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Futurologie :
Cellules auto-apprenantes dans la soupe informationnelle

novembre 2000
La Chronique de Jean-Paul Baquiast

Peut-on rendre les collectivités publiques plus intelligentes
1. Généralités

La version complète de l'étude est disponible en anglais à l'adresse suivante
http://www.admiroutes.asso.fr/livre/automate/...

Voir notre introduction
Comment rendre la vie politique plus intelligente et plus réfléchie ? Généralités

1. Intelligence et conscience dans les organisations humaines
2. Intelligence et conscience dans les organisations politiques
3. Quelques suggestions pour améliorer intelligence et conscience collectives en politique

Position du problème
La question que nous nous posons est de savoir comment fonctionnent les organisations sociales et politiques humaines. Disposent-elles d'une conscience collective différente de celle des individus qui les composent (c'est-à-dire qui n'en soit pas la simple moyenne statistique). Si oui, comment cette conscience collective s'élabore-t-elle, se manifeste-t-elle et interfère-t-elle avec les consciences individuelles? Est-ce que les individus peuvent coopérer consciemment avec cette conscience collective pour améliorer ses performances? Si oui, comment?

 

1. Intelligence et conscience dans les organisations humaines. Ressemblances et différences.

On ne peut traiter de cette question indépendamment des travaux plus généraux des sciences cognitives, qui distinguent en général l'intelligence et la conscience, à quelque niveau de l'échelle des êtres vivants que l'on se place.

1.1. Ressemblances

- l'intelligence et la conscience sont des processus génériques, ne s'attachant pas spécifiquement à telle espèce vivante, à tel organe, à tel ou tel type d'organisation en réseau. Ils mettent en jeu, d'une façon générale, l'ensemble corps-esprit considérés comme un tout.

- ces processus ont été historiquement et demeurent sélectionnés par la compétition darwinienne compte-tenu des avantages apportés aux organismes en disposant (ce que l'on analyse généralement dans le cadre de la théorie computationnelle de l'esprit). La sélection se fait aux trois niveaux classiques du développement; niveau génétique pour les grandes structures neurales et sensori-motrices (phylogénèse), niveau de l'individu au cours de l'histoire de l'embryon et du jeune, niveau social lors de l'interaction de l'individu avec ses homologues au cours des rapports sociaux.

- ces processus remontent à un très lointain passé. Dans les organisations humaines, la plupart d'entre eux ont été sélectionnés au profit des primates et préhominiens, ou plus récemment de nos ancêtre chasseurs-cueilleurs. Tant que les solutions acquises ne s'avèrent pas radicalement inadéquate à la survie de nos sociétés, elles demeurent opérationnelles, sans être pour autant nécessairement conscientes. Il est vrai que de nos jours, elles viennent de plus en plus en contradiction, semble-t-il, avec les exigences de la survie de l'humanité dans un environnement profondément modifié, notamment par les techno-sciences et la croissance démographique. Mais ces conflits ne sont pas toujours suffisamment évidents pour faire l'objet de recherche consciente et rationnelle de solutions.

- l'intelligence et la conscience sont aujourd'hui considérés par les scientifiques comme des domaines de recherche analogues aux autres. Le dualisme, pour qui qui l'esprit ne peut faire l'objet d'études scientifiques, n'est plus admis que par les mystiques. Cependant ces processus restent encore profondément mystérieux, compte-tenu de la complexité de l'organisation cérébrale, neurale et somatique, complexité encore accrue si l'on considère les relations de cette organisation avec l'environnement, notamment informationnel, imposé à l'individu par la société moderne. Les sciences cognitives constatent plus qu'elles n'expliquent en détail les causes de l'apparition desdits processus dans certaines espèces vivantes, les origines et modalités de leur développement, la façon dont ils ont été favorables à la survie et à l'expansion des espèces qui en étaient dotées. L'on ne comprend pas non plus clairement pourquoi certains de ces mécanismes présents aux origines n'ont pas encore évolués, alors qu'ils semblent avoir commencé à se révéler contre-productifs aux regard par exemple, des intérêts de certaines espèces confrontés à divers deséquilibres écologiques induits par ces mêmes mécanismes.

