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3 janvier 2007 Présentation
par Jean-Paul Baquiast
Annihilation
from Within
Annihilation
from Within
Fred
Charles Iklé
Columbia
University
Press,
2006
De la menace nucléaire à la
menace environnementale
Ceux
qui s'efforcent de réfléchir à l'avenir des
sociétés humaines sont confrontés à
une question difficile : ces sociétés utilisent-elles
les outils d'aide à la décision offerts par les nouvelles
sciences du gouvernement des sociétés complexes, ou
restent-elles sous l'emprise des déterminismes ancestraux
sous commande mi-génétique mi-culturelle ayant permis
aux humains primitifs de survivre dans un milieu naturel peu modifié
par l'homme.
La
question se pose avec de plus en plus d'acuité lorsque l'on
fait la constatation que les sciences et les technologies, y compris
sous leurs formes les plus dangereuses, se développent non
seulement sur un rythme exponentiel mais d'une façon qui
échappe presque totalement aux contrôles humains. Or
dans le même temps, les sociétés humaines continuent
à évoluer sous commandes d'automatismes ancestraux
où la rationalité moderne n'a qu'une faible part.
Ceci qu'il s'agisse des sociétés du tiers-monde encore
peu pénétrées par la culture dite scientifique,
ou des sociétés occidentales elles-mêmes.
Le
danger de cette différence dans le rythme et dans la nature
du développement résulte du fait que l'utilisation
de technologies de plus en plus potentiellement destructrices dépend
d'individus et de groupes se comportant vis-à-vis d'elles
comme leurs ancêtres le faisaient vis-à-vis des haches
de pierre et des sagaies. Autrement dit, pour résoudre des
conflits de voisinage ou des antagonismes entre ethnies et croyances
qui se seraient réglés chez les chasseurs-cueilleurs
par des affrontements entre quelques dizaines d'individus, sans
impact sur le milieu naturel, les sociétés modernes
ou certains individus délirants en provenant pourraient utiliser
des armes de destruction massive aux conséquences incalculables,
à la fois sur les hommes et sur le milieu naturel.
Depuis
l'Antiquité, les modes de gouvernement des sociétés
n'ont évolué que très lentement, et sur un
mode présentant des hauts et des bas. Tantôt, certains
progrès de démocratie sont apparus. La constitution
américaine pendant plus de deux cents ans a pu réguler
sans refontes radicales le développement d'une nation passée
de 10 millions de citoyens à plusieurs centaines de millions.
L'Europe s'est à son tour dotée de constitutions démocratiques
qui se sont généralisées à tous les
Etats à la chute du mur de Berlin. Après la seconde
guerre mondiale enfin, un ordre international a été
esquissé avec la création de l'ONU. Mais parallèlement,
derrière des façades apparemment démocratiques,
des régressions importantes se sont produites dans certaines
parties du monde, avec le développement de dictatures et
de tyrannies. Celles-ci sont aujourd'hui plus nombreuses que les
démocraties, ce qui n'est pas rassurant. On ne peut donc
pas dire que globalement, les méthodes de contrôle
social permettant à l'humanité de gérer le
développement des technologies se soient améliorées.
Même
dans les pays réputés démocratiques, des affrontements
armés internes peuvent à tout moment surgir. Il est
indéniable qu'aujourd'hui, y compris en Occident, par exemple
en Irlande et surtout aux Etats-Unis, les fondamentalismes chrétiens
sont prêts à en venir aux mains avec leurs adversaires,
de la même façon que les fondamentalismes s'inspirant
d'autres religions dans les parties moins développées
du monde. Les revendications pour le territoire ou pour la purification
ethnique demeurent virulentes. Des guerres locales pour ces motifs
ne demandent qu'à éclater en Europe (Balkans, frontières
orientales de l'Europe), de la même façon qu'elles
font rage au Moyen Orient, en Afrique et dans certaines régions
d'Asie.
Décalage
entre développement scientifique et contrôle social
Le
problème qui menace la paix mondiale est que dorénavant
les belligérants déclarés ou potentiels peuvent
accéder à des armes susceptibles de détruire
une partie du monde. Ceci parce que le développement scientifique
et technologique se poursuit inexorablement, sans qu'aucune autorité
sociale ne soit capable de le contrôler afin de prévenir
les applications mortelles que certains pourraient en faire pour
s'imposer par la force.
