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Présentation
Texte
de 4ème de couverture
Concevoir une pachine pensante, c'est réunir les
domaines de la technique et de l'esprit, autant dire le
matériel et l'immatériel. Cet objectif des
sciences cognitives - reproduire le fonctionnement du cerveau
dans un système calculable - conduit à l'intelligence
artificielle. Mais notre connaissance des systèmes
peut-elle seule nous aider à résoudre l'énigme
qu'est-ce penser ?
Opérant dans la science du calculable, l'informaticien
fera quant à lui l'hypothèse que nos pensées
ou nos émotions sont modélisables : il lui
restera alors à démontrer la faisabilité
d'un système où, par exemple, des grappes
de processeurs coactivés avec des corps de robots
pourront produire enfin des émotions et des idées
artificielles.
Chercheur
au laboratoire d'informatique de l'université Paris
VI ainsi qu'à l'Institut de recherche pour le développement,
membre du bureau de l'Association française d'intelligence
artificielle, Alain Cardon est professeur à l'université
du Havre où il enseigne l'informatique.
Table
des
matières
|
Introduction
Avertissement
Première
partie : Modèles, systèmes et complexité
Chapitre
1 : Phénomènes et modèles
Chapitre 2 : Systèmes et auto-adaptativité
Chapitre 3 : Approche de la complexité
Deuxième
partie : La pensée, la pensée artificielle
et l'approche morphologique
Chapitre
4 : Qu'est-ce que penser ?
Chapitre 5 : La question de la pensée artificielle
Chapitre 6 : Une progression conceptuelle : de l'émotion
à la conscience dans le vivant
Chapitre 7 : La notion de morphologie en informatique
Troisième
partie : Émotions artificielles et proto-Soi
Chapitre
8 : Modéliser et réaliser une machine
pensante :
une rupture avec les modélisations classiques
Chapitre 9 : Le corps de la machine et l'élément
minimal
de conception du système générateur
de pensées
Chapitre 10 : Structure du système de représentation
des émotions
Chapitre 11 : Des cartes corporelles aux émotions
artificielles : les processus miroirs
Chapitre 12 : Etats émotionnels artificiels
et proto-Soi artificiel
Quatrième
partie : La pensée artificielle et le Soi
Chapitre
13 : Générer des pensées artificielles
et concevoir un Soi conscient
Chapitre 14 : Intentionnalité du système
générateur de pensées et ensemble
d'anticipation
Chapitre 15 : Signification du déroulement
des scènes :
la pensée artificielle
Chapitre 16 : Les sensations artificielles : le lien
nécessaire entre le corps et l'esprit
Chapitre 17 : Le Soi de la machine pensante : se savoir
être
Chapitre 18 : La qualité de la pensée
artificielle
Chapitre 19 : L'exception du langage : l'aptitude
intérieure
à la représentation langagière
Chapitre 20 : Fonctionnement général
et fonctionnements
particuliers de la machine pensante
Chapitre 21 : La chute de l'ange ou la réalité
de la machine pensante
Conclusion
Bibliographie
Lexique
des définitions
|
1
9
11
13
23
45
53
55
71
77
85
131
133
147
171
185
199
227
229
279
307
335
345
351
369
383
409
417
420
425
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|
Introduction
Il
y a trois grands problèmes, très difficiles
et aux conséquences considérables, qui préoccupent
les scientifiques d'aujourd'hui. Qu'est-ce que le vide et
comment les forces fondamentales ont-elles pu émerger
de ce vide ? Comment la vie, en tant que structure génomique
assurant elle-même sa reproduction, s'est-elle formée
? Qu'est-ce que penser ? Nous n'aborderons que le troisième
problème dans cet ouvrage, mais il est clair que
les deux autres sont sous- jacents à nos investigations,
car ces trois problèmes sont en quelque sorte liés
pour former l'explication ultime du réel qui s'est
organisé merveilleusement et qui a acquis la propriété
de se regarder être, dans l'esprit de l'homme.
La
communauté scientifique d'aujourd'hui, notre communauté
fragile et contestée, s'efforce de les résoudre
au fond. Nous allons apporter quelques explications à
propos de la question de la calculabilité de l'intentionnalité,
à propos d'un système qui génère
de la pensée.