- l'intelligence et la conscience, enfin, peuvent toutes deux aujourd'hui être simulés par des solutions artificielles de type artefact. L'intelligence artificielle est apparue depuis plus de 50 ans, selon des logiques inspirées de la programmation sur ordinateur. L'on programme sur des plateformes matérielles des fonctions imitées de celles des organismes vivants. Les travaux relatifs à la vie et la conscience artificielle sont plus récents, et font généralement appel aux algorithmes génétiques. Il s'agit de laisser différentes formules d'organisation entrer en compétition dans le cadre d'arguments sélectifs choisis ou aléatoires, afin de faire apparaître les solutions les plus aptes, sans idée préconçue de l'expérimentateur. C'est cette dernière formule, dite parfois "ascendante", qui a la préférence aujourd'hui. Dans les deux cas, y compris dans le second, il faut disposer de technologies de plus en plus sophistiquées et flexibles pour atteindre à la richesse de l'environnement biologique et sociétal. Les solutions naturelles, dans un organisme ou dans un groupe, font en effet appel à des millions de connexions simultanées, dans des délais de quelques millièmes ou centaines de seconde. Malgré ces réserves, il faut admettre que des robots intelligents et conscients vont de plus en plus être interconnectés avec des êtres vivants et des humains, au plan des individus ou des organisations.

1.2. Différences

Les concepts d'intelligence et de conscience ne se recoupent pas exactement.

- l'intelligence peut être considérée comme un processus universel. Il est courant d'en donner diverses définitions, que nous ne reprendrons pas ici. Elle est liée à l'existence de l'organisation neuronale, en relation avec les capteurs et effecteurs de l'organisme le plus simple (théorie computationnelle de l'esprit, déjà mentionnée). Dans le cadre de la sélection darwinienne, cette fonction a permis le développement d'organismes capables d'inventer sur un rythme rapide des solutions nouvelles aux problèmes rencontrés, plutôt que de n'avoir le choix qu'entre endurer stoïquement ou périr. Les solutions intelligentes peuvent elles-mêmes être améliorées par de meilleures structures neuronales ou procédures organisationnelles. On considère généralement, ainsi, que si les systèmes intelligents sont obligés à coopérer, c'est-à-dire à mutualiser leurs ressources, ils peuvent devenir plus intelligents encore, en inventant de nouveaux problèmes et de nouvelles solutions à ces problèmes.

- la conscience apparaît au contraire comme un phénomène plus restreint. Elle n'émerge que dans les organismes suffisamment complexes et auto-informés pour générer l'apparition du soi (à commencer par le proto-soi signalé par A.Damasio). Avec la conscience, les organismes sont capables de se représenter les modifications que leur soi subit en interaction avec les objets de l'environnement, dans le présent, puis par extension dans le passé et même dans le futur (le présent du futur, de Damasio). La conscience en elle-même n'est pas facteur d'invention. Elle peut être au contraire un agent de conservation, sinon de conservatisme. Bien que l'intelligence ne s'accompagne pas nécessairement de conscience, l'idéal est quand intelligence et conscience s'interconnectent. L'organisme prend alors conscience du fait que l'intelligence est sa meilleure arme de survie, ce qui peut déclencher un cercle vertueux d'approfondissement respectif. L'intelligence en ce cas permet d'enrichir les informations de références, et de se comparer aux autres (bench-marking). Ceci est précieux en politique.

- les procédures et les produits de l'intelligence sont collectifs, peuvent être formalisés, mémorisés, communiqués à travers des réseaux. Leur sphère est sans limites, quant aux contenus, au temps, à l'espace, aussi longtemps qu'existent des agents intelligents pour en tirer parti. Ils sont relativement stables. Les sciences sont considérées comme la production la plus élaborée et la plus efficace de l'intelligence.

