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Un positionnement
différent pour les mathématiques
par Alain Cardon
Le travail de Stephan Wolfram, auquel est fait allusion
ici, me paraît proposer, non un abandon des maths,
mais un positionnement différent pour celles-ci.
Et c'est bien là qu'apparaît un problème
de pouvoir formidable.
Jusqu'à
maintenant, toute démarche scientifique se fondait
sur le principe opératoire suivant :
1-
Développement d'un modèle formel du phénomène,
basé sur les mathématiques (discrètes
c'est-à-dire basé sur la logique, ou bien
continues avec des équations dans des espaces continus
comme R),
2-
Validation de ce modèle (par calcul sur machine
ou par vérification formelle).
Dans
cette approche (qui est celle de René Thom), les
mathématiques ont un statut très particulier
et toutes les autres sciences s'ordonnent sous sa coupe.
L'informatique est une technologie secondaire permettant
de valider ou de visualiser ce que les équations
proposent (en numérisant la résolution des
équations: l'informatique équivaut à
un calcul numérique explicite).
Cela
a marché très longtemps (calcul fait à
la main autrefois, puis avec les calculateurs numériques,
en Fortran ou en C aujourd'hui), car les problèmes
abordés n'étaient que compliqués.
Avec l'apparition des problèmes complexes (ouverts
au sens de von Bertalanffy, non décomposables en
parties indépendantes et typiquement basés
sur les interactions variables entre les entités
de base elles-mêmes changeantes), cette approche
s'est révélée définitivement
inopérante. Il a fallu réduire les problèmes,
les simplifier, parfois outrageusement, ou rechercher
des bons cas exceptionnels que les équations traitaient
bien.
On
retrouve le vieux problème philosophique concernant
la façon de représenter et de décrire
la réalité du monde. Pour Aristote et Kant,
les mathématiques sont le SEUL outil conceptuel
le permettant et la science a un pouvoir prédictif
infini. On enseigne aujourd'hui, et même on vénère,
ces deux philosophes très anciens. L'approche phénoménologique
d'Heidegger, et même de Ricoeur, est une critique
métaphysique de cette approche (la célèbre
phrase d'Heidegger "les scientifiques ne pensent pas,
ils raisonnent" pose le débat à son niveau
d'affrontement).
La
nouvelle approche retenue, révélée
clairement dans votre 3eme cas (voir
fin du texte précédent), est dynamique,
systématiquement basée sur le calcul de
processus auto-génératifs. A partir d'un
ensemble générateur initial (comme l'est
la cellule fécondée du vivant), on engendre
un système sous des contraintes organisationnelles
qui dépendent de son état courant.
C'est
l'approche de Ni
Dieu ni Gène, de Kupiec et Sonigo, mais au
niveau du calculable et donc de l'artificiel. Elle débute
et n'a pas plus de 10 ans.
Il
y a des différences de granularité entre
les neurones formels, les cellules et les agents. Mais
il s'agit, avec ces entités, de traiter le même
problème : un problème organisationnellement
complexe qu'aucune équation ne peut exprimer. Aucune,
jamais. Le théorème de Poincaré (19eme
siècle!!!) montre bien qu'un système complexe
basé sur les interactions entre éléments
soit se simplifie et est équivalent à un
système avec des interactions nulles, et sa trajectoire
comportementale est alors déterministe et fixée
par les conditions initiales, ou bien ne s'intègre
pas, sauf en probabilité et parfois avec des lois
terribles de non connaissabilité (le principe d'incertitude
d'Heisenberg en mécanique quantique en est l'exemple
le plus connu, mais on en découvrira de plus en
plus d'autres).
Un
tel modèle n'est donc pas équationnel a
priori, mais strictement computable, basé sur des
entités communicantes, évolutives, adaptatives,
soumises à des contraintes organisationnelles évolutives.
La technologie des ordinateurs (la programmation) permet
aujourd'hui une telle approche et ceci est exceptionnel
en science : un traitement calculatoire à partir
de connaissances factuelles et organisationnelles permet
de simuler le comportement de systèmes non connaissables
mathématiquement (donc non connaissables selon
les canons scientifiques classiques). La recherche porte
sur l'ensemble générateur et sur les lois
d'évolution du système. Le but est de modéliser
tout système complexe de cette manière.
