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28 juillet 2010 Présentation
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
La
simplicité volontaire contre le mythe de
l'abondance
La
simplicité volontaire contre le mythe de l'abondance
Paul Aries
La Découverte
2010
Paul
Ariès est né en 1959. C'est un enseignant et
un écrivain très fécond, ainsi qu'un
militant actif. Il se consacre aujourd'hui à l''écologie
de la décroissance. Il a publié de nombreux
livres et articles. Il est l'un des rédacteurs du journal
La Décroissance et dirige un autre journal, Le Sarcophage.
Introduction
: la question de la décroissance,
sujet majeur de réflexion scientifique
Certains
de nos lecteurs nous demandent pourquoi nous évoquons dans
cette revue les perspectives politiques et économiques de
ce que l'on nomme généralement la décroissance,
alors qu'il s'agit selon eux de thèmes sans consistance scientifique
sérieuse. Certains y voient même une offensive menée
contre les sciences et technologies, pour des raisons relevant plus
de la foi que de l'explication rationnelle. Nous pensons pour notre
part qu'il n'en est rien. On trouve évidemment beaucoup d'arguments
contestables ou légers dans les discours et la littérature
consacrés, en France et dans le monde, à la décroissance.
Mais il s'agit précisément pour nous d'une raison
supplémentaire imposant d'aborder ce thème en profondeur,
en évoquant les recherches et travaux des économistes
et politologues de plus en plus nombreux qui s'y intéressent.
Ceci
d'autant plus que ces mêmes économistes et politologues
sont généralement pratiquement interdits d'accès
aux médias grand public, comme nous l'avons précédemment
constaté en présentant les ouvrages de l'économiste
Yann Moulier Boutang. Celui-ci, sans proposer explicitement la décroissance
comme un objectif politique d'ensemble, en fait cependant implicitement
une condition de l'accès à des formes d'économies
permettant d'affronter notamment la raréfaction des ressources
face à l'accroissement des besoins (voir
notre recension des livres de Yann Moulier Boutang).
Loin
d'être classée au musée des utopies, la question
de la décroissance, pour nous, devrait être si l'on
peut dire, en paraphrasant feu Saddam Hussein, la mère des
questions philosophiques, scientifiques et finalement politiques.
Nous allons voir, en présentant aujourd'hui le dernier livre
de Paul Ariès, qu'elle soulève des enjeux majeurs.
Pour quelles raisons précises s'imposeraient des politiques
de décroissance? Que faudrait-il alors entendre exactement
par décroissance, décroissance des consommations,
décroissance des investissements, décroissance des
recherches techno-scientifiques? Quels domaines devraient viser
en premier lieu ces politiques de décroissance: ceux des
biens matériels, ceux des biens et services immatériels
et dans ce dernier cas, que faudrait-il entendre par immatériel
? Qui sont ceux qui devraient en supporter prioritairement la charge:
les riches, les pauvres, ceci qu'il s'agisse des Etats du monde
ou des catégories sociales ?
Mais
au-delà de ces questions directes se posent des questions
indirectes tout aussi importantes. Des politiques de décroissance
autres que purement cosmétiques sont-elles compatibles avec
le capitalisme libéral et plus particulièrement avec
le capitalisme financier mondialisé ? Si ce n'est pas le
cas, quel système politique et administratif pourrait être
capable aujourd'hui de décider ce que devrait être
la décroissance, sans prendre la forme d'un étatisme
de type soviétique dont on connaît les dérives
? Autrement dit, comment fonctionneraient des systèmes politiques
et administratifs fondés sur la recherche de la décroissance:
quelle part demeurerait aux initiatives libres, comment seraient
déterminés les revenus et les contributions sociales?
L'Europe pourrait-elle offrir des références à
cet égard?
La
question de la gouvernance publique pose aussi celle de la démocratie
et de la démocratie d'opinion. Les décroissantistes,
à juste titre, comptent beaucoup sur les " citoyens
" ou forum populaires pour faire émerger des consensus
protecteurs. N'est-ce pas en grande partie une illusion, vu les
manipulations permanentes et de tous bords portant sur les manifestations
de l'opinion. Ceci notamment quand il s'agit de se prononcer contre
ou pour telle technologie nouvelle. Ce sujet est au coeur des préoccupations
des scientifiques cherchant sincèrement à s'insérer
dans des "conférences de consensus" (Voir
notre éditorial du 7 juillet 2010).
