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Etats-Unis,
hyper puissance ou hyper dictature ? Un scénario noir
Certains européens commencent à évoquer
ce qui pourrait être un scénario rose concernant l'évolution
du monde dans les prochaines décennies. Une Europe-puissance forte
étendue à la Russie et à d'autres pays voisins se constitue
en pôle d'équilibre face à l'hyper puissance américaine.
Il ne s'agit pas d'affronter directement celle-ci, mais d'éviter qu'elle
n'impose sans discussion ses intérêts au reste du monde. Cette
Europe-puissance, devenant avec un peu de persévérance une superpuissance,
viserait à être un des pôles d'un monde en réseau
comprenant, outre les Etats-Unis, les autres super puissances émergentes,
Chine, Inde et les représentants de ce que nous avons appelé
la superpuissance de la misère et du sous-développement.
Mais il est un autre scénario, celui que la plupart des observateurs
estiment être le plus probable : l'Amérique s'appuyant sur l'avance
scientifique et technologique qu'elle s'est donnée, se montre de plus
en plus décidée à rester seule maîtresse de l'avenir
du monde. De ce fait, elle ne supporte plus la volonté
d'indépendance des européens. Elle manuvre pour faire
éclater l'Europe en plusieurs morceaux à l'égard desquels
elle alterne menace et séduction. Elle empêche la Russie de
se rapprocher de l'Europe et tente de l'attirer dans son empire. Tous ceux
qui ne sont pas avec elle c'est-à-dire qui refusent d'être ses
féaux, sont ses ennemis.
Ce scénario serait certainement affligeant pour l'avenir de la
construction européenne, mais beaucoup d'américanophiles dans
le monde s'en accommoderaient. L'Amérique n'est-elle pas un exemple
de démocratie, de développement, de progrès dans tous
les domaines ? Quel mal y aurait-il si elle apportait ces bienfaits aux peuples
qui les ignorent encore?
Or on peut envisager un "scénario noir", selon lequel
l'hyper-puissance américaine entraînerait le monde à la
catastrophe.
D'ores et déjà, les conditions sont réunies
pour que l'hyper puissance se transforme rapidement en hyper-dictature d'un
nouveau genre, adaptée au présent siècle. Elle le fera
pour deux raisons principales. Il y aura l'ivresse que donnera à ses
dirigeants la certitude de bénéficier d'une avance irrattrapable
dans le domaine des sciences et technologies appliquées notamment au
domaine militaire. Mais il y aura aussi l'argument de devoir se défendre
contre les réactions hostiles, réelles ou imaginaires, venant
du reste d'un monde refusant l'unilatéralisme américain.
Quand on parle de dictature, on imagine Hitler, Staline ou Saddam Hussein,
c'est-à-dire des formes de pouvoir filles du siècle
précédent. L'hyper-dictature américaine sera moins visible
et infiniment plus sévère. Avec la mondialisation et les
réseaux, elle visera à assujettir les consciences du monde
entier. Elle sera sans doute également irréversible. Mais elle
sera aussi infiniment plus dangereuse. Manipulant de façon irresponsable
le développement exponentiel des connaissances scientifiques, elle
pourra provoquer une apocalypse où disparaîtrait l'ensemble
de la biosphère.
C'est bien d'ailleurs ce risque qui justifie le terme de scénario
noir. Les affrontements politiques d'aujourd'hui concernent bien d'autres
enjeux que l'accès aux sources traditionnelles de la puissance,
territoires, sources d'énergies, matières premières,
flux économiques et financiers. Ils se font autour de la maîtrise
des sciences et technologies, c'est-à-dire de l'intelligence mondiale.
Les domaines en sont déjà bien identifiés
par l'hyper puissance américaine : infotechnologies, biotechnologies,
nanotechnologies et technologies de la connaissance. Ces sciences ne sont
pas intrinsèquement dangereuses. Il ne faut pas les diaboliser. Mais
la prudence exigerait de les développer sous un contrôle politique
et citoyen permanent. Or comme ceux qui les financent sont essentiellement
des militaires, on ne peut attendre d'eux la transparence et la prudence nécessaires.
Aux mains d'un Etat se comportant à la fois en puissance prédatrice
et en forteresse assiégée, les développements les plus
aventureux risquent d'être encouragés, sans que personne ne soit
autorisé à s'interroger sur les risques concernant la biosphère
et l'avenir même de l'humanité. On a déjà vécu
cela avec le développement de l'arme nucléaire.
Or les scientifiques raisonnables appellent aujourd'hui
à redoubler de prudence. Citons par exemple Martin Rees [Rees,
Our Final Hour, Basic Books 2003 - voir
notre analyse] ou plus connu chez nous, Hubert Reeves [Hubert
Reeves et Frédéric Lenoir, Mal de terre, Ed. du Seuil.