- les procédures et les produits de la conscience sont privés, ne peuvent en principe être formalisés, mémorisés, communiqués. Ils sont limités à des contenus, un temps et un espace spécifiques. Mais ils peuvent changer avec des temps de réponse très courts, pendant lesquels la conscience peut balayer des champs très nombreux, en fonction des besoins de la compétition darwinienne. Ces champs sont encore plus nombreux quand la conscience peut coopérer avec les mécanismes et les contenus de l'intelligence.

- les mathématiques sont souvent considérées comme le meilleur langage possible non seulement pour les sciences mais aussi pour l'intelligence. Au contraire, les langages de la conscience ne sont pas clairement identifiés. On y trouve des images, des marqueurs somatiques, des flux inconscients ou pré-conscients. Si l'on considère que la conscience est un processus privé, le problème des langages de communications entre consciences peut être un faux problème. La conscience, dans ce cas, sera reconnue de l'extérieur uniquement par ses manifestations comportementales objectives. Mais la question des langages internes à la conscience, la façon dont un système conscient comprend et utilise le travail réalisé par ses différents niveaux de prise de conscience, constitue une vraie question, loin d'être résolue.

 

2. L'intelligence et la conscience dans les organisations politiques

Qu'appellerons-nous une organisation politique? Comme nous nous intéressons ici aux structures administratives et gouvernementales, nous suggérons de retenir trois niveaux d'organisations où se pose aujourd'hui avec acuité la question d'une amélioration de la "gouvernance".

- le premier niveau sera le citoyen lui-même, répondant au profil moyen de l'électeur de base, normalement éduqué et motivé par l'action civique. Ce citoyen, doté de multiples activités et centres d'intérêt, doit être envisagé comme aussi complexe à lui seul qu'une organisation collective. Il constitue, notamment dans les démocraties, un acteur capable de réactions, oppositions mais aussi innovations. Il agit dans son intérêt propre mais peut aussi le faire dans celui du groupe. Aux citoyens, l'on pourra ajouter les associations permettant aux individus de se regrouper dans des objectifs déterminés. Malheureusement, les gouvernements ne considèrent généralement pas les citoyens ni leurs associations comme des acteurs à part égale, mais plutôt comme des sujets passifs et manipulables à volonté.

- en deuxième niveau, nous retiendrons la collectivité locale qui est l'institution la plus proche géographiquement et humainement du citoyen. En France, il s'agit de la commune ou même de subdivisions de celles-ci dans les grandes villes.

- le troisième niveau enfin sera obligatoirement celui de l'Etat national, où se prennent encore toutes les grandes décisions, politiques et législatives, conditionnant la vie du groupe géopolitique étendu (la nation), en relation avec les autres Etats ou les institutions internationales.

  Que peut-on dire des capacités d'intelligence et de conscience collective se manifestant à ces trois niveaux d'organisation?

- les organisations politiques sont d'origine très anciennes. Elles trouvent leur origine dans deux sources principales. La première découle de l'autorité d'un chef dominant, disposant d'assez de ressources et d'autorité pour obliger les autres membres du groupe à lui obéir. Les éthologistes ont depuis longtemps constaté la prévalence de telles solutions dans les sociétés animales, pour qui sans doute, elles représentent des avantages compétitifs importants en vue de la survie. Le leader est évidemment obligé, en échange du pouvoir qu'il demande aux autres de lui reconnaître, de rendre différents services à ses sujets. Mais il n'encourage pas véritablement la démocratie, autrement que sous forme d'une démarche subtile lui permettant de mieux asseoir sa domination.

La deuxième source à la base de la constitution des organisations politiques est très différente. Elle repose sur un consensus commun des membres de la communauté pour s'imposer des règles et des arbitres capables de prévenir les conflits internes et de mieux utiliser les ressources communes. Les citoyens en ce cas acceptent les leaders comme des maux nécessaires, mais s'efforcent en permanence de contrôler leurs pouvoirs et, si possible, de les partager avec eux.

