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Ces pages figureront dans un ouvrage en
cours de rédaction, avec Jean-Claude Empereur, portant
sur le renouveau du discours politique au regard des approches
de type darwinien.
La question paraîtra bien présomptueuse.
De quel droit s'ériger en juge de la protection de l'environnement,
du développement durable et des sacrifices que devrait consentir
l'humanité en ce sens ? N'est-il pas irréaliste d'espérer,
à supposer que des accords puissent se faire sur des objectifs
raisonnables, que ces accords soient respectés par les populations
et les intérêts économiques qu'ils contrarieraient
? Les difficultés des accords dits de Kyoto ne sont pas rassurantes.
En fait, si une telle question se pose, c'est parce
que les développements de l'Internet et de l'intelligence
artificielle, bientôt de la conscience artificielle, avec
les puissants moyens offerts par les technologies de l'information
en croissance exponentielle, nous amènent à nous interroger
sur le rôle utile que ces perspectives peuvent offrir à
l'avenir de l'humanité. L'intelligence et la conscience artificielles
n'auront de sens que si elles augmentent effectivement l'intelligence
et la conscience naturelle.
Chacun connaît les développements et les
possibilités de l'Internet. Si les perspectives de la robotique,
de l'intelligence et de la vie artificielles sont moins connues
(tout au moins du grand public), elles lui donneront de nouvelles
et considérables dimensions. Ces sciences et techniques travaillent
en étroite synergie de fait avec la génétique,
la biologie et les neurosciences : les façons actuelles de
penser et d'agir vont donc être modifiées radicalement.
Les scientifiques commencent à le comprendre,
ainsi que les industriels de plus en plus nombreux qui utilisent
les techniques nouvelles. Il n'en est pas de même de la société
dans ses profondeurs, même dans les pays "branchés".
Non seulement la "fracture numérique", selon l'expression
à la mode, empêche la grande majorité des populations
de suivre et même de saisir le sens de l'évolution
en cours. Mais dans les pays occidentaux, beaucoup d'entreprises
traditionnelles et la plupart des individus, consommateurs ou citoyens,
vivent encore selon les anciennes habitudes. Quant aux Etats et
à leurs administrations, sauf sans doute aux Etats-Unis et
dans quelques pays très proches d'eux, ils en sont encore
à essayer de s'adapter aux premières phases de la
société de l'information telle que conçue au
début des années 90.
L'optimisme n'est guère permis
Dans le même temps, l'évolution économique
et démographique du monde ne permet guère l'optimisme.
Les perspectives relatives à l'adéquation des ressources,
face à une croissance d'ailleurs légitime de la demande
venant du tiers-monde, laissent augurer le maintien prolongé
de très grandes pauvretés, une destruction de plus
en plus grande de l'environnement terrestre, et un accroissement
des tensions, sinon des guerres, entre blocs, nations et sans doute
aussi communautés.
Dans de nombreux pays, développés ou
non, on considère que ce diagnostic très négatif
n'est pas de mise, ou que les difficultés se résoudront
d'elles-mêmes, par le jeu du marché étendu au
niveau mondial. C'est le point de vue des populations du tiers monde,
avides de participer à la croissance quoi qu'il advienne
(par exemple bénéficier des "bienfaits" de l'automobile).
Mais c'est aussi celui des entreprises multinationales, les plus
à même de financer et utiliser les sciences et technologies
du futur. Pour elles, le marché, c'est-à-dire ce qui
correspond en apparence au paradigme de la compétition darwinienne,
omniprésent (et à juste titre) dans la pensée
scientifique actuelle, doit seul réguler le développement.
Il résulte de tout ceci que la très grande majorité
de l'humanité estime vaguement qu'aucune politique d'ensemble
ne s'impose, visant à mieux connaître le réel
et accroître la conscience globale que l'on peut prendre des
actions dans lesquelles l'espèce humaine est engagée.
Plus exactement, cette majorité de l'humanité estime
qu'il faut continuer à laisser agir ce qui l'a toujours conduite
jusqu'à ce jour, c'est-à-dire la compétition
entre initiatives privées (qu'elles relèvent de l'économie,
de la guerre civile ou du crime organisé), le tout sur le
mode moléculaire ou tourbillonnaire.