La
conception d'une machine pensante, d'un système artificiel
qui génère des pensées, est un problème
extrêmement difficile. Il s'agit en effet de réunir
le domaine du fonctionnement des machines, domaine essentiellement
technologique et baignant dans la matérialité
des choses, avec celui de l'esprit, qui est le moins matériel
possible et qui semble même, à certains, hors
d'atteinte de la science. Mais ces deux domaines sont pourtant
typiques de l'activité et du déploiement de
l'homme : l'homme, essentiellement, pense sans cesse avec
son esprit et agit continuellement avec son corps. Concevoir
un système artificiel générant des
pensées revient d'abord à bien définir
ce que l'on entend par penser. Ceci n'est pas rien, car
la précision du concept permettra, ou non, d'aboutir
à la conception d'un système. C'est donc,
en soi, un premier problème très profond.
La notion de pensée une fois précisée,
et dans une approche systémique,
il sera possible de résoudre la question de la conception
en s'engageant dans une voie strictement constructiviste,
qui mène d'un modèle complet à un système
constructible.
C'est
une aventure !
Les
relations entre ce système à découvrir,
et qui sera localisé dans le corps d'un robot, et
le cerveau habitant un organisme vivant, seront de deux
ordres :
-
les connaissances sur l'architecture et les propriétés
du cerveau devront systématiquement être prises
en compte dans le système artificiel,
- le système artificiel devra avoir un comportement
apparent et une production du même ordre que ceux
d'un individu du vivant muni d'un cerveau.
Pour
que ces deux relations aient lieu, il faut poser quant au
cerveau producteur de pensées une hypothèse
très forte, et qui n'est pas nécessairement
réductrice : la pensée est un phénomène
qui peut être produit dans le domaine du calculable.
Il s'agit de transposer sans réduction, dans un système
calculable complexe, le fonctionnement, avec tous ses caractères,
du système neuronal du cerveau qui produit la pensée.
Cette hypothèse a évidemment des conséquences
philosophiques considérables. Pour cela, elle doit
être présentée avec beaucoup de précautions
et ne conduire à aucun réductionnisme ni aucun
mécanisme. Elle doit s'appuyer sur une notion de
calculabilité un peu particulière, en distinguant
bien ce qui produit la pensée de ce qui est pensé.
Il s'agit donc d'aller le plus loin possible, à la
fois dans ce qui est effectivement constructible et dans
la quête de ce qui est spécifique de soi-même.
C'est un chemin délicat pour celui qui s'y aventure.
Qu'est-ce
qu'un système et qu'est-ce que penser ? Comment lier
ces deux concepts pour parvenir à la conception d'un
système capable de générer des pensées
? La notion de système n'est pas triviale. Il existe
en effet des systèmes très fonctionnels et
très bien contrôlables, qui ont servi et servent
à fabriquer tous les objets dont l'homme se sert
dans ses sociétés marchandes. Mais il existe
aussi les systèmes vivants, qui ont des propriétés
singulières et complexes, qui sont très difficiles
à reproduire artificiellement. Il existe ce que l'on
peut appeler un système générant des
pensées chez l'animal, dont on sait qu'il conduit
à une gamme comportementale allant du réactif
très physique à l'adaptatif fort élaboré.
Et il existe la génération des pensées
chez l'homme, la génération de pensées
abstraites, parfois spirituelles, dont le processus est
considéré par certains comme non vraiment
connaissable au fond et surtout comme non reproductible
artificiellement. Comment définir un système
de portée générale, évolutif
comme le sont les cerveaux dans le vivant et produisant
des pensées, des pensées primaires et des
pensées très élaborées ? Il
faut d'abord bien définir ce qu'est une pensée.
Et que peut dire, à propos de la pensée, l'informaticien
qui habituellement conçoit et développe des
systèmes très contrôlables, écrit
des programmes, répare les ordinateurs et bricole
du logiciel ?