- ces deux types de solutions sont rarement conscientes, comprises et acceptées par les divers protagonistes. Elles sont quasiment programmées génétiquement, si l'on peut dire. Si bien que, lorsqu'elles deviennent obsolètes, au regard de nouvelles contraintes apportées par l'environnement, il est difficile de les faire évoluer rationnellement. Lorsque des résistances et conflits nouveaux se font jour, les gens ne comprennent pas pourquoi l'organisation ne fonctionne pas comme elle devrait le faire au regard des critères de la gouvernance moderne.

- aussi, la priorité aujourd'hui devrait être de rendre plus intelligibles les motivations profondes des comportements collectifs, tant aux yeux des citoyens que des responsables eux-mêmes. Les blocages hérités du passé, notamment à l'égard du partage du pouvoir, doivent être mis en lumière. De nouvelles solutions, délibérément innovantes doivent être discutées, expérimentées, généralisées. L'on se trouve face aux dysfonctionnements des collectivités comme le clinicien face à ceux d'un organisme mal adapté à de nouvelles conditions de vie. Il faut progressivement l'inciter à se déconstruire puis se reconstruire pour lui rendre sa robustesse et sa flexibilité. Pour cela, les nouvelles technologies en réseau, et surtout les nouveaux usages en découlant, doivent jouer un rôle majeur.

- pour mieux comprendre les problèmes qui se posent, et rechercher les solutions les plus adéquates, il faut rappeler que les organisations politiques, comme toutes les sociétés humaines, se comportent nécessairement comme un tout. Elles sont, peut-on dire, holistes. Elles rassemblent de nombreux individus, eux-mêmes partagés individuellement entre de nombreux centres d'intérêts. Les objectifs d'ensemble que se fixent les organisations, et qu'elles imposent aux individus, sont souvent , nous l'avons vu, encore héritées des impératifs de survie des chasseurs-cueilleurs. Le caractère apparemment élaboré des constructions juridiques ou des pratiques d'usage cachent en général cette réalité profonde. De leur côté les citoyens disposent d'un corps et d'un cerveau contrôlant leurs comportements privés et collectifs, selon des modalités elles-mêmes très profondément inscrites dans les gènes. Si les citoyens sont encore programmés en partie pour obéir aux règles de survie imposées par l'organisation, ils disposent parallèlement de plus en plus de moyens pour s'émanciper et se comporter en centres de décisions plus autonomes. Les besoins de l'organisation et ceux du citoyen, qui ont toujours été en compétition darwinienne, le sont de plus en plus avec le développements des technologies réparties favorisant l'initiative locale et individuelle. Or la compétition darwinienne n'offre aucune garantie concernant le caractère intelligent ou non des choix qui en résultent. Les conflits se multiplient, sans être toujours provoqués par des stratégies conscientes et intelligentes. Certains individus adoptent des attitudes que les éthologistes qualifient d'"altruistes", d'autres des attitudes plutôt "égoïstes". Une telle diversité compétitive n'est pas mauvaise en soi. Elle est au contraire source d'invention et d'adaptation - sauf peut-être quand apparaissent des comportements collectifs ou individuels que l'on pourrait qualifier de destructeurs ou suicidaires, tant pour les groupes que pour les individus. Cependant, il sera de plus en plus nécessaire d'analyser en détail les différentes motivations et actions en résultant, avec l'aide des méthodes des sciences modernes et des outils nouveaux de la société de l'information, au fur et à mesure, qu'ils se développeront et s'affineront.

- dans cet objectif, la question de fond qui se pose en premier est celle de savoir si l'intelligence et la conscience collective d'une organisation politique sont ou non la somme (ou le résultat agrégé) de l'intelligence et de la conscience des individus qui la composent. Si c'était le cas, pour améliorer les premières, il suffirait d'enrichir par divers moyens (éducation, information, etc.) les secondes.