Fred
Iklé, confronté à cette question, a publié
récemment un petit livre très dense mais facile à
lire, qui mérite une attention approfondie. Il s'agit de
Annihilation from Within, the Ultimate Threat to Nations,
Columbia University Press 2006.
Le livre analyse les causes du décalage entre les technologies
et le contrôle politique, les conséquences qu'il pourrait
entraîner et les meilleures façons de se protéger
contre des risques que les décideurs, selon lui, sous-estiment
gravement.
Fred
Iklé a été très averti de ces questions
dans l'exercice de ses fonctions de directeur de l'US Arms Control
and Disarmament Agency sous les présidents Nixon et
Ford. Cette Agence avait pour mission, durant la guerre froide,
de vérifier que les Traités destinés à
limiter les armements nucléaires chez les parties signataires
étaient bien appliqués. Or il avait constaté
qu'il était pratiquement impossible d'empêcher les
usages pacifiques de l'énergie atomique de dériver
vers la production de bombes, quelles que soient les déclarations
en sens contraire des gouvernements. Ce problème est bien
connu aujourd'hui puisqu'il est à la source de la dissémination
des armements nucléaires qui rendent pratiquement sans effet
le Traité de non-prolifération.
Fred
Iklé s'était donc élevé, sans être
écouté, contre l'autorisation donnée par les
Etats-Unis à l'exportation de technologies nucléaires
civiles, montrant qu'elles conduiraient inévitablement à
l'apparition de nouveaux pays possesseurs de l'arme atomique. On
sait qu'aujourd'hui la question continue à se poser dans
les relations des Etats-Unis avec l'Inde. Dans le cadre d'un accord
économique global avec ce pays, le président Bush
a promis d'autoriser le transfert de technologies nucléaires
destinées à la construction de centrales, ce à
quoi le Sénat s'était opposé jusqu'a ces derniers
jours. Cependant aujourd'hui, l'accord du Sénat aurait été
obtenu, en échange d'ailleurs de droits à contrôle
que certains responsables indiens jugent insultants pour leur souveraineté(1).
Pour
Iklé, la dissémination des technologies nucléaires
obéit à des logiques propres, qui sont celles de la
diffusion spontanée des pratiques et des savoirs scientifiques.
Il s'agit de lois de type systémique pratiquement incontrôlables
par des mesures d'ordre volontaires, telles que la mise en place
de règlements et de contrôles. Il en est de même
pour toutes les technologies, notamment de celles dites duales c'est-à-dire
pouvant avoir des applications militaires aussi bien que civiles.
Aujourd'hui, leur champ est considérable. Il existe donc
un risque grandissant de voir des armes de destruction massives,
atomiques, bactériologiques ou chimiques, proliférer
dans le monde entier, aux mains de pouvoirs politiques, d'organisations
terroristes ou même de simples illuminés ou fous. Il
est inévitable, pense Fred Iklé, qu'un jour ou l'autre
l'une de ces armes soit utilisée et provoque des destructions
de grande ampleur.
Quelle
cause provoqua la rupture de l'équilibre relativement harmonieux
caractérisant les sociétés traditionnelles.
Celles-ci avaient confié au gouvernement de la cité
(religieux ou civil) le contrôle de la pratique des techniques
de production (dans l'agriculture, le commerce, l'architecture…)
et des techniques militaires elles-mêmes. Or ce contrôle
par le politique disparût en quelques décennies. Fred
Iklé estime (chapitre 2) qu'un véritable divorce ou
schisme entre l'ordre politico-religieux et l'ordre technologique
se produisit en Europe avec la Renaissance et surtout les Lumières.
Auparavant, sous l'influence des églises et d'institutions
sociales immuables, les pratiques manufacturières étaient
soumises à un encadrement religieux et politique. Elles servaient
à célébrer à la fois la grandeur des
dieux et celle des souverains. Il en était résulté
un équilibre heureux entre le fonctionnement social et le
développement lent et maîtrisé des techniques.
La Chine d'avant le XVIe siècle donna l'exemple
d'un tel équilibre. L'homme devait y rester humble et passif
face aux possibilités de découverte et de changement.
L'empereur Zhu Di en 1433 avait ainsi interdit les voyages océaniques
d'exploration que proposait son grand amiral.
La
rupture se produisit en Europe au 15e siècle, avec le développement
du rationalisme et de l'économie marchande ou capitaliste
qui ont incité des inventeurs et des entrepreneurs à
développer des outils et des usages ayant la capacité
de se reproduire et de se complexifier en dehors de tous contrôles.