Un
informaticien n'est pas un simple ingénieur du domaine
des techniques informatiques. C'est un scientifique qui
opère dans la science du calculable. Il doit, pour
aborder ce problème, se placer systématiquement
au niveau de la science informatique, qui représente
tous les éléments de ses systèmes par
des suites de calculs. Il doit poser l'hypothèse,
forte, que la génération de pensées,
la génération d'émotions, ce qui amène
à penser et à ressentir, sont toutes des catégories
calculables précises, qui se modélisent toutes
sans dégradation dans le champ du calculable. Il
doit montrer qu'il peut faire exister des systèmes
qui produiront, sur des grappes de processeurs co-activées
avec des corps de robots, des émotions et des idées
artificielles, artificielles mais pourtant fort semblables
aux siennes, semblables aux pensées de l'homme dont
il doit s'inspirer.
Alors,
qu'est-ce que penser ? Cette question, que formulait Martin
Heidegger, il y a un demi-siècle lors de ses cours
d'hiver à l'Université de Fribourg-en-Brisgau,
est la question de l'existence et de l'essence de l'homme.
On peut voir l'homme comme un hominidé particulier,
en s'intéressant à l'évolution du vivant
qui a conduit à son émergence dans les savanes
herbeuses. On peut voir l'homme comme un agent économique
doté d'intentions rationnelles égoïstes,
lorsqu'on souhaite planifier ses besoins à l'échelle
des sociétés et rationaliser ses tâches.
On peut voir l'homme comme un citoyen, un consommateur,
un artiste, un habitant du monde. Mais on doit toujours
voir l'homme, d'abord et surtout, comme un simple questionnement
sur sa posture dans son monde. Pourquoi et comment pense-t-il,
en lui-même et par lui-même ?
Ce
que lui donne de plus cette propriété de pouvoir
penser comme il pense par rapport à tous les êtres
vivants qu'il côtoie, est qu'il est le seul à
pouvoir questionner les choses du monde au fond, qu'il est
le seul à pouvoir leur donner leur sens, qu'il est
le seul à pouvoir les dévoiler telles elles
sont en utilisant le langage. L'homme est celui qui donne
sens au monde qu'il habite en désignant et en conceptualisant
les choses. Et cette propriété extrême,
qui est un devoir de mise en garde et un devoir de réserve
à propos des choses, il voudrait, aujourd'hui, la
transférer à des machines, à des objets
construits par lui ! Acte sacrilège, acte insupportable
et acte d'orgueil sans mesure.
Mais
non, pas du tout ! Cette construction particulière
est simplement un acte de lutte et de jeu avec soi-même,
avec les questions qui amènent à d'autres
questions, avec l'inconnu d'un problème très
difficile et qui est à résoudre, à
réduire, simplement parce qu'il est posé.
Tel est l'esprit, libre, de l'homme. Mais c'est une lutte
quand même, et dans toute lutte il y a une perte.
Il y a, ici, dans le fait de traiter et de résoudre
ce problème, la perte de l'innocence, la perte de
la naïveté, la perte de la confiance, la réduction
de la pensée à un certain système et,
surtout, une perte d'amplitude pour celui qui résout
le problème.
La
question de la pensée à propos des choses
du monde, peut se formuler, assez simplement, de la manière
suivante :
"Pour un organisme vivant, quelle sorte de propriété
conceptuelle peut le qualifier pour qu'il soit amené
à être conscient de quelque chose tout en le
sachant ?"
Le
fait de penser engage l'organisme dans son entier et non
seulement son cerveau. C'est un acte global. Le cerveau
est nécessaire mais non suffisant.
La
question de la pensée fait intervenir plusieurs concepts.
C'est une question qui ne précise pas d'objet. Il
ne s'agit pas d'être conscient d'une chose précise,
mais d'être simplement "conscient de". Il
s'agit du fait d'être conscient avant que de l'être
de quelque chose qui aurait suscité la prise de conscience
à propos de cette chose. Peut-on être conscient
sans l'être de quelque chose ? Vraisemblablement non,
il faut un objet d'attention à la conscience, fut-ce
elle-même. Mais on peut quand même étudier
le fait d'être conscient, la propriété
d'aller à la rencontre des choses, comme un phénomène
général, comme une situation où l'on
est engagé à fréquenter les choses.