Enfin,
question des question, comment espérer voir des politiques
de décroissance, aussi scientifiquement fondées fussent-elles,
s'imposer à des sociétés presque entièrement
sous le contrôle de ce que nous avons par ailleurs nommé
des corporatocraties. Faudra-t-il attendre que des catastrophes
non entièrement prévisibles aujourd'hui, découlant
de la course à la « croissance » et
au profit qui est dans la logique du capitalisme financier, en décident
éventuellement? Pourrait-on au contraire et comment, espérer
que les opinions publiques mondiales dans leurs profondeurs se convainquent
de la nécessité de changer de mode de développement
économique avant d'y être contraintes par ces catastrophes?
Et dans ce cas, par quels types de discours, d'actions exemplaires
ou de manifestations plus ou moins spectaculaires impressionner
suffisamment ces opinions publiques, à l'échelle du
monde, pour qu'elles abandonnent des comportements de consommation-gaspillage
profondément ancrés dans les moeurs?
Pour
nous, plus en profondeur encore, se pose dans la suite du dernier
essai «Le
paradoxe du Sapiensn», la question de savoir si
le volontarisme politique affiché par certains humains observant,
avec les moyens scientifiques limités dont ils disposent,
l'évolution du monde global, peut avoir un quelconque poids
par rapport aux déterminismes profonds paraissant résulter
de la concurrence darwinienne très largement aveugle de ce
que nous avons nommé les grands systèmes anthropotechniques.
Autrement dit, discutez tant que vous le pourrez, des perspectives
de la décroissance (ou de tout autre objectif de régulation
politique prétendant modifier le jeu des forces en conflit).
Mais pour le moment ce sont des automatismes complexes (non linéaires)
qui décident pour vous de ce que sera votre avenir.
Ceci
sans cependant se dissimuler le fait qu'évoquer, pour des
raisons supposées scientifiques, le jeu de déterminismes
imprévisibles et ingouvernables s'imposant à ceux
qui voudraient décider de leur destin, pose immédiatement
la question des forces reconnues ou non s'exerçant sur celui
qui tient un tel discours.
Ces
questions difficiles sont parfois abordées par le livre que
nous présentons ici, mais il conviendrait d'aller beaucoup
plus loin dans leur étude, ce que l'auteur n'a pas fait.
Nous renvoyons sur ce point à la conclusion de la présente
recension.
A
propos de l'auteur
Le
livre de Paul Ariès, dont nous recommandons vivement la lecture,
« La simplicité volontaire contre le mythe
de l'abondance », est le produit d'au moins deux
décennies de militantisme politique, de la part d'un enseignant
et d'un écrivain qui n'a jamais voulu se détacher
des combats politiques du temps. Ceux qui comme nous s'intéressent
aux offensives menées contre la libre-pensée et la
laïcité n'ont pas oublié le long et difficile
combat qu'il a mené contre les sectes, la plus puissante
d'entre eux étant l'Eglise de scientologie. Ce combat n'a
pas été clairement gagné, vu les soutiens dont
dispose cette secte, y compris aujourd'hui aux plus hauts niveaux
des Etats, y compris en France. Mais il ne faut pas baisser les
armes, malgré les risques professionnels et personnels que
l'on affronte.
Nous
pourrions ajouter qu'aujourd'hui, la lutte contre les dérives
autrement plus redoutables découlant de l'expansion de l'islamisme
fondamentaliste devraient mobiliser les mêmes forces. Nous
ne pensons pas, contrairement à ce que semble croire Paul
Ariès, que la lutte contre le fondamentalisme islamique soit
dorénavant considérée en Europe comme plus
prioritaire que la lutte contre les sectes, devenue, selon le titre
d'un de ses ouvrages, une guerre perdue. Tout se passe comme si
l'Europe considérait que la lutte contre le fondamentalisme
islamique n'était pas prioritaire ou tout au moins, était
déjà elle-aussi perdue, à supposer qu'elle
ait jamais été entreprise. En fait pourtant, les deux
s'imposent.
Depuis
une quinzaine d'années, Paul Ariès est devenu un des
représentants, sinon les plus entendus au plan médiatique,
du moins les plus influents, du combat contre la mondialisation
capitaliste et l'hyperconsommationen en résultant: lutte
contre la nourriture industrielle et la « McDonaldisation »,
lutte contre le harcèlement au travail, lutte contre l'« agression
publicitaire », lutte contre la « Disneylandisation »,
lutte contre la TV-réalité, lutte contre le terrorisme
de ceux qui s'opposent violemment à l'expérimentation
animale, etc. On pourrait penser qu'il s'agit là seulement
d'un activisme permettant à son auteur d'être sur tous
les fronts, sur le modèle de celui qu'il a défendu
en son temps, José Bové. Mais en réalité
ces diverses fronts permettent de préciser et de faire discuter
par l'opinion les grands thèmes qui inspireront progressivement
les mouvements de lutte pour la décroissance et ses propres
réflexions.