Au contraire, ne doit-on pas suspecter qu'il existe un esprit collectif, de type computationnel, plus ou moins ignoré des individus, y compris des chercheurs en sciences sociales, qui détermine le comportement de la collectivité en contrôlant, chaque fois qu'il le peut, le comportement des individus composant l'organisation. L'on pourrait transposer au collectif l'analyse faite par de nombreux neurologues, tel Antonio Damasio, pour lequel la réaction d'ensemble d'un organisme individuel, intégrant le corps et l'esprit, peut être déterminée par ce qu'il appelle une émotion, c'est-à-dire en fait un "marqueur somatique" (par exemple une sécrétion endocrinienne) né d'une interaction de l'organisme avec un événement extérieur. C'est bien ainsi, semble-t-il que fonctionnent les collectivités biologiques, insectes ou animaux sociaux.

- Il paraît plus productif d'explorer cette dernière hypothèse, qui nous conduira à conduire des analyses en profondeur sur la symbiose du corps et de l'esprit social, en prenant en compte à cette occasion l'irruption rapide des technologies nouvelles de la communication et de la vie artificielle. Chez l'individu le comportement d'ensemble résulte d'innombrables et très rapides interactions ou compétitions entre aires cérébrales archaïques et récentes, entrées-sorties sensori-motrices, input et output informationnels, au sein d'un environnement sélectif. Le comportement collectif pourra être analysé de même, comme résultant de l'interaction compétitive entre réflexes plus ou moins archaïques hérités du monde animal, éventuellement reconditionnés pour s'adapter à de nouveaux environnements : dominance, compétition sexuelle, mainmise sur les biens et les territoires, agressivité belliqueuse, etc. Au delà de ces analyses, qui peuvent n'aboutir qu'à des banalités, il faudra aller plus loin, c'est-à-dire étudier comment se forme l'esprit collectif, à partir d'échanges interactifs entre individus pouvant répondre à des algorithmes génétiques assez simples, comme ceux que mettent en évidence les travaux sur les colonies d'animaux artificiels ou animats (par exemple les fourmis artificielles). Quels sont en ce cas les médiateurs des échanges entre individus? Plutôt que des phéromones, l'on pourra étudier le rôle des langages imageaires, messages subliminaux, marqueurs somatiques divers. Bien entendu, de telles analyses devront prendre en compte l'extraordinaire diversité des échanges inconscients permis par les technologies de l'information ou la chimie (alcool,drogues), dans les sociétés modernes. Même si les collectivités publiques en font un usage moindre que les entreprises commerciales cherchant à souder leur clientèle, elles en sont de plus en plus utilisatrices, pour assurer leur propre survie politique.

 

3. Quelques suggestions pour améliorer intelligence et conscience collective en politique.

La neurologie moderne propose aujourd'hui des modèles intéressants de ce que sont des systèmes intelligents et/ou conscients dans la nature. Réutiliser ces modèles supposera de développer le schéma du proto-soi présenté par Antonio Damasio dans ses travaux sur l'émergence de la conscience chez les êtres vivants, ainsi que celui des liens ré-entrants analysés par Gérald Edelman . Ces schémas peuvent déjà être utilisés pour simuler à petite échelle des comportements pré-conscients sur des machines automates. Rien n'empêchera de tenter la même chose en travaillant sur des groupes sociaux, eux-mêmes considérés comme des machines plus ou moins automatiques dont l'on s'efforcera d'améliorer les capacités à l'intelligence et à la conscience. De proche en proche, les mêmes solutions pourront être étendues, avec il est vrai des difficultés croissantes, à des systèmes politiques (et d'ailleurs économiques) de grande taille.

