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Dans
un livre récent(1),
Georges Charpak et Henri Broch veulent démystifier les vendeurs
d'irrationnel et recommandent l'attitude scientifique face à
l'inconnu et au connu de ce monde. Ils rappellent en introduction
que l'humanité a été, en tant qu'espèce,
optimisée génétiquement pour survivre dans
la nature sauvage.
On admire en effet l'intelligence implicite des sociétés
Pygmées ou Inuits plongées dans des environnements
très difficiles. Mais cette même intelligence a engendré
les sciences et les technologies, lesquelles, utilisées avec
l'esprit tribal et belliqueux hérité de nos ancêtres,
se révèlent aujourd'hui menaçantes pour l'avenir
même de la vie sur Terre. Peut-on alors parler encore d'intelligence
dans les choix collectifs actuels ? Comment faire croire que consommer
en 50 ans ce qui reste d'énergie fossile en provoquant des
hausses considérables de température et de pollution
ne provoquera pas des catastrophes écologiques ? Comment
penser que 2 à 3 milliards d'hommes, déjà nés
ou encore à naître, accepteront d'être cantonnés
dans des poches de misère, alors que le Nord prétendrait
bénéficier d'un confort toujours accru ? Face à
ces risques, disent-ils, il est urgent d'apprendre à penser
scientifiquement, plutôt que fuir les réalités
dans les illusions de l'irrationnel. Leur message s'adresse aussi
bien à un George Bush qui ne veut pas faire la moindre concession
aux nécessités du développement durable, qu'aux
populations du tiers-monde refusant, par exemple, le contrôle
des naissances et l'émancipation de la femme, sous prétexte
de rester fidèle à des prescriptions religieuses vieilles
de plus de 2.000 ans.
Cet appel d'un Prix Nobel à l'intelligence collective
et individuelle, lesquelles restent d'ailleurs à définir,
doit être rapproché ici des prédictions, auxquelles
nous donnons une place privilégiée dans ce numéro,
relative à l'émergence, dans ces mêmes cinquante
prochaines années, de super-intelligences artificielles.
Pour ce qui nous concerne, nous pensons utile de rappeler
qu'il serait politiquement tout à fait dangereux d'évoquer
de telles super-intelligences sans tenter de préciser dans
quels domaines elles s'exerceront, et au profit de qui elles le
feront. Posons d'abord pour acquis que de telles intelligences artificielles
verront le jour dans les délais annoncés par les experts,
sauf catastrophe écologique ou politique majeure survenant
d'ici là. Admettons également qu'il s'agira d'intelligences
partagées entre des machines dont le niveau de compétence
dépassera largement celui de l'humain ordinaire, et une petite
minorité d'hommes promoteurs, utilisateurs et finalement
partenaires de ces machines, dont les capacités cognitives
et les connaissances se seront à leur contact considérablement
étendues(2).
Domaines
Dans quels domaines de telles super-intelligences s'exerceront
-elles? S'il est possible - à supposer que cela soit faisable
- d'orienter leur développement, le bon sens voudrait qu'elles
soient appliquées à prévenir en urgence les
catastrophes autrement inévitables au devant desquelles court
l'humanité actuelle(3).
Ceci voudrait dire d'abord observer et alerter. Multiplier les réseaux
d'observation de la Terre et des paramètres vitaux de survie,
alerter l'opinion face aux comportements à risque, évaluer
l'efficacité des mesures de protection, offrira là
matière à beaucoup d'investissements intelligents
dont on est loin encore d'avoir pris la mesure. Mais il faudra surtout
développer de nouvelles sciences et technologies capables
de faire sortir l'humanité des impasses dans lesquelles l'ont
conduite certaines des technologies actuelles, aux mains de pouvoirs
économiques et politiques globalement "inintelligents". On
pense à court terme aux recherches concernant les énergies
renouvelables, les industries non-polluantes et plus généralement
ce que la National Science Foundation américaine appelle
les 4 NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Infotechnologies
et Technologies Cognitiques). A plus long terme, il s'agira d'exploiter
(sans en abuser) les possibilités de l'Espace proche ou plus
profond. L'idée animant de tels projets sera simple : puisqu'il
n'est plus possible de revenir sur les effectifs prévisibles
de l'humanité, qui globalement aujourd'hui excèdent
largement les ressources actuellement disponibles, il faut faire
le maximum pour leur procurer les moyens de survivre et le confort
minimum qu'ils exigeront de toutes façons, sans conduire
la Terre à la catastrophe planétaire. Il faut donc
inventer d'urgence, outre évidemment des modes de vie moins
polluants et moins gaspilleurs, de nouvelles ressources pour faire
face à la poursuite d'un vrai développement durable.