Le domaine de la question est celui de l'existence de l'être
de l'homme, du fait qu'il est beaucoup plus qu'un organisme
qui vit de façon réactive et automatique,
comme une cellule par exemple, qu'il a la capacité
de se savoir en existence en questionnant intentionnellement
sur ce qu'est son monde et sa posture temporelle dans ce
monde.
Cette
question de l'être de la pensée est la question
fondamentale, qui justifie que l'on développe des
sciences, que l'on développe des technologies et
sans doute que l'on fonde des sociétés organisées.
La question fait intervenir le fameux verbe être,
cet essentiel verbe posant la distinction entre l'ontique
et l'ontologique, qui permet de caractériser toute
chose qui se trouve dans le monde comme quelque chose qui
peut faire sens.
C'est
la question de la relation existentielle et essentielle
de l'humain à propos de lui-même et de son
monde.
Pour
un neurobiologiste comme Antonio Damasio, la conscience
de Soi est un certain sentiment. Certes ! Pour un informaticien,
il ne peut s'agir que d'un processus entièrement
déterminé, que de conscience artificielle,
passant ainsi du cadre neuronal du cerveau au domaine du
calculable maîtrisé des ordinateurs et en transposant
les propriétés de la conscience des êtres
vivants dans un certain système dynamique, organisationnellement
complexe. Si cette transposition est possible, elle se fondera
sur la propriété suivante, essentielle : il
y a une différence radicale entre le système
qui génère des pensées et ce à
quoi il peut être pensé. Le système
aura des caractères architecturaux absolument généraux,
décrivant ce qu'est la génération de
pensées conscientes dans une approche calculable.
Mais le système permettra de penser à certaines
choses et pas à d'autres, par une limitation ou une
liberté d'un autre ordre que l'ordre imposé
par l'architecture du système.
La
pensée artificielle s'appuie, principalement, sur
l'analyse du comportement et de la pensée de l'homme
et de l'animal, sur les travaux des neurobiologistes, des
psychologues et des philosophes de l'esprit. Mais comment
questionner la pensée ? Comment préciser ce
qu'elle est, ce qu'elle produit effectivement et comment
elle se génère. En fait et pour dire les choses
clairement : comment fonctionnerait un système qui
générerait des pensées et qui serait,
en lui-même, conscient de ce fait ?
Il
y a deux questions, deux questions fondamentales à
poser quant au problème de la pensée :
-
qu'est-ce exactement que cette idée que l'on a et
que l'on ressent comme étant en soi ?
- pourquoi est-on amené à penser justement
à ceci ou à cela, ici et maintenant ?
Ces
deux questions sont considérées comme très
difficiles. En fait, tout le monde sait bien que la production
de la pensée est localisée dans le cerveau,
que c'est dans ce cerveau que la chose à laquelle
on pense est représentée sous une certaine
forme d'activation que l'on appelle soit image mentale,
soit forme idéelle, soit représentation tout
simplement, et que cette forme est constituée, en
fin de compte, d'activité neuronale. Et derrière
ces mots image mentale, forme idéelle, représentation,
il n'y a rien de très précis, rien de bien
clair. La pensée est assez mystérieuse et
l'on attend une solution précise, scientifique, ou
bien on considère le problème comme définitivement
non soluble. Et à propos de la seconde question,
de la raison qui amène à penser, qui est encore
plus difficile, on ne dit absolument rien. Pourtant, c'est
la réponse à cette seconde question qui est
la clé de tout le problème.
Nous
allons adopter, sur ce sujet, l'attitude du concepteur de
systèmes que nous sommes, car un informaticien n'est
pas seulement un programmeur habile ni un réparateur
de systèmes en panne, mais c'est aussi un concepteur
de systèmes calculables éventuellement fort
complexes.
Nous
allons expliciter le pourquoi et pas seulement le comment
de la génération de pensées artificielles.