Or, aujourd'hui comme dans le passé, cette compétition
ne privilégie aucune finalité globale intéressant
l'avenir de l'humanité ou celui plus généralement
de la vie sur terre. Diverses solutions émergent et s'affrontent.
Les plus aptes à survivre l'emportent. Mais la compétition,
dans un premier temps, se fait sur le court terme. Rien ne garantit
qu'une solution sélectionnée aujourd'hui, sur le mode
hasard et nécessité, ne provoquera pas une catastrophe
demain, en se révélant inadaptée à des
transformations massives et rapides du milieu.
L'exemple le plus cité aujourd'hui est celui
de l'économie fondée sur le pétrole et les
combustibles fossiles. Elle a eu suffisamment d'avantages pour s'imposer,
mais elle se révèle dorénavant comme une sorte
de piège. Beaucoup de gens voudraient en sortir, mais aucune
solution alternative suffisamment compétitive n'est encore
apparue pour la remplacer. Ceci malgré les risques grandissants
qui s'accumulent, notamment en matière de développement
durable et d'équilibre bio-climatique. Les gouvernements
se révèlent encore bien incapables de faire prévaloir
le principe de précaution, face à l'économie
du pétrole et ses sous-produits, notamment en matière
de transports. C'est le marché qui continue à décider.
L'économie du pétrole n'est qu'un exemple
parmi des dizaines d'autres.
Les Etats peuvent-ils agir ?
En Europe, l'on considère pourtant semble-t-il
que les Etats, agissant dans le cadre de la démocratie représentative,
c'est-à-dire à l'instigation d'opinions publiques
convaincues des possibilités du volontarisme, ont un rôle
essentiel pour essayer d'anticiper l'avenir et prévoir des
mesures de long terme susceptibles de gérer les risques et
optimiser les bénéfices collectifs.
"Les gouvernements pourraient cependant agir", pensent
ceux qui continuent à juger cette formule de gouvernance
sociale utile. Ils pourraient le faire, en s'appuyant d'ailleurs
sur les nombreux intérêts économiques prêts
à se reconvertir, ainsi que sur les citoyens inquiets de
ne plus pouvoir prendre en mains leur avenir. Mais il leur faudrait
fonctionner comme des machines intelligentes, susceptibles de développer
une forme évoluée de conscience collective.
Or rien ne nous autorise à penser que les gouvernements
seraient devenus capables de gérer avec intelligence et désintéressement
le sort de l'humanité, plutôt que continuer à
faire ce qu'ils ont toujours fait, soutenir les intérêts
de ceux qui les financent (parfois les corrompent) ou, ce qui n'est
pas toujours mieux, céder aux pressions de cette partie de
l'opinion publique grâce à laquelle ils ont accédé
au pouvoir.
La grande illusion des personnes qui se tournent vers
l'Etat, ou ses administrations, pour remédier à des
maux de société, tiennent au fait qu'il est particulièrement
naïf, ou peu scientifique, de distinguer entre les citoyens,
les entreprises et les gouvernements. Il s'agit en fait des 3 composants,
en interaction permanente, d'une organisation sociétale donnée.
Ce serait donc en principe au plan de cette organisation sociétale
qu'il faudrait agir.
Or l'expérience comme l'étude scientifique
montre que les sociétés humaines, même celles
estimées les plus développées, fonctionnent
encore en très grande partie comme les autres espèces
et entités du monde de la vie. Elles évoluent dans
le cadre général de la sélection darwinienne
de façon très largement inconsciente. Ceci veut dire
que la grande majorité des hommes qui les composent ne se
rendent pas compte des raisons diverses pour lesquelles ils agissent.
Ils ne se rendent pas davantage compte des divers types d'organismes
auxquels ils participent, de façon régulière
ou épisodique. Ceux qui disposent d'un peu plus d'informations
que les autres les utilisent dans l'objectif de défendre
des intérêts étroits et à court terme.
Il est donc inutile d'espérer qu'ils pourront "se prendre
en mains" pour essayer d'adopter des comportements plus intelligents,
destinés à prévenir les risques naissant de
leur action sur le monde.