Dans
cette perspectives, Paul Ariès ne s'est pas limité
au militantisme. Il a beaucoup lu et beaucoup étudié,
concernant l 'histoire et la contemporanéité
des mouvements socialistes puis aujourd'hui des mouvements écologistes.
«La simplicité volontaire» offre à
cet égard une véritable bibliographie commentée.
On y trouve référencés une cinquantaine d'auteurs
français et étrangers dont la plupart sont encore
peu connus ou même sont restés confidentiels. Parler
d'anti-mondialisation ou de décroissance sans avoir étudié
l'histoire des idées concernant ces thèmes serait
manquer du sérieux scientifique qui s'impose sur des questions
abondamment déformées par des économistes et
hommes politiques représentant l'ordre dominant. Malheureusement,
les auteurs mentionnés dans le livre ne sont généralement
pas pour le moment accessibles sous forme numérique, ce qui
rend un peu illusoire l'espoir de s'inspirer de leurs travaux. Personne
n'a plus le temps de fréquenter les bibliothèques.
A
propos du livre
Le
livre fait heureusement pour nous une partie du travail, puisque
Paul Ariès ne se contente pas de mentionner les grands prédécesseurs.
Il s'appuie chaque fois que nécessaire sur eux dans la rédaction
des 4 premières parties de son livre. Celles-ci sont consacrées
à une relecture critique des illusions, optimistes ou au
contraire, selon lui, pessimistes, des tenants du « capitalisme
vert » et des technosciences de même couleur. Il
critique dans les mêmes termes le productivisme optimiste
des gauches traditionnelles comme tout autant l'anti-productivisme
pessimiste des gauches libertaires et hétérodoxes.
Il y a nécessairement, au niveau du détail, beaucoup
d'approximations et parfois de contre-sens dans ces différentes
critiques.
Néanmoins,
dans l'ensemble, nous ne pouvons pour notre part qu'y adhérer.
Sur notre site en particulier ont été souvent évoqués
les véritables mensonges des industriels et des hommes politiques
ralliés à leur cause qui défendent des innovations
technologiques présentées comme devant remédier
aux nuisances écologiques des techniques actuelles alors
qu'elles créent plus de nouveaux problèmes qu'elles
ne prétendent en résoudre. C'est le cas des agrocarburants
ou des solutions à base d'OGM présentées ou
plutôt imposées par des industriels monopolistes tels
que Monsanto. C'est aussi le cas aujourd'hui de la géo-ingénierie
(voir
notre actualité du 6 août 2010).
Paul
Ariès dégage ainsi la route à ce qui fait l'élément
fort de son livre, un antiproductivisme optimiste qu'il préfère
assimiler à de la simplicité volontaire plutôt
qu'à de la décroissance, compte-tenu sans doute des
ambiguïtés qu'implique semblable terme. La deuxième
partie du livre présente un certain nombre de propositions
permettant de convaincre les lecteurs qu'un autre monde, un monde
décroissant, « est possible », selon
la formule. Ce sont ces propositions qu'il faudra regarder avec
attention, sans renoncer pour autant à les critiques quand
elles apparaîtront sommaires ou lacunaires défauts
inévitables vu l'ampleur de la tâche.
C'est
en effet un véritable changement de société,
non seulement en France mais en Europe et dans le monde entier,
que proposent les militants de la décroissance, qui se qualifient
d' « objecteurs de croissance » et dont Paul
Ariès se veut un des représentants les plus actifs.
Il a en effet contribué à fonder le Parti des objecteurs
de croissance qui vise à convaincre de la pertinence de ces
thèmes toute la gauche non capitaliste, en premier lieu les
Verts et les Ecologistes(1). Il existe
des organisations voisines, se retrouvant sur des plate-formes communes.
Citons un Mouvement des Objecteurs de croissance ainsi qu'un Réseau
des Objecteurs de croissance pour l'Après Développement(2).
Il semble que s'organise actuellement une «campagne unitaire
des Objecteurs de croissance pour 2012» dont Paul Ariès
sera sûrement un des représentants les plus actifs
suscitant d'ailleurs comme prévisible des jalousies
dans les partis écologistes.