Les institutions n'y purent rien. Ainsi l'Eglise catholique, malgré
ses efforts, n'a pas réussi à empêcher le processus
de remise en question des connaissances traditionnelles enclenché
par la révolution copernicienne. Mais au lieu d'évoluer
à son tour et tenter d'accompagner le progrès, elle
s'est repliée sur ses textes fondateurs. Il en fut de même
des autres religions monothéistes. Les institutions politiques
sont de leur côté restées très imbriquées
avec les religions. Elles n'ont jamais, sauf peut-être très
récemment et dans certains pays seulement, tenté de
comprendre et rationaliser le mouvement des sciences. Au contraire,
quand elles l'ont fait, ce fut dans le cadre d'une course aux armements
dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle n'était pas
rationnelle – au regard tout au moins des intérêts
globaux de l'humanité et du monde vivant.
Ainsi,
le schisme entre science, politique et religions n'a fait que grandir.
Il s'est étendu au monde entier, indépendamment des
traditions des civilisations touchées par le phénomène.
Partout s'est approfondi le fossé entre une économie
techno-scientifique mondialisée et des sociétés
restées traditionnelles qui sont devenues des isolats irréductibles.
Les tensions et conflits en résultant sont désormais
universels. Le rêve d'une fraternisation de l'ensemble des
civilisations sous l'influence bénéfique des technologies
se révèle de plus en plus illusoire. Ceci explique
en particulier que la société de l'information, censée
faire du monde un village global, se fragmente actuellement entre
de multiples acteurs incapables de s'entendre et même de simplement
communiquer.
La
bombe atomique et les robots super-intelligents
Le
cadre ainsi posé, Fred Iklé montre que les risques
de divergence entre les possibilités ouvertes par les progrès
scientifiques et l'incapacité des civilisations à
les contrôler ne vont faire qu'augmenter avec l'émergence
des nouvelles sciences. Il reprend les prévisions intéressant
les progrès convergents et émergents des sciences
présentées par les futurologues optimistes, tels Ray
Kurzweil, mais il en fait des raisons d'inquiétude. En dehors
de l'atome militaire, le plus grand risque menaçant selon
lui les sociétés humaines tient à la possibilité
de contrôler les cerveaux individuels par les prothèses
cérébrales et autres techniques de production de contenus
cognitifs individuels et collectifs. L'échec des contrôles
tentés dans la dernière décennie du XXe
siècle pour limiter les recherches concernant les armes biologiques
lui montre qu'il sera tout aussi impossible de contrôler les
recherches concernant l'intelligence artificielle et ses applications,
visant à produire des robots super-intelligents aux finalités
militaires, policières ou terroristes.
Pour
le prouver, l'auteur rappelle son expérience du contrôle
de la prolifération nucléaire. Il présente
ce qu'il nomme les leçons de l'énergie nucléaire.
La première leçon concerne le caractère illusoire
des bonnes intentions visant à restreindre le nucléaire
à ses usages pacifiques, sous le contrôle des Nations
Unies. Son passé de secrétaire adjoint à la
défense et de conseiller des présidents américains
fait de lui sur ce point un témoin particulièrement
bien informé. Il montre que, malgré les efforts constants
déployés par le gouvernement américain depuis
le lancement de la première bombe atomique sur le Japon,
il fut impossible d'empêcher la dissémination de cette
arme, en URSS d'abord, dans d'autres pays ensuite. Il ne pourra
pas en être autrement à l'avenir dans les autres domaines
du contrôle de la diffusion des technologies potentiellement
dangereuses à grande échelle biotechnologies, nanotechnologies,
intelligence artificielle.
La
deuxième leçon de l'énergie nucléaire
concerne le concept d'équilibre de la terreur ou MAD (destruction
mutuelle assurée). Pour l'auteur, il était fondamentalement
vicié. Il reposait sur l'hypothèse que la crainte
d'une riposte de la part d'un Etat nucléaire empêcherait
toute agression de cet Etat par un autre Etat, nucléaire
ou non. Or ce ne fut pas le cas. L'attaque de la Corée du
Nord en Corée fut autorisée par Staline malgré
la supériorité atomique américaine à
cette époque (350 bombes contre 5 en URSS). Il en fut de
même lors de la guerre du Viet-Nam ou de la crise de Cuba.