Ceci tient au fait que, malgré les illusions
de la pensée scientifique et politique, selon lesquelles
une gouvernance intelligente est possible, les actions de grande
ampleur visant à généraliser la prise de conscience
et la mobilisation individuelle de milliards de personnes restent
encore hors de portée. On ne niera pas que certains esprits
individuels, ou certaines infimes minorités "cultivées",
puissent, grâce à la réflexion scientifique,
économique ou politique, se représenter plus ou moins
bien la situation de l'humanité dans l'environnement terrestre,
et envisager des stratégies permettant d'optimiser les choix
futurs. Mais, d'une part, rien ne garantit que ces individus ou
petits groupes voient juste, ou même qu'ils soient sincères,
quand ils d'expriment. Ils le font en effet à partir de la
niche qui leur a réussi, dont il leur parait légitime
d'assurer en priorité la conservation. D'autre part, à
supposer que les politiques qu'ils préconisent soient plus
ou moins opportunes, ces politiques ne seront ni comprises ni surtout
suivies (au cas notamment où elles préconiseraient
des sacrifices) par les foules malheureusement mal informées
ou soumises à des contraintes de survie constituant l'essentiel
de l'humanité. Bien plus gravement, souvent, ce n'est pas
ces foules qu'il faut incriminer, mais la volonté délibérée
de pouvoirs puissants, décidés à tout faire
pour empêcher l'information de l'opinion, et conserver les
situations qui leur ont réussi. Ces pouvoirs sont aussi bien
ceux de grandes firmes économiques constituées en
lobbies (dont on voit l'expression continuellement, à propos
par exemple de la lutte contre l'effet de serre), de dirigeants
politiques ou religieux manipulant des masses fanatisées,
voire de gouvernements pénétrés de l'intérieur
par des intérêts criminels - catégorie politique
qui semble en croissance continue ces dernières années).
L'humanité reste soumise à des réflexes
traditionnels voire archaïques
L'humanité évolue donc encore dans son
écrasante majorité comme l'ont fait jusqu'à
ce jour les autres espèces vivantes, qui se sont développées
sur le mode hasard et nécessité, inconscientes des
directions où les menait l'évolution, et a fortiori
incapables de prendre des mesures intelligentes pour réagir
aux risques ou aux impasses évolutives possiblement mortelles.
Le lecteur objectera que ce diagnostic est injustement
sévère. L'humanité a acquis, du fait de l'orientation
évolutive qui lui est échue, une aptitude à
la conscience et aux choix intelligents qui la mettent dans une
situation privilégiée par rapport aux autres espèces.
On peut espérer qu'avec le développement lent mais
sans doute indubitable de la démocratie et des niveaux de
vie, ainsi qu'avec celui des réseaux mondiaux, cette aptitude
à la conscience et à l'intelligence se généralisera.
C'est ce que l'essayiste anglais Kenan Malik a nommé le rêve
de l'homme de l'Unesco.
Mais d'autres objections seront tout à fait
différentes. Elles viendront des milieux ou intérêts
issus de l'Occident, actuellement détenteurs des rares facultés
de conscience et d'intelligence collective dont dispose les sociétés
humaines. Ceux-ci considéreront peut-être qu'ils disposent
là d'un privilège acquis au terme d'une filière
évolutive (celle ayant donné notamment naissance aux
sciences et aux techniques) qu'ils n'ont pas de raisons de partager
avec d'autres sociétés humaines. C'est un point de
vue évoqué par le titre de l'ouvrage " Quand la Chine
s'éveillera ". Quand la Chine s'éveillera, les Chinois
nous disputeront la maîtrise du monde. Faisons donc en sorte
qu'ils restent " inconscients et inintelligents " le plus longtemps
possible.
Il est certain que plus des populations actuellement
le jouet passif de situations de domination en prendront mieux conscience,
et se doteront de stratégies collectives intelligentes pour
y échapper, stratégies qui n'excluront sans doute
pas le recours à la violence contre ceux qui s'efforceront
de conserver leurs monopoles et privilèges, des crises de
grande ampleur pourront en résulter, dont l'humanité
toute entière pourrait être victime.