Voici quelques suggestions (pour lesquelles nous fournirons ultérieurement des exemples pratiques) de ce que pourraient être les caractères d'une organisation gouvernementale disposant de capacités de conscience étendues:

  • disposer de sous-systèmes aussi nombreux, aussi fonctionnellement différents, aussi décentralisés que possible. L'unité et les hiérarchies verticales sont à exclure dans l'architecture de base.
  • relier ces sous-systèmes par des liens fonctionnels ré-entrants aussi nombreux que possible. Par lien ré-entrant, l'on désignera en l'espèce des modalités d'informer en temps réel chaque sous-système de l'activité de tous les autres. Ce sont eux qui assureront la cohésion nécessaire, dans une architecture réticulaire en évolution permanente.
  • organiser des plans et flux constamment renouvellés de méta-représentations permettant d'élaborer de proche en proche des représentations de plus en plus complètes des activités de l'ensemble, chaque niveau subordonné informant le niveau supérieur.
  • Assurer si nécessaire des réponses coordonnées des systèmes effecteurs (des moyens d'action dont dispose l'organisme) au service des stratégies s'étant imposées après compétition interne comme prioritaires ou dominantes.

A cela, il conviendra d'ajouter des recettes plus classiques: multiplier les facilités d'acquisition de nouveaux savoirs et compétences, garantir la plus grande souplesse d'invention et de réinvention dans tous les domaines structurants, comme les règles de droit, les habitudes comportementales, les contenus cognitifs et même les valeurs. Il conviendra par ailleurs et dans le même but d'ouvrir le plus largement possible le système aux influences et exemples extérieurs, dès lors que la consistence de ses liens internes sera une garantie de maintien de ses principaux paramètres internes (homéostasie).

Rien de tout cela ne sera possible sans un appel systématique aux technologies nouvelles, actuelles ou en développement, notamment grâce aux recherches sur la vie artificielle intelligente.

  • l'intercommunication sera considérée comme prioritaire. Ceci signifiera qu'il faudra multiplier les moyens et réseaux d'échanges entre individus, petites et grandes organisations, avec des trafics montants et descendants s'auto-organisant à la demande (émission-réception de messages, dialogues aussi contradictoires que possible, saisie et rediffusion d'indices manifestant l'état instantané du système, aides à la mémorisation et à la recherche de contenus pertinents, etc.)
  • les structures et procédures, les politiques publiques, les sources diverses d'information, devront être rendus clairement accessibles à tous par des moyens faisant appel aux techniques de la réalité virtuelle et des sciences cognitives. Chacun doit pouvoir, non seulement avoir accès aux grandes et petites informations concernant la vie de l'organisation et son environnement, mais aussi formuler ses propres propositions, et les voir discuter.
  • les méthodes permettant d'encourager l'innovation, sur le mode de l'inventivité anarchique, seront à encourager. La grande masse des citoyens risquant de rester conservatrice, il conviendra d'identifier et d'encourager des "champions" du changement, à qui seront faites des conditions particulièrement favorables pour mener toutes expérimentations utiles. Ces champions seront évidemment mis en réseau de façon systématique.

Enfin, sans remplacer nécessairement les techniques de la démocratie représentative, il conviendra d'expérimenter progressivement celles de la consultation "officielle" directe des citoyens, en se rapprochant sur de nombreux points des méthodes de la démocratie directe. Plus les individus et les petits groupes deviendront capables d'élaborer par eux-mêmes leur propre opinion, plus il sera légitime qu'ils s'associent, sans point de passage obligé par des intermédiaires pas nécessairement représentatifs, aux choix politiques et de société, quels que soient l'ambition et le champ géographique de ces choix. Pour ce faire et préalablement, comme évoqué ci-dessus, il conviendra d'étudier des senseurs ou capteurs permettant à tous moments de résumer l'état de l'opinion sur les points en débat. Les conséquences des votes ultérieurs seront ainsi mieux connues, ce qui contribuera à éviter les décisions inconséquentes.

 

(à suivre)

 

 

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