Le
livre résume les grands traits du programme présenté
par les objecteurs de croissance. On y trouve d'abord des propositions
portant sur le mode de vie et les idéaux de vie que devraient
se donner ceux qui ne supportent plus les limites de la société
marchande de consommation, non plus que les contraintes d'un productivisme
bien résumé par la formule de Sarkozy, travailler
plus pour gagner plus. Il s'agit en fait de s'engager personnellement
dans toute une gamme de combats politiques permettant de changer
la société en profondeur, mieux qu'une hypothétique
« révolution » dont l'échec
serait assuré.
Il
y a en premier lieu les combats individuels, permettant à
l'individu de mieux se responsabiliser humainement, socialement
et écologiquement. Paul Ariès met en garde cependant
à cet égard contre les tentations moralisatrices toujours
présentes dans certains esprits, se traduisant par des formes
de répression de groupe insupportables. Attirer l'attention
du voisin sur le gaspillage que représente le fait de laver
sa voiture en période de sécheresse est admissible.
Organiser comme cela se pratique désormais dans certains
communautés musulmanes, des visites quasi domiciliaires chez
les voisins pour s'assurer qu'ils respectent le jeune du ramadan
n'est pas loin de faire apparaître le spectre du Ministère
de la promotion de la vertu et de la répression du péché
dont s'honore la république islamique d'Iran.
Après
les combats individuels viennent les combats collectifs portant
sur les comportements économiques. On retrouve là
l'esprit traditionnel de la gauche et du syndicalisme mutualiste,
coopératif et auto-gestionnaire. Paul Ariès salue
ainsi le développement des AMAP (Associations pour le maintien
d'une agriculture paysanne) et des SEL (Services d'échange
local). Il met cependant en garde, là aussi, sur les capacités
du capitalisme à récupérer toutes ces initiatives,
comme le montrent de nombreux exemples que nous ne citerons pas.
Pour éviter ces pièges, il recommande d'ajouter aux
démarches précédentes des combats collectifs
de type politique. A nouveau, il ne s'agira pas de proposer une
révolution conduisant à une société
mondiale de la décroissance dont nul n'est encore capable
de préciser les contours ni les voies d'accès. Il
s'agira seulement de susciter une gamme de petits combats à
fort potentiel symbolique ou d'entraînement, lesquels tels
les petits ruisseaux pourraient faire naitre une grande rivière.
L'objectif
en sera cependant très ambitieux, car il s'agira selon l'expression
consacrée, de « refabriquer de l'humain »,
selon le principe « moins de biens, plus de liens ».
Aussi ambitieux qu'il soit, cet objectif pourra cependant êtreatteint
localement assez vite, récompensant ainsi ceux qui s'y engagent.
Ceci d'autant plus que demeurent encore présentes dans nos
sociétés certaines des traditions de convivialité
et d'autonomie propres aux anciennes communautés paysannes
et ouvrières. Les groupes ayant la chance tous ne
peuvent pas le faire de mettre concrètement en pratique
des comportements de frugalité partagée, ceux qui
peuvent rechercher de nouvelles formes d'expression et de création,
offrent en effet à leurs membres une qualité de vie
supérieure à celle dont bénéficient
les victimes de l'enfermement télévisuel et de la
course à la consommation.
Une
telle recherche doit se faire aussi à travers les institutions,
telles l'école, la commune, l'hôpital. Il ne s'agit
évidemment pas de prétendre s'en passer, car elles
sont indispensables à des relations inter-individuelles policées,
mais il faut cependant essayer de les « réhabiter »,
y réintroduire les dimensions humaines qu'elles perdent de
plus en plus sous la pression du capitalisme de marché avec
qui elles sont mises en concurrence.
Vers
un programme politique
Le
livre se termine par la présentation de ce que l'auteur nomme
« huit raisons de choisir la simplicité ».
Il y recommande des changements complexes de comportement auxquels
nous ne pouvons pas pour notre part toujours adhérer sans
discussions. Dans beaucoup de cas, selon nous, Paul Ariès
simplifie excessivement les problèmes et les solutions. Si
ainsi l'objectif fort louable de lutter contre l'artificialité
conduit à refuser systématiquement les produits et
les recherches de ce qu'il stigmatise du nom de technosciences,
il n'y a plus qu'à tenter de s'enfermer dans un hypothétique
Moyen-Age (qui sera d'ailleurs très probablement synthétique,
les marchands ne renonçant pas à exploiter ce créneau
porteur). En fait, les objectifs ainsi proposés ne seront
acceptables qu'après beaucoup de clarifications et discussions.
Ils visent toutes à diminuer les formes de consommations
insoutenables imposées par le capitalisme marchand, ce en
quoi ils sont justifiées. Mais il y aura manière et
manière de le faire.