Conscience et intelligence ne sont en effet pas des
garanties de bonne gouvernance globale. Des impasses évolutives
inattendues peuvent survenir de leur généralisation
au sein des sociétés humaines - ne fut-ce effectivement
parce que la conscience de soi peut engendrer le conservatisme ou
l'égoïsme systématique.
Lorsqu'on regarde cependant le futur de l'environnement
mondial, on peut apercevoir des risques eux-mêmes globaux,
dont tous les hommes du monde, quels que soient leurs affrontements
internes, pourraient prendre conscience. Il en est ainsi du danger
atomique, ou des catastrophes écologiques de grande ampleur.
A l'inverse, certaines solutions elles-mêmes globales pourront
apparaître à tous les hommes justifier qu'ils s'unissent
dans un esprit Unesco ou ONU afin d'y atteindre. Pensons par exemple
à ce que pourrait être l'obtention de sources d'énergies
non polluantes à partir de relais lunaires, comme l'idée
en est actuellement envisagée pour la fin de ce 21e siècle.
Dans les deux cas, perception des risques ou engagement
en faveur de nouveaux progrès scientifiques et intellectuels,
les remèdes viendront de la diffusion, au sein dès
que possible de l'humanité toute entière, de contenus
de conscience communs, assortis de moyens intelligents pour maîtriser
ensemble le futur, quelles que puissent être par ailleurs
les rivalités entre partenaires. Il s'agit là d'un
aspect éminemment souhaitable de la mondialisation par les
réseaux de l'information et de la connaissance, qui rejoint
l'idéal encore utopique de l'humanisme global.
Il va donc s'engager une course de vitesse, compte-tenu
du développement des technologies de la communication et
de l'évolution artificiellement assistée, entre les
sociétés ou nations les plus développées,
et les autres, pour un partage des nouveaux moyens d'accès
à la conscience et à la décision intelligente.
Le pari de la démocratie
Le pari de la démocratie, que nous pourrions
faire, sera que ces moyens d'accès se diffusent le plus vite
possible, y compris et surtout parmi les populations qui en sont
actuellement les plus dépourvues, pour d'une part que les
détenteurs actuels de la connaissance soient obligés
de partager leurs pouvoirs, et pour d'autre part que les nouveaux
admis à la connaissance utilisent les pouvoirs qu'ils obtiendront
ainsi non seulement à leur promotion égoïste,
mais à l'amélioration des chances de survie de l'humanité
toute entière.
Ceci dit, la conscience et l'intelligence ne se décrètent
pas. Nulle autorité au monde ne pourrait décider que
telle ou telle société doit prendre conscience de
telle ou telle chose, en abandonnant le cas échéant
ses croyances ou conceptions actuelles. Il en est de même
en ce qui concerne l'usage de l'intelligence. Même si on déplore
que certains choix collectifs soient pris de façon apparemment
inintelligente, on ne pourra se substituer à ceux qui les
prennent pour décider autrement, sauf à provoquer
des conflits incessants.
La seule façon d'agir - qui est d'ailleurs à
la base du contrat démocratique dans les sociétés
libérales - consiste à créer les conditions
économiques et culturelles pour que ceux dont on déplore
actuellement le manque d'informations ou le manque de possibilité
de dialoguer soient en mesure de s'affranchir de ces handicaps.
En termes darwiniens, on dira qu'il s'agira de susciter les conditions
pour qu'apparaissent des compétiteurs à ceux qui détiennent
actuellement les sources de l'information et de la décision.
Rien ne peut permettre de pronostiquer le sens dans lequel se prononceront
ces compétiteurs. Il s'agira en effet, dans l'esprit de l'évolution
sur le mode hasard-sélection, de mutations au hasard, pouvant
être bénéfiques ou maléfiques à
la souche au sein de laquelle elles seront survenues.
Mais ces mutations au hasard auront l'avantage de créer
les conditions d'un renouvellement des contenus de conscience existants,
c'est-à-dire de permettre une nouvelle ouverture et une nouvelle
flexibilité de la société dans son ensemble.
Celle-ci sera ainsi mieux en mesure de faire face aux difficultés
qu'elle affrontera de toutes façons.