2003]. Un usage perverti ou maladroit de ces sciences, ce que Rees
appelle le couple de l'erreur et de la terreur, risque à
court terme d'accentuer les déséquilibres de l'environnement
et à plus long terme, de provoquer une apocalypse générale.
Martin Rees considère, non sans arguments, que les cinquante
prochaines années seront les plus dangereuses jamais connues
par la vie sur Terre depuis les origines.
Si les faucons du Pentagone, appuyées par les lobbies industriels
et économiques qui veulent étendre leur pouvoir, mettent en
place une dictature mondiale reposant sur la maîtrise des sciences
et technologies émergentes, les risques d'erreur et de terreur seront
infiniment accrus.
Mais pourquoi supposer que l'hyper puissance américaine
se transforme en hyper-dictature ? Les forces démocratiques
ne restent-elles pas suffisantes, aux Etats-Unis mêmes, pour
empêcher cela ? De plus, l'Amérique est-elle aussi
puissante qu'elle ne semble ? L'économiste Emmanuel Todd
n'annonce-t-il pas la fin prochaine de l'Empire américain
[Todd, Après l'Empire, 2002]. Oui, mais raisonner en ces
termes s'inspire des conceptions des sciences administrative juridique
et économique traditionnelles. Cela ne tient pas compte du
fait que l'évolution des grands systèmes sociaux n'est
pas entièrement dirigée par des hommes, aussi puissants
et informés qu'ils puissent être. Ces systèmes
relèvent de l'analyse de Howard Bloom concernant les super-organismes
[voir notre article].
Placés en compétition darwinienne les uns avec les
autres, les super organismes évoluent sous l'influence d'agents
encore mal connus, tels que les idées, les mèmes et
les gènes, dont les hommes se bornent souvent à n'être
que de simples vecteurs. Lorsqu'un super-organisme "émerge"
par interaction avec ses compétiteurs et son milieu, il se
dote automatiquement des têtes dirigeantes les mieux capables
de le servir. Quand l'hyper puissance américaine renforcera,
jusqu'à la dictature, son emprise sur le monde, elle sélectionnera
d'elle-même les leaders les plus adéquats, auprès
desquels les Bush, Rumsfeld et autres Gombrowitz apparaîtront
comme de doux moutons.
Or l'état de la guerre en Irak, au 12 avril 2002 où
nous écrivons ceci, montre jusqu'à l'évidence que les
Etats-Unis disposent actuellement de tous les éléments matériels
mais aussi de tous les arguments "moraux" pour se transformer en hyper-dictature
à la mode du 21e siècle. Il manque encore un déclic pour
que la mutation se produise. Mais le temps paraît proche.
Les Etats-Unis ont montré qu'ils disposaient d'une puissance
inégalée et inégalable dans les armements proprement
dits, abondamment servis par les nouvelles technologies : air, terre et mer.
Mais ils ont appris aussi à utiliser efficacement les réseaux
satellitaires et d'écoute qui, assistés par des systèmes
d'intelligence artificielle, leur ont permis de percer à jour les stratégies
de leurs adversaires. Ils ont également appris à infiltrer ceux-ci
par des "forces spéciales" ou des commandos pratiquant l'élimination
ciblée et discrète, reléguant les historiques "opérations
tordues" de la CIA au magasin de l'histoire. Bien plus grave, ils se sont
persuadés que seul leur intérêt comptait, leur permettant
de mener par la force des entreprises néo-coloniales, quelles que soient
les pertes chez les civils et l'indignation des jeunes du monde entier. Ils
ont démontré à tous ces jeunes que le mensonge payait
(à propos notamment du caractère si dangereux de l'Irak, qui
selon eux justifiait de remplacer la négociation par la guerre). Pourquoi
s'arrêter là ?
Les pays arabes voisins, dont des alliés traditionnels
de l'Europe comme l'Egypte, commencent à se demander : "après
l'Irak, pourquoi pas nous ?". Mais les pays manifestant encore des velléités
d'indépendance, comme l'Europe, la Russie et la Chine, devraient aussi
se poser la question. On ne bombardera pas sans doute ni Paris ni Moscou,
mais l'emprise sur les consciences et sur les compétences de ces pays
ne cessera de s'accroître, les réduisant plus que jamais à
l'impuissance.
Ces considérations nous permettront de reboucler sur ce que nous avons
appelé le scénario rose. Si une Europe paneuropéenne
ne se constitue pas rapidement en hyper-puissance, c'en sera fini de ses
rêves de différence. Elle deviendra un nouvel Etat au sein de
la Fédération américaine, Etat un peu exotique, un peu
turbulent, mais, Dieu merci, sous contrôle.