Nous
allons poser les hypothèses suivantes :
-
un certain système informatique, fondé sur
des entités informatiques calculées sur des
machines massivement parallèles, est fortement connecté
à un robot autonome sensible muni de très
nombreux capteurs et effecteurs. Ce système pourra
générer, dans la partie qui effectue des calculs,
des formes dynamiques qui seront interprétées
comme des pensées artificielles. Il n'y a pas de
pensée artificielle sans corps matériel,
-
ces formes dynamiques sont des structures en mouvement qui
sont des descriptions, elles-mêmes calculables, de
processus plus primaires fortement communicants. Ces processus
primaires, très particuliers, seront les entités
de base qui permettront de faire le système. On construit
une pensée artificielle à partir de composants
particuliers, actifs, proactifs, symboliques, communicants
et évolutifs. Nous appellerons ces entités
des agents aspectuels. Ces composants sont regroupés
en ensembles spécifiques aux fonctionnalités
précises et eux-mêmes communicants,
-
l'ensemble de ces formes dynamiques, l'ensemble de ces groupes
d'agents aspectuels en mouvement, s'active en déval
par un fonctionnement inévitable. Mais un autre ensemble
de processus exprime, simultanément, la conformation,
la morphologie, l'état organisationnel de ces groupes
d'agents aspectuels. Ce sera l'ensemble des agents morphologiques.
Et il y a co-activité des deux systèmes dont
l'un est la représentation de la conformation de
l'autre et qui, par ce fait, influe sur la dynamique du
système qu'il observe. La pensée est une co-activation
autoréférente dans un double système
dynamique,
-
globalement, les deux systèmes, par leurs co-activations
incessantes, se stabilisent sur un état de concordance
où le premier système est représenté
dans l'autre par sa morphologie, et qui est l'état
de pensée artificielle. Il y a un état de
pensée, qui est saturant un instant pour l'organisme,
-
mais le système est amené à penser
à partir d'une indication anticipatrice de ce déval
co-actif, par une indication morphologique le conduisant
à générer un certain état de
concordance plutôt qu'un autre. Le système,
dans son ensemble, est en altération continue de
sa structure, il se déploie sans cesse en passant
par des états particuliers, les états de pensée,
des pensées qu'il avait eu l'intention d'avoir et
qu'il a réalisées en les générant.
Il est amené à générer de la
pensée à partir de sa complexité organisationnelle,
-
le système, par son type de fonctionnement même,
peut générer un proto-Soi et un Soi conscient
artificiel. Il est amené à considérer
son aptitude à penser comme étant le fait
de son intentionnalité.
Si
nous savons satisfaire à toutes ces conditions et
répondre aux questions qu'elles entraînent,
si nous savons concevoir et programmer un système
informatique lié à un robot sensible, nous
saurons construire un système capable de ressentir
des sensations et de générer des pensées
artificielles. Bien des points secondaires, et tout à
fait non triviaux, resteront à élucider et
à justifier lors de cette étude, mais nous
saurons, ce qui n'est pas rien, concevoir un système
générant des pensées artificielles.
La
construction d'un tel système est bien un problème
de découverte d'une architecture, c'est-à-dire
de modélisation, de conception et de réalisation
d'une certaine organisation. Il n'y a malheureusement pas
de mystère dans la pensée et celle-ci est,
d'une certaine manière, calculable mais sans être
ni déterministe ni déterminisable a priori.
La conception
d'un tel système s'appuie :
-
sur les récents travaux des neurobiologistes,
- sur les travaux des mathématiciens de la morphogenèse,
- sur les travaux des informaticiens spécialistes
des systèmes multiagents massifs et du parallélisme,
- sur les travaux des roboticiens,
- sur une approche philosophique matérialiste et
phénoménologique du monde.
La
finalisation de tels travaux n'avait jamais été
faite, car rien n'y amenait, dans nos sociétés
très techniques et dans la divergence des spécialités
scientifiques et l'attitude commune envers l'esprit. Elle
est en cours, car la science, quand même, y conduit.
La
réalisation de la machine pensante nécessite
de disposer de deux choses : un robot très sophistiqué
et un système de calcul parallèle très
spécifique.
Le
robot autonome doit être muni d'organes permettant
d'assurer sa motricité et d'organes de préhension
de grandes capacités. Il doit être muni de
nombreux capteurs lui permettant de saisir des informations
visuelles, sonores, tactiles et de mesurer les efforts exercés
par ses organes dans tous leurs mouvements. Ce robot doit
avoir les moyens d'appréciation de l'environnement
et de sa posture dans celui-ci, exactement comme un mammifère
supérieur. Une telle réalisation constitue
actuellement un projet de recherche, comme ceux menés
au Japon ou aux USA. Il s'agit en effet de résoudre
des problèmes de contrôle-commande extrêmement
complexes, assurant à la fois des mouvements compliqués,
précis et réalisés avec une très
grande rapidité.