Ces
recherches sont le fait de communautés fragiles,
très peu nombreuses, très jeunes. Je ne
doute pas que les maths feront des progrès et qu'on
trouvera des espaces de phases originaux. Mais le computable
sera toujours premier.
Les
mathématiques qui interviennent dans cette approche
de la complexité sont des mathématiques
très dures : opérateurs de changement d'état
stochastiques, espace fonctionnels peu intuitifs, recouvrement
topologique de l'espace d'évolution, caractérisation
et topologie des bassins d'attraction de l'espace de description
qui est en général un espace de variétés
différentiables. Elles permettent de prévoir
en probabilité (c'est vraiment utile) et surtout
de catégoriser la forme de l'espace comportemental
du système. La catégorisation permettra
de classer les systèmes complexes (la recherche
est à faire). Mais elles viennent APRES la conception
du modèle, qui est computable, et le codage du
système, et ne déterminent pas le comportement
de celui-ci mais ses singularités (ses états
singuliers et stables) et sa morphologie. On peut dire
que le statut des mathématiques est ici le sien
strictement: c'est la science de l'existentiel, qui pose
qu'un comportement existe dans un certain espace bien
défini, mais qu'on ne peut pas nécessairement
le calculer à l'avance.
L'informatique
pose un système qui se comporte de la façon
complexe et surtout comme son équivalent du monde
réel: il est régi par des lois similaires,
il évolue, il s'adapte à sa conformation,
il a des tendances organisationnelles nouvelles, il vit
artificiellement et, surtout, il change. Ces changements
ne sont pas prédictibles exactement mais sont le
fait de son immersion dans un certain environnement.
Ce
renversement épistémologique du statut des
mathématiques et de leur technologie favorite qu'est
l'informatique (l'informatique en Fortran du calcul numérique)
est terrible en science. Il s'agit du statut de l'informatique
comme science majeure et de sa situation par rapport aux
maths et à toutes les autres sciences. Il faut
quand même être bon matheux pour être
informaticien de ces systèmes, mais aussi être
bien au courant du domaine d'application où l'on
opère (biologie, sociologie, économie ..).
Ce n'est plus le cas aujourd'hui où les jeunes
informaticiens ne connaissent pas les maths ni les autres
sciences, en ayant une formation strictement informatique
: IUT ou DEUG Math-Info (où l'on peut être
"presque nul" en maths pour l'avoir), licence, maîtrise,
DEA, thèse en informatique... et aucun recul sur
sa discipline.
Ce
qui s'élabore en fait est la science des systèmes
complexes (la complexité d'aujourd'hui, pas celle
de Simon qui était strictement numérique),
union de l'informatique et de certaines mathématiques,
avec des objectifs d'explications profondes du réel
dans toutes les autres sciences (par l'usage de paramétrages
très fins). Un tel enjeu et un tel renversement
épistémologique ne permettent pas à
ceux qui le portent de se mouvoir sur une mer tranquille.
La lutte est une lutte ontologique, entre l'informatique
comme fondatrice de la science de la complexité
et les autres sciences qui vivent actuellement sous la
protection confortable du paradigme classique (les scientifiques
ne sont pas des aventuriers).
Je
commence personnellement à penser que cette lutte
est perdue pour l'informatique (pour la science informatique),
car les enjeux culturels profonds en question n'intéressent
plus personne, la technologie permet de vivre tranquillement
(aujourd'hui) en occident, et l'avenir parait très
très loin à tout le monde. Beaucoup d'informaticiens
considèrent d'ailleurs leur discipline comme définitivement
technologique ou soumise aux maths. Pourquoi s'en préoccuper?
Les luttes sans victoire finissent par user, sinon faire
renoncer.
Je
ne connais pas le livre de Wolfram, mais je pense qu'il
s'inspire de l'approche que je viens de résumer.
Ce serait formidable
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