Seule les sciences et les technologies les plus révolutionnaires
peuvent vraiment nous aider dans cette voie..
Bénéficiaires
Au profit de qui les super-intelligences devraient-elles
s'exercer ? Ce que nous venons de proposer relativement à
leurs domaines d'exercice répond en partie à la question,
mais il faut cependant la formuler en tant que telle. Parler de
super-intelligences sous-tend fâcheusement l'idée de
sous-intelligences. Il ne faut pas se faire d'illusion en effet.
Nous sommes engagés dans une mutation de phase intéressant
l'évolution de l'intelligence sur terre, semblable sans doute
à celle qui s'est produite quand les hominiens ont divergé
d'avec leurs presque homologues d'alors, les autres grands singes,
en se dotant de la parole et de l'outil symbolique, père
des technologies modernes.
Aujourd'hui sans doute une nouvelle espèce conservant
encore un temps le corps des hommes, mais déjà dotée
de capacités intellectuelles et physiques considérablement
augmentées par les machines intelligentes, est en train d'apparaître.
Ceux qui, comme vous et moi, favorisés par l'accès
à une information pertinente, nous en rendons compte, avons
le devoir de poser sans peur du politiquement correct la question
de fond. Voulons-nous que quelques centaines de millions d'entités
super-intelligentes s'imposent dans la suite de l'évolution
à plusieurs milliards d'êtres réduits à
la sous-intelligence, qui n'auront même pas pour nous l'infinie
patience des animaux lesquels acceptent, jusqu'à présent,
leur extermination sans guère se défendre ?
Il ne faut pas se bercer d'illusions. Nous en sommes-là,
ou nous en serons très vite là - en supposant d'ailleurs
que le je qui vous parle et le vous qui me lisez restions du côté
des super-intelligences de demain, ce qui n'a rien de garanti vu
le peu d'intérêt que portent nos dirigeants à
ces questions.
Pour ma part, la réponse, inspirée d'ailleurs
par la prudence plus que par la bienveillance, s'impose d'elle-même.
Il faudra que les super-intelligences de demain sauvent l'humanité
toute entière des risques de sous-intelligence. Peut-être
ne faudra-t-il pas le faire par la force. Mais il faudra au moins
leur en donner le choix, notamment par l'accès aux ressources
minimales qui permettent à la dignité d'un homme de
prendre le dessus sur ses instincts hérités du paléolithique,
ressources économiques, mais aussi ressources d'éducation
et de connaissances.
D'où l'intérêt d'orienter les futures
super-intelligences vers le développement des NBIC précédemment
évoquées. Pourvu qu'elles se laissent convaincre!
Notes (1) "Devenez sorciers, devenez savants",
Georges Charpak et Henri Broch, Editons Odile Jacob 2002 (2) Inutile de rappeler que c'est
déjà ce qui se passe. Comment comparer les possibilités
d'un individu moderne disposant de toutes les ressources et de toutes
les libertés offertes par la société de l'information,
et celles d'une jeune fille d'un village du Tiers-monde (pour rappeler
un événement récent) violée rituellement
par les mâles du village pour la punir du fait que son frère
avait osé parlé à une femme d'une caste supérieure
?
(3) A cet égard, on peut mentionner le livre de Jean-Pierre
Dupuy, "Pour un catastrophisme éclairé. Quand
l'impossible est certain", Le Seuil, 2002. L'auteur y développe
une thèse qui n'est pas toujours utilisable, selon nous,
mais qui est intéressante. Pour lui, les catastrophes les
pires possibles se produiront inexorablement, si on se borne à
lutter contre elles par un principe de précaution trop généraliste.
Le catastrophisme éclairé consistera à se projeter
dans le futur pour considérer la catastrophe réalisée,
et apprécier en quoi elle était inévitable.
On pourra alors essayer, rétrospectivement si on peut dire,
essayer de la prévenir. Cette saine hygiène de démarche
n'assurera pas cependant, d'une part que nous pourrons aujourd'hui
imaginer toutes les catastrophes possibles (rappelons que le monde
est un système chaotique imprédictible dans le détail)
et, d'autre part, que nous pourrons mettre en uvre toutes
les mesures préventives souhaitables. Cependant, en ce qui
concerne le pire que nous prévoient les spécialistes
de l'environnement, il n'y a aucun doute à avoir. Dans une
certaine mesure, il s'est déjà produit, hélas.