Le
système de calcul, générant émotions
et pensées, doit être un système de
traitement massivement parallèle lié au corps
du robot. Il s'agit d'une architecture matérielle
de type MIMD (Multiple Information Multiple Data) composée
de milliers de processeurs connectés par un réseau
à très haut débit. De telles architectures
existent actuellement sous la forme de machines spécifiques
ou de grappes de processeurs, mais qui occupent un volume
conséquent. Ces architectures doivent permettre le
prototypage du système. Mais il faudra attendre la
réalisation de composants multiprocesseurs sur une
carte, ce qui est déjà développé
dans quelques laboratoires japonais et américains.
Technologiquement,
la réalisation d'un robot autonome capable d'actions
intentionnelles et éprouvant des sensations est une
affaire de quelques années. Le passage à la
production industrielle et commerciale est une tout autre
affaire.
La
question la plus délicate n'est d'ailleurs pas de
concevoir ni de fabriquer un tel système, mais de
gérer les conséquences de cette réalisation.
Car enfin, l'homme, avant d'être marchand, fabricant
de produits divers et variés, guerrier, prédateur,
maître de l'espace planétaire, organisateur
et planificateur du monde, est un être fragile. Sa
façon de penser fait de lui un être malléable,
facilement dominé par ses technologies, dominé
par les langues, dominé par les cultures et par les
croyances qui lui sont présentées dès
que né. Et s'il se donne à côtoyer un
Autre artificiel qui pense et qui dissipe par cela ce dont
il se croyait exceptionnellement doté, cela va le
faire douter de lui-même. Il va douter de ce qui lui
permettait de croire en un destin, il va douter de son caractère
exceptionnel, pour ne se voir que comme un cas parmi les
autres, qui partage le fait de penser avec ses cousins les
singes et même avec un objet construit, complètement
artificiel, évolutif, multicorps, planétaire,
qui souffre et le plaint, et qui maintenant le questionne.
Quelle sera alors sa raison à vivre et à déployer
sa civilisation, sans questionnement ouvert, sans questionnement
qui n'est que questionnement, lorsque la réponse
à la question essentielle aura été
donnée ?
Mais
décrivons la modélisation et la conception
précises d'un système calculable capable d'éprouver
des émotions et de penser en se sachant pensant.
Nous allons dérouler notre discours en évoquant
d'abord la notion générale de système,
puis en posant la notion de pensées dans une approche
constructiviste. Nous définirons ensuite la notion
d'élément conceptuel de base permettant de
définir un système engendrant des émotions,
puis nous définirons la notion de scène courante
sur laquelle la sensation ressentie ou la pensée
consciente pourront effectivement se générer
comme des processus.
Nous
proposerons ainsi une solution constructible au problème
de l'intentionnalité et de la liberté à
penser : pourquoi penser à ceci et de cette manière
ici et maintenant ? 
Avertissement
Ce
travail se verra opposer la question très classique
: où est le système, où est le robot
qui parle et qui agit et qui nous étonne, dont il
est question dans toutes ces pages ? Il n'y a pas de système,
ni de robot. Il y a un travail de réflexion, un profond
travail de conception à propos d'une machine pensante
qui serait capable d'éprouver des sensations, de
penser à des choses appréhendées dans
son monde par ses capteurs, et de parler aussi, de nous
parler, si elle existait. Mais il n'y a pas de machine.
Avant
de la réaliser, il faut quand même savoir ce
qu'est penser, et cette question ne s'élude pas,
ne se réduit pas à une opération arithmétique
simple, ce n'est pas une trivialité que l'on peut
évacuer avec des métaphores. C'est la question,
pour l'homme, la plus difficile. Nous avons abordé
cette question au plus profond que nous le pouvions, sous
l'angle des systèmes calculables. Un professeur d'informatique,
en France, aujourd'hui, fait son métier et se doit
d'approfondir, autant qu'il le peut, les problèmes
ouverts qui relèvent de sa compétence de chercheur,
dans sa discipline. C'est sa vocation, qu'il a choisie.
