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Nous
avons eu la très agréable surprise, en découvrant
le livre de Jean-Pierre Goux, d'y trouver sous une forme romancée
une synthèse extrêmement savante et habile d'une grande
quantité des connaissances et des problématiques que
nous exposons de notre côté sur nos divers sites. Il
s'agit de questions souvent difficiles, que nous essayons de présenter
de notre mieux, mais sans être toujours certains de pouvoir
y intéresser nos lecteurs.
Or
tout auteur d'articles scientifiques ou politiques, (plus exactement
d'articles politico-géostratégiques) souhaiterait
avoir le temps d'en faire connaître les contenus à
des lecteurs que la forme un peu académique qu'il est de
mise d'utiliser sur de tels sujets rebuterait. Il rêve donc
d'écrire des romans dont le suspense dramatique attirerait
un public jusque là non touché. Mais écrire
un roman bien fait, de plus de 430 pages, comme l'est Siècle
bleu (un deuxième tome est en préparation) nécessite
beaucoup de travail. En ce qui nous concerne, suivre et commenter
l'actualité scientifique et politique, écrire de temps
en temps un essai, suffit largement à employer notre propre
temps de cerveau. Nous n'avons malheureusement pas de temps pour
le roman.
D'autres
auteurs prennent ce temps, mais le résultat n'est pas toujours
convaincant, même si les livres ainsi produits obtiennent
parfois un fort tirage. Il faut dire que l'art en ce domaine est
difficile, en termes tout au moins d'un minimum de respect de la
vraisemblance scientifique et de l'objectivité souhaitable
de la science. L'auteur doit d'abord éviter, sous prétexte
de science-fiction, d'évoquer des thèmes auxquels
il n'a pas compris grand chose ou que, pire, il déforme volontairement
pour tenter de séduire le lecteur.
Chacun
est évidemment libre d'inventer une science qui n'existe
pas, ou dont les bases seraient artificiellement déformées,
mais dans ce cas, il ne peut pas prétendre porter un message
scientifique. En termes de critique scientifique, ou sous l'angle
de la philosophie des sciences (épistémologie), lire
de tels ouvrages et tenter le cas échéant de rectifier
leurs erreurs serait une occupation à plein temps. Nous en
avons eu un exemple récent à propos du film Avatar
semblant remettre en cause le darwinisme. Nous avions jugé
utile de publier quelques mises au point, mais un tel travail critique
ne peut devenir notre activité principale. Or, avec Siècle
Bleu, le besoin ne s'impose pas car dans l'ensemble, les références
concernant l'état actuel de la science et de la technologie
nous ont paru toujours exactes et précises. L'auteur nous
a confié avoir suivi notre site depuis sa fondation en l'an
2000. Ceci explique-t-il en partie cela ?
Une
autre tentation guette l'auteur de romans se présentant comme
d'anticipation scientifique. Elle consiste à réécrire
la science pour la rendre compatible avec les croyances politico-religieuses
dudit auteur (ou de ceux qui financent son travail). Chacun est
libre évidemment de croire ce qu'il veut, mais un minimum
de déontologie consisterait à ne pas cacher une volonté
d'endoctrinement idéologique sous des arguments pseudo-scientifiques
qui seront pris au pied de la lettre par des lecteurs insuffisamment
avertis. Les exemples de telles distorsions abondent. Bornons-nous
à citer le défunt Michaël Crichton. Le très
grand succès populaire de ses livres, fort bien écrits
certes, ne peut pas ne pas susciter de malaise vu les distorsions
idéologiques de la réalité des sciences sur
lesquelles reposent leurs arguments dramatiques.
Ceci
ne veut pas dire que l'auteur d'un bon roman scientifique ne devrait
pas avoir d'opinions politiques, relatives notamment à l'évolution
du monde actuel. Mais, selon nous, là encore, ces opinions
ne devraient pas justifier des distorsions trop grandes de la réalité
actuelle des sciences et des techniques. Beaucoup d'auteurs de fiction,
aujourd'hui, défendent des thèses très honorables
en matière de décroissance et de protection de l'environnement.
Mais cela ne justifie pas de faire des sciences émergentes
(robotique, infotechnologie, biotechnologie, etc. ), ni des épouvantails
propres en à détourner définitivement le public
ni à l'inverse, des solutions universelles à tous
les problèmes. Procéder ainsi contribue à l'arriération
mentale de ceux qui n'ont pas les moyens de juger de telles questions
par eux-mêmes.
