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25 Octobre 2001
La
Chronique de Jean-Paul Baquiast
L'infoguerre.
Faut-il aux démocraties de nouveaux outils d'analyse ?
Nous sommes plongés dans l'infoguerre,
plus particulièrement depuis les attentats du 11
septembre et les évènements multiples qui
en découlent. Il est vital pour la survie des démocraties
que les citoyens apprennent à s'y comporter de façon
aussi éclairée que possible. Certains spécialistes
de la question font métier d'éclairer les
décideurs et le grand public sur les enjeux et les
stratégies. Citons par exemple en France l'équipe
qui porte ce nom Infoguerre : http://www.infoguerre.com/
A guerre nouvelle, moyens nouveaux d'analyse.
Nous pensons ici que pour mieux comprendre l'hyper-complexité
et l'hyper-fluidité des phénomènes,
il faudra utiliser de puissants outils d'intelligence artificielle.
La réflexion sur cette question n'en est qu'à
ses débuts. Il n'est pas certain que les analystes
traditionnels aient encore pris la mesure de ce qu'il faudrait
faire dans ce domaine. Voici quelques propositions.
Les développements actuels du terrorisme et
du contre-terrorisme qui sont de nouvelles formes de guerre, rappellent
l'importance des images, slogans, informations ou désinformations
que s'échangent les belligérants pour influencer partisans
et adversaires. Ces armes informationnelles utilisent les voies
déjà classiques du bouche-à-oreille, de la
presse et des médias, dont la Télévision est
la forme la plus universelle et la plus facilement accessible, quelle
que soit la culture des individus ciblés. Mais elles prennent
aussi les formes plus sophistiquées de l'Internet, touchant
des populations plus réduites mais souvent politiquement
plus influentes et réactives.
L'étude de ces phénomènes d'infoguerre
hérite d'un long passé de travaux portant notamment
sur les propagandes politiques, les campagnes publicitaires, la
guerre économique. Les stratèges ne manquent pas pour
mettre en garde décideurs, journalistes, grand public sur
les aspects souvent peu apparents de ces nouveaux théâtres
d'affrontement et sur la nécessité de s'y comporter
de façon responsable.
Ceci dit, on peut regretter que les stratèges
de l'infoguerre n'aient pas encore suffisamment intégré
dans leurs analyses les acquis de l'intelligence artificielle évolutionnaire.
Les lecteurs de notre revue savent de quoi il s'agit. On considérera
les différents contenus informationnels émis et reçus
par les acteurs sociaux en compétition (gouvernements, entreprises,
terroristes, etc.) comme des entités réplicatives
disposant d'une vie propre au sein des sociétés humaines.
Celles-ci luttent pour leur survie sur le mode darwinien classique
: mutation au hasard/sélection du plus apte. L'anthropologie
sociale d'inspiration anglo-saxonne appelle ces entités des
mèmes, concept que les spécialistes de l'infoguerre
ont tout intérêt à reprendre. On pourra y ajouter
la variante des e-mèmes quand ceux-ci empruntent les réseaux
de la société de l'information, où ils trouvent
des milieux de survie et de réplication nécessitant
des analyses spécifiques.
A quoi bon dira-t-on se compliquer la vie par ces nouveaux
concepts, qui obligeront les stratèges de l'infoguerre à
prendre connaissance des travaux maintenant nombreux portant sur
la mémétique (ou étude des mèmes) et
plus généralement sur la biologie et l'anthropologie
évolutionnaire ? Tout simplement parce qu'il est indispensable,
dans tout discours et dans toute action, de mieux connaître
ce à quoi on s'adresse. On se trouve aujourd'hui face aux
entités de l'infoguerre un peu comme les médecins
d'avant la microbiologie et la virologie, qui ne connaissaient pas
les modes d'apparition et de propagation des maladies.
Mais objectera-t-on, l'infoguerre sait de quoi elle
traite. Chacun peut constater aujourd'hui, par exemple, l'effet
structurant ou restructurant des images du WTC en feu, des propos
de Ben Laden ou de Tony Blair Les experts de la communication,
en ce qui les concernent, savent comment décrypter images
et discours, proposer des réponses, alerter l'opinion.