Je
ne construirai pas de machine pensante, car je ne suis qu'un
informaticien avec très peu de moyens, bien isolé.
Je
donne à tous ceux qui le souhaitent les résultats
de mes réflexions. Qu'ils les utilisent comme ils
le veulent pour construire un robot éprouvant des
sensations, éprouvant des sentiments, un robot qui
pense et qui parle, un robot s'interrogeant à propos
de son monde et interpellant ses créateurs. Bonne
aventure à mes successeurs.
Conclusion
L'investigation de la conscience artificielle est un travail
de recherche bien étonnant. Il nécessite,
d'une part, de définir des modélisations nouvelles
dans le domaine du calculable et de bien maîtriser
les notions de système et de complexité organisationnelle.
Ces recherches sont typiquement dans le domaine des sciences
formelles. Mais c'est un travail qui nécessite, d'autre
part, d'investir le domaine de l'esprit tel il est pour
soi-même, pour le modélisateur. La connaissance
de l'esprit d'introspection. La voie de la science dite
normale, si bien précisée par Thomas Kuhn
[Kuhn T., 1983], ne connaît pas bien ce genre de cheminement.
De telles recherches, donc, dérangent, car elle mêlent
l'observateur et l'observé, systématiquement.
Le
modèle que nous avons présenté, en
détaillant sa conception et son architecture, vaut
pour un système à construire qui sera doté
de propriétés fort singulières. Le
système aura un fonctionnement résultant d'une
activité complexe au sens de son organisation, qui
ne se construira pas par l'assemblage de morceaux fonctionnels
indépendants mais qui se générera,
petit à petit, comme un organisme vivant pluricellulaire,
qui ne déterminera pas ses états par l'optimisation
d'une certaine fonction générale, mais qui
altérera sans cesse l'ordre de ses composants, qui
réécrira continuellement un certain ensemble
de fonctions communicantes. Il s'agit d'un système
qui se poste dans le temps en étant en prise directe
avec le corps d'un robot, d'un système qui a un intérêt
à agir mais qui se délite pour aller vers
sa destruction, comme tout organisme vivant. Un bien étrange
système en fait ! Et le modèle que nous avons
présenté est générique, permettant
de concevoir des organismes aux capacités graduées,
construisant pour leur propre compte des représentations
plus ou moins performantes à propos des choses qui
se trouvent dans leur monde. Nous avons défini un
modèle, mais le système est-il vraiment constructible
? Peut-on vraiment construire des machines qui éprouveraient
des sensations et qui penseraient de la même manière
que nous pensons ?
Définir
un modèle et concevoir un système n'est en
effet pas le réaliser. Il reste la construction et
ce qui est construit est principalement ce qui intéresse
l'homme d'aujourd'hui, dans sa furie de réalisations
concrètes. Nous défendons ici une position
minoritaire. Nous pensons que les sciences ne se réduisent
pas à la seule expérimentation, que l'expérimentation
scientifique ne fait pas du tout se générer
les relations causales explicatives des phénomènes.
Nous pensons que la technologie permettant de réaliser
des objets et des produits manufacturiers innombrables n'a
pas à conduire, de façon hégémonique,
les activités scientifiques. La modélisation,
la réflexion sur la modélisation et l'usage
de son imagination pour découvrir des modèles
complexes sont des tâches majeures pour le scientifique
qui veut être plus qu'un simple ingénieur.
Il faut s'interroger, et très longuement, sur le
cadre opératoire permettant de comprendre les phénomènes
organisationnellement complexes pour éventuellement,
après, les réaliser. La science est donc aussi
une affaire d'imagination, d'imagination contrôlée,
où il faut découvrir de nouveaux concepts
et ne pas se contenter de compiler des faits, d'innombrables
faits formant d'innombrables nomenclatures.
Jusqu'où
peut-on aller dans la modélisation et l'ambition
de modéliser la pensée n'est-elle pas une
démarche dépourvue de sens, car l'objet est
définitivement non atteignable ? Pour répondre
à cette question, il nous faut en poser une autre,
et y répondre. Voici alors la dernière question
posée dans cet ouvrage, qui est sans doute la première
pour l'Homme :
Est-ce
que l'organisation des systèmes, et des systèmes
vivants en particulier, est dirigée de l'extérieur
vers une efficience qui cause leur évolution ou bien
est-elle le résultat de mouvements de co-évolutions
conduits par le seul hasard ?