Or
là encore, il nous semble que Siècle Bleu échappe
à ce défaut. Certes, Jean-Pierre Goux a des idées
bien précises sur les reproches que l'on peut faire à
la société actuelle et sur la façon dont il
faudrait pour tenter d'y remédier, adopter de nouveaux comportements
politiques, économiques et technologiques, mais il ne s'en
prend pas pour autant directement aux scientifiques ni aux produits
actuels ou prévisibles de la science et de la technique.
Nous n'avons donc pas en le lisant l'impression d'être associé
à notre insu à de quelconques règlements de
compte.
Une
démarche qu'il sera intéressant de poursuivre
Nous
n'allons pas ici résumer l'intrigue romanesque ni présenter
les personnages. Disons seulement que nous y trouvons une bonne
illustration des méthodes qu'utilisent les Etats, les entreprises
mais aussi les citoyens pour faire face à la crise systémique
actuelle.
En simplifiant beaucoup, nous dirions que la première méthode
est celle des grands programmes technoscientifiques d'arrière
plan régalien, c'est-à-dire reposant sur l'appui des
puissances publiques. L'exemple le plus évident en est donné
par les projets d'exploration spatiale qui continuent, malgré
l'apparent coup d'arrêt donné par l'actuelle administration
américaine, à focaliser une grande partie des ressources
scientifiques et techniques dans les grands pays émergents.
Mais on peut trouver d'autres exemples de tels grands programmes,
concernant par exemple les énergies, nucléaire ou
renouvelables, dans lesquels rien ne se fera sans une implication
forte des Etats. Pour Jean-Pierre Goux, de tels grands programmes,
déclinés sous forme de filières technologiques,
sont indispensables (nous dirions pour notre part inévitables)
et ceux qui veulent survivre dans le siècle en cours se doivent
d'y figurer, quels que soient les sacrifices à consentir.
Mais
en contrepoint, Siècle Bleu nous illustre la seconde
méthode qui devrait permettre de sortir de l'enfermement
crisique actuelle. Il s'agit de favoriser un environnement d'encouragement
systématique aux initiatives déstabilisatrices. Les
unes engageront la lutte contre les abus inévitables des
Etats et des grandes entreprises notamment lorsque ces acteurs mus
par la recherche immédiate du profit et du pouvoir s'en prendront
directement à la vie et à l'environnement terrestre
actuel. A cet égard, le livre nous présente en termes
sympathiques ce que nous sommes nous-mêmes tentés d'approuver,
les initiatives d'organisation pratiquant l'éco-terrorisme.
Ainsi fait-il allusion à l'ONG Sea
Sheperd Conservation Society, qui engage le combat contre
les pilleurs des ressources halieutiques, au premier rang desquels
se trouve le Japon, mais aussi la Norvège.
Certes beaucoup de ces ONG chercheront à se faire une place
en s'en prenant aux grands programmes évoqués au paragraphe
précédent, le nucléaire en premier lieu. Mais
pour l'auteur, autant que nous l'ayons compris, il s'agit d'un prix
à payer pour assurer l'indispensable «développement
chaotique» du monde multipolaire.
D'autres
initiatives déstabilisatrices, illustrées par l'auteur,
seront plus directement créatrices.
Elles consisteront à encourager tous ceux, associations,
collectivités locales, chercheurs, qui décideront
d'investir localement, fut-ce à très petite échelle,
dans la mise au point de solutions techno-comportementales susceptibles
de changer les modes de vie, que ce soit sur le plan des consommations
ou des productions ou sur celui des emplois du temps, temps des
corps et temps des cerveaux. Le livre commence par le rappel de
l'initiative qui dans la réalité a malheureusement
fait long feu, dite Biosphère
2 (photo ci-dessus).
Bien d'autres solutions de ce type sont évoquées dans
le cours du récit. Tous les laboratoires disposant de chercheurs
riches en idées mais pauvres en crédits devraient
se trouver mobilisés par un encouragement à de tels
investissement, relevant de ce que l'on nomme en anglais la "Blue
Sphere Research".
Suites
possibles
Nous
nous en tiendrons là dans cette première présentation.
Résumons le propos en disant qu'il s'agit d'un travail de
la plus haute importance quant aux perspectives d'avenir. Il faut
saluer non seulement l'auteur mais l'éditeur qui semble avoir
fait l'effort de diffusion nécessaire.
Nous aurons certainement dans la suite l'occasion de discuter, avec
Jean-Pierre Goux ou d'autres personnes intéressées
par ces questions, les suites susceptibles d'être données
aux problématiques scientifiques et géostratégiques
évoquées, notamment au niveau de l'Europe qui en aurait
bien besoin.