Se
refuser comme producteur c'est-à-dire refuser de consacrer
tout son temps à une activité marchande, se refuser
comme consommateur, esclave de la publicité, se refuser comme
spectateur esclave de la télévision, changer son rapport
au temps, changer son rapport à l'espace sont des buts fort
louables mais ils ne se concrétiseront que si les humains
sont incités à inventer des comportements de substitutionà
la fois plus valorisants pour eux et plus protecteurs des écosystèmes.
Ceci ne se fera pas sans efforts et sans erreurs. Paul Ariès
n'en disconvient d'ailleurs pas. Il est certain que dans le cadre
étroit d'un ouvrage de 300 pages, toutes les précisions
nécessaires ne peuvent être apportées.
Nous
restons cependant sur notre faim lorsque, notamment dans la conclusion,
Paul Ariès propose des formes d'organisation de la vie économique
et sociale a priori très attrayante mais qui ne seront pas
viables sans des modifications profondes et quasiment planétaires
des régulations étatiques. Préférer
systématiquement la gratuite à l'usage payant(3),
proposer l'adoption d'un Revenu Universel d'Existence, se situant
entre un minimum et un maximum vital, recommander comme le font
d'autres économistes de la décroissance (dont Yann
Moulier Boutang précité) un impôt universel
portant par exemple sur les transactions numériques, poseraient
d'immenses problèmes, si l'on voulait au delà d'expériences
symboliques, généraliser de telles procédures,
comme il sera nécessaire de le faire, à l'ensemble
du monde, développé ou moins développé.
C'est
pourtant cela que signifiera le mot d'ordre qui séduit de
plus en plus de personnes, sortir du capitalisme marchand. Comme
cette sortie sera à notre avis inévitable, si l'un
des scénarios que nous avons évoqué dans notre
dossier consacré à la géopolitique(4) se réalisait dans les prochaines décennies,
c'est-à-dire un enchaînement de catastrophes, nous
pensons qu'il conviendrait sans attendre d'y réfléchir
sérieusement. Des questions beaucoup plus difficile à
résoudre qu'il n'y paraît devront être abordées.
Par
exemple, comment, avant de prétendre sortir du capitalisme
en général, s'attaquer à la première
priorité qui est indiscutablement la sortie du capitalisme
financier? Nous avons indiqué ainsi ailleurs que depuis trente
ans, un véritable complot provenant du capitalisme anglo-saxon
a privé les Etats (sauf évidemment les Etats-Unis
qui sont au coeur du système) de la possibilité de
maîtriser leurs propres monnaies. Autrement dit, la monnaie
traditionnelle, dite régalienne ou des Instituts d'émission,
a été complètement soumise à la monnaie
dite de banque, et à tous les dérivés spéculatifs
construits à partir de cette dernière(5).
Quitte à choisir la forme de capitalisme qui nous mangerait,
nous préférerions, malgré ses déviances
possibles, le capitalisme d'Etat à tous les autres.
De
même, dans un tout autre domaine, la question de la démographie
ne pourra être évitée. Nous pensons que, contrairement
à ce que pensent les démographes bien pensants, rien
ne permet d'affirmer que la supposée transition démographique
permettra partout de stabiliser les naissances. Avec la destruction
des structures sociales et la remontée des fondamentalismes
en résultant, dues aux crises à venir, rien ne permet
d'affirmer que la natalité ne va pas reprendre partout, au
sein de populations soumises à des réflexes hérités
de survie propres à toutes les espèces en danger(6).
Plus
généralement, les questions posées par les
politiques de décroissance, brièvement résumées
dans notre introduction, ne pourront pas rester sans réponse.
L'idéal serait d'y associer le maximum de citoyens. Encore
faudrait-il que partout se généralisent des ateliers
et des expériences dont on ne voit guère en ce moment
l'amorce. Il faudra aussi que tout ceci se fasse en utilisant le
plus largement possible les ressources du web, comme nous en donnons
nous-mêmes l'exemple ici à trop petite échelle.
Stigmatiser le web comme consommateur indu d'énergie n'y
aidera pas.
Ce
serait en fait un très grand projet géopolitique illustrant
et confortant les objectifs des plus raisonnables des objecteurs
de croissance qu'il conviendrait d'entreprendre, en y ralliant le
maximum de forces de gauche. Mais les attaques personnelles, comme
celles auxquels s'est livré récemment Paul Ariès
contre Daniel Cohn-Bendit, aussi fondées puissent-elles être,
n'y aideront pas. On peut déjà pronostiquer que, pour
les élections présidentielles françaises de
2012, rien de très clair dans ces directions ne sera présenté
aux électeurs.