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Dans un article assez extraordinaire qui selon-nous
semble n'avoir pas assez attiré l'attention, Rodney Brooks
(le père de la robotique évolutive) évoque l'hypothèse
"qu'un concept fondamental, ou une notion mathématique inconnue
nous fasse encore défaut pour réussir à faire
enfin le pont entre la matière et la vie".
Paru initialement en janvier 2001 dans Nature* sous le titre "The
relationship between matter and life", cet article n'a pas échappé
à l'équipe éditoriale du mensuel La Recherche,
qui l'a reproduit en français sous le titre "L'inimaginable
chaînon manquant" dans son numéro spécial
de février 2002 (n°350) consacré aux Nouveaux robots.
Il serait d'ailleurs intéressant de savoir si, à ce
jour, le point de vue de Rodney Brooks a évolué ou non
depuis la parution initiale de l'article.
Quel en est l'argument ? L'auteur constate que les modèles
robotiques ne réussissent pas encore à imiter le vivant.
La vie artificielle et la biologie constituent encore deux mondes
séparés. Le lecteur non-informé ne s'en étonnera
pas. Le contraire se serait su. Mais les chercheurs de l'ambition
de Rodney Brooks s'en irritent. Pour eux la modélisation
doit aboutir à des artefacts simulant non seulement la vie
mais aussi la conscience artificielle. Or pour le moment cela n'est
pas le cas. Que se passe-t-il ?
L'auteur élimine les trois explications généralement
avancées pour expliquer cet échec : fausseté
de certains paramètres, niveau de complexité des modèles
encore insuffisant, manque de puissance informatique. Si cela était
le cas, dit-il, les scientifiques s'en apercevraient et remédieraient
aux insuffisances.
Reste la grande hypothèse : il manque une théorie
fondamentale permettant de comprendre le vivant et, parallèlement,
le simuler sur des systèmes artificiels. Beaucoup des chercheurs
en intelligence artificielle évolutionnaire que nous rencontrons
évoquent l'idée que l'état actuel de développement
des mathématiques et de l'informatique fondamentale ne leur
fournit pas les outils permettant de progresser dans la simulation
de la vie par des animats. Malheureusement, disent-ils, les mathématiciens
ne s'intéressent pas encore assez à leurs problèmes,
jugés sans doute insuffisamment nobles.
Dans son article, et dans ce qu'il appelle "l'hypothèse"
(hypothèse ou chaînon manquant), Rodney Brooks évoque
des réponses à chercher au niveau des molécules
du vivant. Ceci permettrait non seulement de comprendre la vie cellulaire
mais aussi la conscience, et ouvrirait - répétons-le
-des chemins royaux à la vie artificielle et à la
conscience artificielle.
Mais il évoque aussi une autre direction de recherche : celle
de "nouvelles mathématiques" permettant de modéliser
le vivant. Si aucune des perspectives actuelles ne lui paraît
pour le moment apporter beaucoup d'espoir, Rodney Brooks ne désespère
pas : il termine son article en imaginant qu'une théorie
mathématique simple mais totalement dérangeante par
rapport à ce que l'on connaît aujourd'hui pourrait
prochainement surgir et bouleverser notre vision des systèmes.
Quand et à quelle occasion ? Nul d'après lui ne peut
actuellement le prédire.
Ajoutons pourtant ici qu'en ce qui concerne le "mystère"
de la vie, les biologistes ne restent pas inactifs. Le fait que
celui-ci échappe encore à la modélisation physique
et chimique perturbe actuellement beaucoup d'entre eux. Pourquoi
par exemple n'est-on toujours pas capable de fabriquer en laboratoire
des molécules réplicatives analogues à celles
qui ont permis la synthèse de la vie ? Dans l'infinité
des possibles, quelque chose a-t-il guidé les premières
molécules réplicatives pour sélectionner les
caractères ayant permis l'émergence des organisations
cellulaires ?
Nous avons indiqué dans notre éditorial
que le généticien écossais Johnjoe Mac
Fadden croit avoir trouvé dans la mécanique quantique
une réponse à ces questions (et ceci sans faire appel
aux théories plus ou moins fumeuses de Penrose et Eccles).
A-t-il fourni une clef utilisable, y compris en intelligence artificielle?
Johnjoe MacFadden le croit. Avec le développement des nanotechnologies
l'informatique atteint l'atome sinon la particule et rejoindra sans
doute vite un espace où des logiques communes à la
vie et à l'artificiel pourront être envisagées.
Dans des perspectives relevant cette fois-ci de l'informatique
et de l'organisation des systèmes, d'autres scientifiques
pensent avoir trouvé à la question posée par
Rodney Brooks des réponses ressortissant de l'intelligence
artificielle des systèmes multi-agents, réponses qui
ne demanderaient que quelques moyens de développement pour
voir le jour.
Bref, il n'est peut-être pas illusoire d'imaginer que la
grande et belle inconnue de Rodney Brooks puisse très prochainement
commencer à se dévoiler. Comme il le dit dans sa conclusion,
ce serait surprenant, délicieux et excitant.