Nous soutenons le point de vue contraire. Nul n'a encore
bien compris ce qui se passe au-delà des apparences. Si aujourd'hui,
avec un minimum de culture critique, on peut remettre en situation
certains messages, l'essentiel des phénomènes du monde
de l'information humaine (l'infosphère, pour reprendre un
terme un peu tombé en désuétude) échappe
encore à toute analyse sérieuse. Intervenant comme
acteurs, nous percevons ce qui est à notre portée,
mais non ce qui se construit hors de notre perception immédiate.
Nous sommes un peu comme des fourmis qui connaissent les quelques
congénères avec qui elles sont en relation hormonale,
mais n'ont aucune idée des kilomètres de fourmilière
qui se développent du fait de la vie de la colonie considérée
comme un organisme émergent.
Nous sommes donc "agis" par des agents "non humains",
notamment ces mèmes et leurs diverses arborescences, qui
s'affrontent entre eux à travers nous. Il est évident
alors que plus la conscience réfléchie des individus
et des groupes prendra connaissance de ce qui la manipule, plus
elle pourra acquérir d'autonomie.
Ces agents "non humains" n'ont rien de mystérieux.
Il s'agit des regroupements dynamiques de mèmes, de cerveaux
et d'organismes ou organisations momentanément ou durablement
constitués autour du traitement et du retraitement, au sein
des cerveaux et des ordinateurs, des contenus échangés.
Ces agents, nous l'avons dit, se comportent comme des virus biologiques
(et d'ailleurs, dans une certaine mesure, comme des virus informatiques).
Ils se diffusent à l'identique quand ils le peuvent. Sinon
ils mutent et donnent naissance à de nouvelles versions qui
tentent à nouveau de découvrir et coloniser des milieux
favorables. Sinon, ils dépérissent et meurent.
Prenons l'exemple simple d'une cassette vidéo
émise par un agitateur quelconque et diffusée par
la télévision. Le contenu de celle-ci est constitué
d'un certain nombre de mèmes (jugements, mots d'ordre) ayant
déjà prouvé leur capacité de survie
et de duplication. La cassette, les réseaux audio-vidéo
au sein duquel son contenu circule, les mémoires d'ordinateurs
qui l'enregistrent et le répercutent, constituent la première
couche de l'univers dans lequel les mèmes rassemblés
dans cette cassette doivent survivre. Mais viennent ensuite les
couches biologiques : organes sensoriels et cerveaux des personnes
qui reçoivent le message, le refusent ou au contraire l'approuvent,
l'enrichissent et le répercutent. La troisième couche
enfin est faite du milieu anthropologique et sociétal dans
lequel la cassette est supposée provoquer des effets de grande
ampleur : paniques, réactions belliqueuses, etc. Le milieu
sociétal lui-même comporte de grandes organisations
très puissantes pouvant ou non avoir intérêt
à donner de l'écho au message initial : mouvances
fondamentalistes ou à l'opposé industriels de l'armement
qui auraient intérêt à radicaliser les affrontements.
Qui niera que l'analyse de ces divers agents et de leurs interactions
ne puisse être instructive ? Cette analyse permettrait de
mieux comprendre des phénomènes dont nous ne voyons
que la partie visible et, le cas échéant, de prévoir
leur déroulement ultérieur, ne fut-ce que de façon
probabiliste.
On objectera que tout ceci est trop compliqué
et trop mouvant pour pouvoir faire l'objet de travaux à prétention
scientifique. Mais l'objection ne tient pas. Une science à
ses débuts est toujours confrontée à un maquis
apparemment inextricable d'effets et de réactions. Elle peut
néanmoins progresser, selon la méthode analytique
consistant à simplifier arbitrairement les situations étudiées
afin de les mieux comprendre. On pourrait également utiliser
des méthodes plus globales, identifiant non plus quelques
messages simples, mais de nombreuses populations différentes
de messages, qui seront saisies automatiquement et analysées
par des outils d'intelligence artificielle distribuée, afin
de faire apparaître d'éventuelles entités émergentes
déterminant sans qu'ils le sachent le comportement des différents
"acteurs" humains émetteurs ou récepteurs de ces messages.
La thèse de doctorat de Franck Lesage que nous
publions dans ce même
numéro, relative à la gestion des messages échangés
lors de la gestion d'une situation à risques, pourrait sans
doute être considérée comme l'amorce encore
extrêmement simplifiée d'une telle approche.