Ceci parce que les raisonnements rationnels dans le domaine des
conflits n'existent pas. On se trouve en présence de joueurs
prêts à tout risquer dans l'espoir d'un coup de chance.
Les déclenchements accidentels (ou provoqués par des
militaires fous) sont encore plus probables. Ce dernier risque fut
une des grandes craintes des Etats-Unis pendant toute la guerre
froide.
De
plus, l'idée même d'une riposte déclenchée
après détection d'une attaque (launch-on-warning)
n'était pas réaliste. Comment distinguer une vraie
attaque d'une fausse ? Ce fut d'ailleurs une des raisons qui poussèrent
à préparer la guerre des étoiles, c'est-à-dire
la réalisation d'un mur de protection contre les missiles
balistiques. Mais les défenses anti-missiles se révélèrent
techniquement hors de portée et possiblement dangereuses,
car elles auraient relancé la course aux armements.
Aussi
bien, la 3e leçon proposée par Iklé est que
si la guerre nucléaire n'a finalement pas éclaté,
ce fut par un simple coup de chance. Tout pouvait au contraire laisser
penser que la catastrophe se produirait. L'auteur souligne qu'en
ce cas, les autorités politiques et militaires américaines
auraient été incapables de maîtriser la situation
afin de la gérer intelligemment. Le gouvernement et l'Etat-major
auraient réagi sur le mode irrationnel et passionnel, ouvrant
une porte grande ouverte à la destruction totale qu'il fallait
éviter. Il était bien placé pour en faire le
constat, étant au coeur du dispositif de Sécurité
nationale. Aujourd'hui, le danger n'est pas derrière nous.
Le risque nucléaire demeure. La Russie reste menaçante,
d'autres nations se dotent de la bombe (sans parler de diverses
armes de destruction massive). Fred Iklé ne pense pas, sauf
un changement dramatique de leur mode de gouvernement, que les Etats-Unis
sauront mieux affronter les risques futurs qu'ils ne l'ont fait
dans le passé.
Nous
ne développerons pas ici les autres leçons que l'auteur
nous propose de retenir de cette période de guerre froide,
sauf à insister une nouvelle fois sur la certitude qui est
la sienne : c'est une illusion dangereuse d'imaginer que la coopération
dans le domaine de l'atome civil soit possible sans être suivie
d'applications militaires. C'est bien ce que craint aujourd'hui
la communauté internationale dans le cas de l'Iran et le
Sénat américain à propos de l'Inde.
L'annihilation
de l'intérieur
La
suite du livre développe l'hypothèse qui donne son
titre à l'ouvrage, celle d'une annihilation de l'intérieur.
Fred Iklé retrouve sa vocation de conseiller présidentiel
pour la sécurité nationale en mettant en garde ses
lecteurs. Aucun Etat aujourd'hui n'est à l'abri d'une nouvelle
sorte de destruction, s'en prenant à la tête même
du pouvoir. L'Amérique ne l'est pas plus que les autres.
L'auteur imagine un scénario relativement simple à
réaliser : détruire le sommet de l'Etat, la Maison
Blanche ou le Congrès, avec une arme de faible intensité,
suffisante cependant pour faire des milliers de morts et paralyser
l'institution visée. D'autres grands Etats peuvent aussi
être la cible de tels attentats. Il pense particulièrement
à la Russie d'aujourd'hui, qui n'est pas à l'abri
d'une secousse dévastatrice. Les armes nécessaires
sont désormais, selon lui, à la portée d'une
organisation terroriste un tant soit peu méthodique. Il ne
semble pas craindre en ce cas Al Quaida ou des mouvements analogues
qu'il semble prendre pour des amateurs. Il craint bien davantage
des tyranneaux issus de petits Etats sans stabilité politique
et désireux d'atteindre d'un coup à une reconnaissance
mondiale. L'Amérique centrale peut en susciter, aussi bien
que la zone troublée située entre la Russie et l'Asie.