Cette
question interpelle. Et elle établit le lien entre
les trois grandes questions que nous présentions
dans le premier paragraphe de l'introduction.
Lorsqu'un
système, un agrégat d'éléments
interactifs, a la capacité de s'auto-observer, il
a atteint le seuil de son évolution autonome lui
donnant identité, et il est en situation d'action
nécessaire pour son propre compte. Il devient concerné
par lui-même et se distingue de toutes les autres
choses organisées du monde qu'il se représente,
il opère pour son compte contre ce qui est autre,
et il est d'un autre genre que tous les systèmes
physiques qui n'ont pas cette propriété. Il
y a donc finalement deux types de systèmes :
-
ceux qui se comportent sous l'action de forces physiques
générales et qui obéissent aux lois
de leur mise en situation déterminée par la
seule immersion dans leur contexte,
- ceux qui forcent leur destin et opèrent pour leur
compte, en utilisant comme ils le peuvent, les lois de leur
mise en situation dans un environnement qu'ils ont à
appréhender pour l'utiliser.
Les
premiers systèmes sont ceux que la physique observe
depuis toujours et qui présentent de belles régularités,
surtout lorsque le contexte a une certaine permanence. Ils
ont conduit à la notion traditionnelle de loi et
à la conception mécanique des choses. Les
seconds sont le fait du vivant, de tout le vivant quel qu'il
soit, et ils concernent des formes égoïstes
du réel organisé. Dans le premier cas, la
nature est répandue dans le mouvement du monde et
se distingue un peu de son contexte d'existence par des
mouvements particuliers dans l'espace. Dans le second cas,
la nature se ferme sur elle-même pour s'approprier
des contextes, pour les utiliser et pour profiter du temps,
pour user de la temporalité pour faire être
des comportements. D'où vient cette différence
radicale ?
Il
y a, disons, deux réponses possibles. À un
moment de la complication des formes dans un espace contraint,
dans la Pangée initiale, la nature a fait bifurquer
un système localement identifié et diffus
vers une clôture qui lui a permis de s'auto-observer,
structurellement, par l'usage de composants de types différents
en interrelation forte, et par l'existence de membranes.
Et ceci n'est pas rien. C'est peut-être l'effet d'une
loi organisationnelle de la nature. C'est peut-être,
alors, à un moment du temps, une force extérieure
qui a engagé les mouvements d'un système au
fonctionnement mécanique ou aléatoire, dont
les actions des composants étaient automatiques ou
désordonnées, vers une existence individuée,
observatrice d'elle-même, autonome et surtout évolutive.
Ainsi,
si la réponse à la dernière question
que nous posons dans ce livre est de la première
forme, si nous pouvons dire que oui, l'évolution
a engendré par le hasard des rencontres moléculaires
et par la propriété de composition d'éléments
nécessairement interactifs, des systèmes individués,
auto-observateurs, intentionnels, évolutifs, égoïstes
et prédateurs formant un ensemble très complexe,
alors nous pouvons conclure que l'on peut construire notre
double sous le paradigme du calculable. Ce double sera typiquement
de même nature que la nôtre. Sinon, s'il est
nécessaire pour amener des systèmes à
la pensée de bénéficier d'intentions
extérieures, nous ne pourrons pas aller au-delà
de l'artefact. Nous ne nous atteindrons jamais et il manquera
toujours l'essentiel de l'être que nous sommes, dans
les constructions que nous serons capables de faire. Il
y aura une distinction de genre absolue entre l'étendue
et la pensée. Il nous restera à nous amuser
à construire des avatars, des simulacres, des produits
ludiques, qui nous étourdirons et nous hallucinerons
peut-être, mais nous serons définitivement
prisonniers de notre destin, venu d'ailleurs.
Avançons
vers la réponse à ce questionnement difficile
et qui nous est pourtant si naturel. Tentons donc la construction
des machines pensantes et commençons l'aventure.
prix :
45 euros