On voit l'originalité de cette approche. Plutôt
que suivre la pente habituelle des " réformateurs ", qui
consiste à réformer en fonction de l'idée a
priori qu'ils ont de la réforme, on s'efforce de générer
ou régénérer de nouveaux acteurs qui, s'ils
survivent à la compétition, seront par définition
porteurs de réformes. Leur survie sera en effet le gage qu'ils
ont apporté une solution là où se posait un
problème. Nous nous trouvons ainsi dans la démarche
devenue classique de l'intelligence artificielle, qui trouve les
solutions nouvelles dont elle a besoin en mettant en compétition
des algorithmes génétiques ou des agents intelligents
dans un espace de choix suffisamment ouvert pour qu'émergent
de véritables innovations, non prévues par les initiateurs
de ces expériences.
Les politiques, notamment publiques, consistant à
créer des conditions pour que se diffusent la conscience
et l'accès aux informations intelligentes ne sont pas originales.
Elles ont été à la base de toutes les actions,
nationales ou internationales, d' " émancipation " par l'accès
à l'éducation et à la culture. Aujourd'hui,
les défenseurs de l'Internet citoyen mettent également
beaucoup d'espoir en ce média pour que se répandent
à grande échelle les moyens de l'information et de
la discussion. Dans ce cas, la principale condition à remplir
est de favoriser l'accès des personnes ou des pays défavorisés
à ce média. Il en sera de même avec les techniques
de l'intelligence artificielle, qui, grâce d'ailleurs aux
réseaux, pourront être largement répandues parmi
les populations.
Si nous acceptons de faire ce pari démocratique,
la question que nous nous poserons sera la suivante : à l'heure
où l'on simule des formes de vie et d'intelligence artificielles
évoluées, s'appliquant d'ailleurs avec succès
dans toutes les industries modernes (aéronautique-espace,
chimie, génétique, jeux, créations artistiques
et de loisir, pour ne citer que quelques exemples), ne pourrait-on
simuler ce que pourrait être une forme de société
plus consciente d'elle-même, plus intelligente, disposant
en conséquence d'un mode de gouvernement ou plutôt
de gouvernance plus intelligent, s'appuyant sur des citoyens eux-mêmes
connectés en réseaux et s'efforçant en ce qui
les concerne, à leur niveau, d'être aussi conscients
et intelligents que possible ?
Pour répondre à cette question en évitant
les débats théoriques, il faut regarder avec un il
critique comment fonctionnent aujourd'hui les organisations politiques
et administratives, ainsi d'ailleurs que les entreprises et toutes
autres formes de collectivités interférant avec elles.
De quels potentiels de conscience et d'intelligence collective disposent-elles
? Comment pourrait-on améliorer ces potentiels, en transposant
à la vie collective les outils développés par
les sciences modernes afin de réaliser des automates intelligents
? Quelles marges d'initiative enfin ont ou pourraient avoir à
titre personnel les individus, insérés dans les organisations
politiques et économiques pour jouer le rôle de ce
que l'on appellerait en intelligence artificielle des agents intelligents
?
Ne pas oublier les religions
Ce faisant, on ne doit pas oublier une réalité
très importante, que les rationalistes issus des laboratoires
négligent le plus souvent. Les 4/5 de l'humanité se
rattachent à des confessions religieuses qui, d'une part
s'ignorent ou se combattent, et d'autre part n'ont pas nécessairement
pour idéal l'amélioration du passage de l'homme sur
la terre, amélioration à laquelle elles préfèrent
disent-elles les espoirs de vie éternelle. Les convictions,
croyances et préconisations de ces religions continuent à
peser d'un poids considérable, sur des milliards d'individus.
On le voit lors des grands rassemblements organisés par certaines
églises, notamment l'Eglise catholique et l'hindouisme, mais
aussi à l'occasion d'innombrables manifestations allant de
la foi tranquille à l'affirmation d'un fanatisme hérité
du fonds des âges et toujours actif. Les positions prises
par ces religions peuvent aussi bien militer pour un meilleur contrôle
de soi et un meilleur partage des richesses que pour le maintien
en position subordonnée des femmes ou des ressortissants
d'autres religions. Beaucoup enfin mettent leurs croyances et possibilités
de mobilisation au service d'intérêts de puissance
qui n'ont rien de pacifique. Cela a toujours été le
cas du protestantisme anglo-saxon, mais quelle religion pourrait
honnêtement dire qu'elle est désintéressée
vis-à-vis des enjeux géo-politiques ?