Cependant
Fred Iklé n'exclut pas que le coup provienne d'un ennemi
de l'intérieur. Il a été comme beaucoup d'Américains
marqué par le fait que l'auteur de l'attentat à l'anthrax
qui a suivi le 11 septembre 2001 provenait vraisemblablement du
monde scientifique américain. Il est toujours possible aujourd'hui
que dans l'état de dérèglement mental qui frappe
les groupes fondamentalistes et les sectes aux Etats-Unis, un attentat
destiné à tuer les impies et à faire revenir
le Christ Roi soit décidé et trouve des soutiens dans
certains milieux scientifiques. Le livre montre que rien n'est préparé
pour faire face à un tel évènement. Toutes
les institutions s'écrouleraient comme un château de
cartes et les opinions seraient tellement déstabilisées
qu'elles suivraient pour se rassurer n'importe quelle proposition
délirante. Il consacre donc le dernier chapitre du livre
à faire des propositions pour prévenir de tels risques
et prendre les mesures de reconstruction politique et sociale qui
s'imposeraient si la destruction annoncée se produisait.
Les
lecteurs européens penseront que le risque d'une destruction
par l'intérieur de l'Etat fédéral américain
est assez faible. On se demandera si l'auteur ne cherche pas en
l'évoquant à susciter la crainte afin de faire parler
de lui dans les médias. Mais il faut être prudent concernant
l'avenir des Etats-Unis. La grande république semble aujourd'hui
dans un tel désarroi politique et moral que des forces de
destruction externes ou internes peuvent se sentir encouragées
à agir. En Europe, des attentats de cette nature sont théoriquement
possibles également et les plans de sécurité
publique doivent les envisager. Mais le pouvoir politique n'y est
pas fédéral. Il est réparti en plusieurs Etats.
Même si l'un était attaqué à la tête,
les autres viendraient vraisemblablement à son aide. Le risque
d'effondrement général est donc moindre. Des attentats
de grande ampleur se produiront sûrement. Il serait dangereux
de s'imaginer le contraire. Mais ils n'ébranleraient sans
doute pas les bases mêmes de la démocratie européenne.
Commentaires
Les
analyses présentées par Fred Iklé sont susceptibles
de plusieurs interprétations. Les esprits religieux concluront
que c'est la baisse de l'influence de la foi qui a permis depuis
l'époque des Lumières le développement d'un
rationalisme scientifique ne respectant aucune norme éthique.
Il faudrait donc en revenir à une approche frileuse de la
connaissance, basée sur l'étude des Ecritures et un
dialogue (sans portée selon nous) entre la foi et la raison.
On sait que ce retour à la Genèse est de plus en plus
d'actualité aux Etats-Unis d'aujourd'hui (voir notre éditorial)
comme dans une moindre mesure au Vatican. Ne mentionnons pas les
islamistes…
Mais
les matérialistes estimeront qu'il faut expliquer scientifiquement
pourquoi la science et la technologie se sont émancipées
brutalement des contraintes imposées par les cultures traditionnelles.
Le pourcentage des populations dominées par les religions
n'a certainement pas diminué depuis le 18e siècle.
Si le développement technique s'est fait en dehors d'elles,
c'est parce qu'il a répondu à des dynamiques nouvelles
et puissantes, relevant de processus largement involontaires. Pour
l'analyse mémétique appliquée aux super-organismes,
l'étude de ces processus suppose de considérer comme
des populations de mèmes (ou techno-mèmes) en compétition
darwinienne les unes avec les autres, les entités composées
de 1. une technologie donnée et 2. des humains qui l'utilisent
et la valorisent par leur discours, Pris au pied de la lettre, ces
termes ne signifient pas grand-chose, mais ils proposent cependant
des directions où mener des analyses plus approfondies.
On
se demandera ainsi pourquoi les technologies susceptibles d'applications
militaires trouvent plus d'écho dans les sociétés
humaines que les technologies visant à l'amélioration
de la santé ou la protection de l'environnement. La réponse
à cette question permettra de faire le lien entre la mémétique
et la génétique. Nous avons indiqué par ailleurs(2)
que les mèmes ne prolifèrent que dans des organismes
leur offrant un terrain favorable. A l'inverse, les organismes qui
leur offrent un terrain favorable profitent de leur prolifération.
On retrouve là un phénomène classique dans
le domaine vivant, le co-développement ou symbiose. Or, sans
faire de sociobiologie hasardeuse, on peut estimer que les comportements
culturels sous contrôle génétique visant à
organiser la défense du territoire, des ressources, du groupe
se sont développés plus vite chez les hominiens que
ceux visant par exemple à organiser la coopération
avec d'autres espèces vivantes et la défense de l'écosystème.
Ceci a donc donné une prime aux technologies militaires.
