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Au printemps 2002, tous ceux qui sintéressent
aux théories de la complexité, aux automates cellulaires
ou à la vie artificielle piaffaient dimpatience. Après
plusieurs mois de suspens, dannonces et de reports, le célèbre
Stephen Wolfram publiait enfin luvre de sa vie. Rompant
une décennie de silence, le mathématicien anglo-américain
dévoilait enfin le résultat de ses réflexions(1).
Lobjet ici nest pas de traiter du vaste contenu de
ce travail, déjà largement commenté par ailleurs
(voir notamment le dossier dAutomates Intelligents), je me
contenterai de considérer la seule forme, étonnante
sil en est. Stephen Wolfram fut un prodige soutenant son doctorat
de physique théorique à lâge de 20 ans.
Parti aux États-Unis, il fut lun des acteurs du renouveau
des automates cellulaires quand, au début des années
1980, il en proposa la première classification(2)
et publia plusieurs textes importants(3).
Il ébauchait alors le lien, systématisé dans
son dernier livre, entre la dynamique de ces constructions graphiques
et la réalité physique.
Lenvironnement universitaire et le mode de publication de
ses travaux lui ont rapidement semblé inadaptés à
lampleur de son uvre. Il se désolait en effet
des difficultés quil rencontrait pour convaincre ses
collègues dabandonner les méthodes traditionnelles
: «Après un moment, jai compris que sil
devait y avoir un progrès essentiel, jétais
celui qui devait laccomplir. Jai alors décidé
de construire les meilleurs outils et infrastructure quil
métait possible et de simplement poursuivre par moi-même,
aussi efficacement que possible, les recherches que je pensais
devoir être menées(4).»
Cest dans ce contexte quil a décidé en
1986 de créer sa propre entreprise (Wolfram Research)
et de concevoir le désormais fameux logiciel Mathematica,
un outil adapté à ses recherches.
Ce parcours atypique explique probablement la tonalité
adoptée par Wolfram dans son livre. En tant que prodige,
il a inévitablement développé un intense sentiment
de supériorité intellectuelle ; chercheur indépendant,
il sest éloigné de la structure universitaire.
Il a pu ainsi se convaincre de lextrême originalité
de ses travaux, au point de poser sa capacité à révolutionner
la science dans son ensemble.
Le texte va en effet très loin. Trompée par la puissance
des équations linéaires, la science a pensé
toucher lessence du réel. Des systèmes mathématiques
dune complexité croissante ont pu rendre compte de
phénomènes eux-mêmes de plus en plus compliqués.
Wolfram dit démontrer dans son livre quune autre voie
est possible, que les mathématiques sont mal adaptées
à la réalité. La complexité du réel
nest quapparence, les mécanismes fondamentaux
qui gouvernent lUnivers sont simples, voire élémentaires.
Il propose ainsi une nouvelle façon de faire de la science,
en rupture avec la pratique habituelle.
Il est bien connu que la science est conservatrice. Rares sont
les jeunes chercheurs qui peuvent démarrer leur carrière
par lhétérodoxie, plus rares encore sont les
professionnels reconnus qui sont prêts à accepter de
jeter aux orties une grande partie de leur savoir. Wolfram dit en
avoir conscience et que le temps sera long avant que ses travaux
ne soient acceptés.
Mais alors, pourquoi adopter une démarche si provocatrice
? Pourquoi se présenter comme celui qui sait ? Pourquoi faire
montre dune telle certitude : «Ainsi, en écrivant ce livre, jai choisi dexpliquer
simplement et directement (straight-forwardly) limportance
que jaccorde à mes divers résultats. Jaurais
peut-être évité quelques critiques en faisant
montre de plus de modestie, mais le coût en aurait été
une baisse drastique de la clarté(5)».
En quoi la modestie «raisonnée» peut elle nuire
à la clarté ?
Mais aussi, pourquoi écrire un ouvrage fondamental quasiment
sans faire référence dans le corps de louvrage
à ses prédécesseurs ou à ceux qui travaillent
sur des sujets similaires ? Pourquoi publier un tel livre sans y
inclure de bibliographie ? La communauté scientifique accorde
une importance fondamentale à la reconnaissance, beaucoup
plus encore que ne le soupçonne le grand public. Un travail
sera dautant mieux accepté quil sappuiera
nécessairement ou opportunément sur ceux de collègues
influents. Wolfram le sait parfaitement, mais en marquant si fortement
sa volonté de rupture, il nuit profondément à
la diffusion de son message.
Le mode de diffusion commerciale adopté par Wolfram est
plus perturbant encore. Après avoir monté sa propre
entreprise dédition, il semble avoir utilisé
des méthodes marketing très classiques, sappuyant
probablement sur lexpérience et linfrastructure
acquises avec Wolfram Research. Méthodes largement éprouvées
par Microsoft, mais aussi Disney et autre Lucas Art, articulées
autour dannonces très anticipées, de présentations
partielles et de reports de sortie. Le résultat est là.
A New Kind of Science aurait dépassé les 150.000 exemplaires,
chiffre difficilement explicable sur un si court laps de temps,
pour un livre dont le niveau dabstraction suppose au moins
une certaine familiarité avec les théories de la complexité.
Le succès étant au rendez-vous, la deuxième
salve du plan marketing a pu être tirée avec lapparition
des premiers produits dérivés. Les fans peuvent maintenant
acquérir à peu de frais un superbe poster représentant
lensemble du texte sur fond dautomates cellulaires,
texte lisible grâce à de «puissantes lunettes
grossissantes» (fournies ?).
De même, si lon veut tester les fameux «programmes
simples» qui sont au cur de son raisonnement, il est
nécessaire dêtre lheureux propriétaire
dune licence de Mathematica. Les velléitaires peuvent
toutefois se contenter désormais de A New Kind of Science.
Explorer, logiciel récemment sorti des ateliers Wolfram au
modeste prix dintroduction de 65 $.
Pourquoi un homme établi, Golden Boy(6)
à la tête dentreprises florissantes a-t-il adopté
une telle démarche commerciale ?
Limmodestie de Wolfram est irritante, mais compréhensible,
lhomme est en effet peu banal et nul ne met en doute sa puissance
créatrice. En revanche, obliger ceux qui voudront comprendre,
voire poursuivre ses travaux à passer par une structure commerciale
est révélateur de la dérive contemporaine dune
certaine science. De grandes revues augmentent le prix de leur abonnement
de manière irréelle (on peut dépasser la centaine
de milliers de francs par an dans certains cas) obligeant les universités
à multiplier les choix difficiles. Laccès aux
résultats du décodage du génome humain nest
pas libre. Des gènes, y compris humains, sont brevetés
ou risquent de lêtre bientôt. Un système
aussi évident que le «1-Click» qui permet de passer
une commande en ligne en «un seul click de souris» appartient
à Amazon. Plus surréaliste encore, on se souvient
de la tentative récente de British Telecom de taxer lutilisation
des liens hypertexte ! En participant à ce mouvement, Wolfram
jette immanquablement une ombre sur une uvre quil veut
fondamentale.
Ceci est dautant plus dommageable que, comme beaucoup de
ceux qui portent un intérêt aux automates cellulaires,
je suis convaincu de la valeur de ces outils et persuadé
du fait que le livre de Wolfram est dun intérêt
essentiel. Alors, pourquoi ?