La quasi-universalité des comportements et convictions
de type religieux ou mystique a fait suspecter leur origine génétique.
C'est ce qu'un chercheur américain laïc a appelé
The God part of
the brain, c'est-à-dire le câblage neuronale développé
chez l'homme pour lui permettre de supporter la prise de conscience
de sa solitude dans l'univers et les perspectives de sa mort prochaine.
On peut d'ailleurs remarquer que la foi inconsidérée
en d'autres convictions que les religions caractérise souvent
ceux qui se disent athées : foi en des partis, des idéologies,
voire même en la science supposée remède à
tous les maux. Le cerveau humain ne paraît qu'exceptionnellement
capable de traiter les réalités de ce monde sans faire
appel à de puissants moteurs d'enthousiasme et de mobilisation,
diront les uns, d'illusion diront les autres.
Quoi qu'il en soit, les rationalistes, qu'ils soient
athées ou adeptes raisonnables de diverses croyances, doivent
tenir compte de ces réalités. Ils ne peuvent changer
les opinions et moins encore l'organisation cérébrale
de milliards d'hommes. Toute action supposant un engagement universel,
notamment en ce qui concerne le développement durable, doit
donc être négociée au regard des croyances et
des réflexes sociétaux de chacune des grandes religions,
et pas seulement dans les termes de l'économie. Cela ne sera
pas facile, compte tenu des différences d'approche, voire
de l'hostilité, continuant à séparer les croyants
de diverses obédiences. La première chose à
faire consisterait à mieux comprendre ce qui les anime, et
rechercher la tolérance, sinon les convergences. Des études
scientifiques approfondies des diverses religions, même si
les athées les considèrent comme inutiles voire dangereuses,
sont indispensables aujourd'hui. Il est certain qu'un bouddhiste,
un protestant et un athée, pour ne prendre que ces exemples,
sont sans doute dans leurs ressorts intimes profondément
étrangers. Mais on peut espérer qu'une conscience
de leur appartenance commune à l'humanité transcendera
toutes les bonnes raisons qu'ils auront de s'ignorer ou de s'affronter
- raisons que l'inégalité d'accès aux richesses,
la défense du territoire ou de l'ethnie, ne feront qu'exaspérer.
Face aux technologies du futur en tous cas, les différences
actuelles d'approche entre peuples développés et moins
développés, accentuées parfois délibérément
par certains Etats ou confessions, diminueront vraisemblablement
très vite. Dans le monde entier, on a vu en cinquante ans
se généraliser, hélas, la pratique des armements
les plus modernes. Il en est de même actuellement d'Internet.
Celui-ci n'est pas nécessairement un lien entre nations et
croyances. Il peut aussi être une arme de guerre, d'abord
au profit des Etats dominants, comme les Etats-Unis, mais aussi
au profit des dominés. Ceux qui voudront en tous cas jouer
la carte de l'cuménisme et des alliances globales devront
savoir s'en servir efficacement. Il en sera de même des nouveaux
outils de l'intelligence artificielle.
Quoi qu'il en soit, dans la démarche ambitieuse
visant à proposer des approches intelligentes à portée
universelle, nous envisagerons quelques considérations théoriques,
transposées des cyber-sciences et bio-sciences. Mais surtout,
nous devrons envisager des réalisations expérimentales,
à petite échelle, destinée à montrer
que l'on peut faire mieux qu'actuellement en matière de décision
collective - que ce soit à l'échelle mondiale ou,
au contraire, à l'échelle d'une petite collectivité
locale. Il s'agira sans doute d'abord d'expériences de pensée,
comme disent les scientifiques. Mais les outils de l'intelligence
artificielle et de la cognitique sont disponibles pour tous et rien
n'empêche quelques chercheurs imaginatifs, simples citoyens
eux-mêmes, de s'en saisir pour expérimenter des prototypes
qui seraient ensuite soumis, comme il se doit, à la compétition
darwinienne.