Ce déterminisme, aussi contrariant qu'il soit pour les pacifistes,
joue toujours pleinement puisque ce sont pour l'essentiel les crédits
militaires ou ceux mis au service de politiques de puissance qui
permettent de faire progresser les sciences et les technologies.
Si
Fred Iklé s'appuyait sur de telles analyses, il pourrait
peut-être envisager des méthodes permettant d'assurer
le succès des sciences et technologies civiles, notamment
lorsque celles-ci peuvent servir à résoudre les grands
enjeux énergétiques et environnementaux qui sont dorénavant
ceux de la planète. Il faudrait relier ces technologies à
des comportements culturels différents, eux-mêmes déterminés
par un contrôle génétique acquis tout au long
de l'évolution. De quels déterminismes pourrait-il
s'agir ? Ce pourrait être ceux qui privilégient la
peur salutaire face, non plus à l'hostilité de l'autre,
mais à l'hostilité du milieu naturel. Si les humains
d'aujourd'hui prenaient conscience que leur véritable ennemi
dans l'avenir sera moins l'homme qu'un environnement détruit
par l'homme et devenu meurtrier, ils accepteraient plus facilement
les politiques de contrôle de la production des gaz à
effet de serre ou de limitation des consommations gaspilleuses.
Ils retrouveraient face à la nature, considérée
à tort comme éternellement bienveillante, la peur
salutaire qui était celle de leurs ancêtres confrontés
aux éruptions volcaniques, aux inondations, aux tremblements
de terre et autre cataclysmes qui ne feront que se multiplier si
l'humanité ne fait rien pour les prévenir.
Il
s'agit là d'un challenge aussi important que celui visant
à empêcher la dissémination des armements atomiques.
L'humanité face à de tels risques en est encore au
niveau zéro de la dissuasion. Aucun traité de non
prolifération n'est en perspective. Il serait temps que les
stratèges de la sécurité nationale et internationale,
dans la lignée des Fred Iklé, commencent à
alerter sur ce nouveau grand risque non seulement l'opinion mondiale
mais les chefs d'Etat les plus influents(3).
Mais
la tâche ne sera pas facile. Une politique publique essayant
de réactiver des comportements génétiquement
acquis qui privilégieraient l'économie des ressources
naturelles, la non-croissance et le respect de la nature se heurtera
à des comportements encore plus primitifs qui, sans être
belliqueux en tant que tels, sont tout aussi destructeurs. Ce sont
par exemple ceux commandant de se reproduire sans aucun frein. La
bombe démographique qui en résulte est loin d'être
désamorcée. Elle continuera longtemps à menacer
les écosystèmes bien plus concrètement que
la bombe nucléaire.
Notes
(1)
Lu dans Le Monde, 11 décembre 2006: "L'Inde a accueilli avec un soulagement
mêlé d'inquiétude la signature, samedi 9 décembre,
par le Congrès américain, du projet de loi qui va
permettre à Washington de fournir à l'Inde du combustible
et de la technologie nucléaire civile en dépit du
fait que New Delhi n'est pas signataire du traité de non-prolifération
nucléaire (TNP).
Cette "exception indienne" au régime de non-prolifération
est "le symbole du nouveau partenariat stratégique entre
l'Inde et les Etats-Unis", a affirmé, à New Delhi,
le sous-secrétaire d'Etat américain, Nicholas Burns.
Le texte adopté par les législateurs américains,
et qui devrait être prochainement promulgué par le
président George Bush, ne met pas totalement fin au malaise
exprimé par de nombreuses critiques en Inde. Elles estiment
que Washington cherche à exercer une sorte de contrôle
sur le programme nucléaire indien."
(2) Voir Baquiast: "Comprendre - Nouvelles
sciences, nouveaux citoyens
Introduction à la complexité" http://www.admiroutes.asso.fr/baquiast.htm
(3) C'est le travail qu'ont commencé à
faire, dans des registres différents, Al Gore et Nicolas
Hulot. Dans cet esprit, les anglophones liront avec intérêt,
de l'anglo-canadien Thomas Horner-Dixon, "The Upside of
Down : creativity and the renewal of civilisations", 2006.
L'auteur dirige le Trudeau Centre for peace and Conflict Studies.
Il a publié précédemment un livre également
intéressant : "The Ingenuity Gap and Environment,
Scarcity and Violence" . Voir pour plus de détails
http://www.homerdixon.com/