’il envisage
un tel rapprochement.
Tout naturellement, il propose de le faire au sein de la zone
euro, qui regroupe les Etats ayant adopté l’euro.
Celle-ci pourrait devenir un « gouvernement économique
», avec harmonisation des règles sociales et fiscales,
établissement d’une frontière douanière
extérieure et, bien sûr, direction politique commune
capable notamment d’harmoniser la politique commerciale
et la politique financière, à l’instar de
ce que font les Etats-Unis (policy mix). Le tout serait gouverné
de façon démocratique par un conseil émanant
directement des Etats membres et décidant à la majorité
qualifiée. Ainsi, la Banque centrale européenne
perdrait son statut de décideur exclusif et sans tutelle.
Elle deviendrait un organe d’exécution parmi les
autres, le cours de l’euro devenant ajustable en fonction
des exigences de la politique commerciale et de la politique générale.
D’autres coopérations renforcées, le cas échéant
avec d’autres pays, pourraient (devraient selon nous) organiser
la politique extérieure et de sécurité européenne.
Le tout se ferait, et c’est là un point essentiel
à la réussite du système, de façon
totalement indépendante des Etats-Unis – ce qui ne
signifierait d’ailleurs pas contre eux, tant du moins qu’ils
respecteraient la règle de la réciprocité.
Cette solution pourrait faire très rapidement l’objet
d’un « petit traité » présenté
par un minimum d’Etats volontaires, même si la plupart
aujourd’hui n’entendent pas revenir sur leur accord
à la ratification du TCE. Elle parait pouvoir être
acceptée par les opinions publiques des Etats concernés,
et peut-être même par celles de pays non membres de
l’Eurogroup. La raison en serait qu’un tel traité
permettrait de lutter directement contre les méfaits de
la dérégulation et de la mondialisation non négociée.
Il mettrait en oeuvre le protectionnisme intelligent désormais
réclamé semble-t-il par les opinions européennes.
Nous avons précédemment envisagé dans cette
revue le concept de nouveau colbertisme européen. L’Eurogroup
ainsi érigé en gouvernement économique rassemblerait
des pays aux économies suffisamment fortes pour pouvoir
sans ridicule se positionner sur la scène internationale
en puissance économico-politique autonome. Ainsi l’Europe
sortirait par le haut de l’impasse actuelle. Il semble que
les pays apparemment réticents, tels que l’Allemagne,
pourraient se laisser rapidement convaincre. A l’aune de
la mondialisation à tout va, la puissance industrielle
allemande ne tiendra pas longtemps, sauf à se délocaliser
et priver l’Europe des atouts qu’elle lui apporte
encore au sein de la zone euro.
Nous pensons cependant qu’il manquerait à une telle
politique un moteur indispensable. Le gouvernement économique
ainsi proposé ne soulèverait pas suffisamment l’enthousiasme
des citoyens européens s’il s’en tenait à
des mesures défensives. Ceci d’autant plus qu’il
reposerait sur l’harmonisation des réglementations
fiscales et sociales au sein des pays membres de l’Eurogroup,
qui ira directement à l’encontre des idées
reçues actuelles 1). Il faudrait qu’il
puisse initialiser de grands programmes techno-scientifiques valorisant
les ressources intellectuelles et industrielles des Etats membres
et répondant par ailleurs aux principaux besoins de survie
qui dans ce siècle seront ceux, non seulement de l’Europe
mais du monde tout entier.
Il s’agirait en d’autres termes, de doter l’Europe
des technologies de souveraineté dont elle a laissé
la maîtrise à des superpuissances décidées
à tout faire pour empêcher un pôle européen
d’apparaître en tant que compétiteur dans un
monde dorénavant multipolaire. Ces grands programmes techno-scientifiques
à leur tour ne seraient pas suffisants s’ils ne débouchaient
pas sur un horizon de sacralisation que l’on juge aujourd’hui
indispensable à toutes les sociétés en mouvement.
Pour l’Europe, ce pourrait être une sacralisation
de la république et de la laïcité, sur fonds
de droits de l’homme (et de la femme), capables d’unir
sans conflits des philosophies et religions différentes.
On retrouvera dans ceci, pensons nous, les grandes lignes directrices
qui ont inspiré la vie publique de Jean-Pierre Chevènement.
Note
(1) On sait que les nouveaux entrants comptent
absolument sur la possibilité de pratiquer de faibles prélèvements
fiscaux sur les entreprises délocalisées chez eux,
ce qui est en train de devenir une bombe à retardement
minant tout progrès dans l’intégration européenne.
Les pays de l’Eurogroup ne pourront durablement accepter
que, comme l’Irlande l’avait fait mais à bien
plus grande échelle, les nouveaux entrants détruisent
systématiquement ce qui leur reste d’activités
économiques. Ceci d’autant plus que ces nouveaux
membres reçoivent des aides européennes destinées
à faciliter leur intégration (fonds structuraux).
L’Europe ne progressera que si un accord se fait sur une
harmonisation progressive des prélèvements sociaux
et fiscaux.