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Sarajevo (26
juin 1914) - New-York (11 septembre 2001)
: Esquisse d'une interprétation mémétique de
l'évolution du terrorisme dans ses rapports
avec la société
A la lumière des récents événements
et dans la perspective de ce qui a été annoncé
dans le discours du Président Bush sur l'état de l'Union,
il est tentant d'ébaucher une esquisse d'interprétation
"mémétique "du terrorisme.
En s'en tenant seulement aux XXe et XXIe siècles, on pourrait
distinguer trois étapes en termes de propagation mémétique
: prémoderne, moderne et post-moderne.
Au début de la période, c'est essentiellement l'irrédentisme
qui utilise le terrorisme comme forme violente d'expression, les
exécutants étant des individus isolés ; à
la fin de celle-ci, avec les événements du 11/9/2001,
c'est une sorte de nihilisme globalisateur qui devient le support
mémétique de l'hyperterrorisme, dont les exécutants
sont alors des commandos appuyés sur des réseaux.
On serait tenté de dire que, entre le début et la
fin de la période, de moyen d'action de divers types de mèmes,
le terrorisme est devenu son propre mème.
Dans cette perspective, le modèle du terrorisme prémoderne,
c'est l'attentat ourdi par PRINZIP, le 26 juin 1914, contre l'Archiduc
François-Ferdinand à Sarajevo. Attentat qui est à
l'origine du premier conflit mondial et, par conséquent,
d'une déstabilisation d'ensemble de l'Europe, dont les effets
se font encore sentir aujourd'hui
Dans cet exemple, l'acte terroriste n'est qu'un "élément
déclencheur" (trigger effect). Même si ses conséquences
humaines, économiques, culturelles, géopolitiques
sont immenses, on ne peut pas dire qu'il pose à cette époque
un problème de société. Sa dimension "mémétique"
est faible pour ne pas dire inexistante. On est en présence
de l'acte isolé d'un étudiant exalté, resté
sans émule, ni imitateur (absence de "copycat effect").
Au cours des trente dernières années se développe
une autre forme de terrorisme qui s'appuie non plus sur des individus
isolés mais déjà sur des groupes ou des mouvements
plus ou moins bien équipés ou structurés, et
qui prend différentes formes. Les origines de ce terrorisme
moderne sont multiples : conflits au Maghreb ou au Moyen-Orient,
revendications autonomistes, radicalisation révolutionnaire.
Les modes d'actions et les motivations sont différents. Les
effets d'imitation et d'exaltation collectives, voire "d'emballement
mimétique" (René Girard), se développent.
Dès lors, l'idée que le terrorisme est un moyen d'expression
et de lutte contre les dysfonctionnements identitaires ou sociétaux
fait son chemin. Irrédentisme, fondamentalisme, condamnation
globale de la société, etc. en deviennent les moteurs
mémétiques.
Face à cette situation de crise, les Etats et les gouvernements
réagissent. Cette réaction se traduit par le développement
de moyens de lutte, militaires et policiers, plus ou moins adaptés.
Une conception de plus en plus sécuritaire de certains
grands équipements, aéroports, centrales nucléaires,
ou autres "points sensibles" se fait jour. Des plans, tels Vigipirate,
qui peuplent nos gares et nos métros de patrouilles parachutistes
sont élaborés. Pour éviter qu'il ne puisse
abriter ou cacher des bombes, le mobilier urbain se modifie
: l'exigence de sécurité s'impose ainsi au "design".
Des campagnes du type "attentifs ensemble" sont lancées dans
les lieux publics. Des associations d'aide aux victimes sont créées.
Nous commençons à vivre avec l'idée que le
terrorisme, de quelque origine qu'il soit, peut nous concerner dans
notre vie quotidienne.
La mémétique terroriste se propage sur plusieurs
canaux à la fois : identitaire, révolutionnaire, indépendantiste,
etc. Entrant dans le débat public à plusieurs niveaux;
elle pose à la société des problèmes
de fonctionnement de plus en plus importants.
Enfin, avec les événements du 11 septembre 2001 (le
11/9 comme disent les anglo-saxons), les Etats-Unis -qui se considèrent
pourtant comme hors d'atteinte et sanctuarisés- sont touchés.
S'ouvre alors l'ère du terrorisme post moderne.
L'amplitude et la vitesse de propagation mémétique
ont progressé dans les médias, le discours politique,
l'air du temps, de manière considérable. La contagion
du tissu social est à peu près achevée.
Chacun d'entre nous est de plus en plus persuadé qu'il
s'agit là d'un début. Certes le fondamentalisme musulman
est mis en cause plus encore qu'auparavant, mais déjà
se propage l'idée que bien au-delà de celui-ci, c'est
la face sombre de la globalisation qui est en cause : inégalités
grandissantes entre riches et pauvres, affrontement sans aucune
médiation entre cultures de l'échec économique
et cultures de réussite, confrontation entre un sud sans
capacités technologiques et un "hyperwest" ou "hyper-north"
qui en maîtrise toutes les facultés, sentiment que
près de deux milliards d'individus sont abandonnés
à leur sort (épidémies, malnutrition).
Une conception unifiée d'un terrorisme "globalisé"
appelé pour l'occasion "hyperterrorisme" (F. Heisbourg) comme
composante structurelle d'une mondialisation bénéfique
mais dont les aspects "chaotiques" et surtout inégalitaires
ont été longuement sous-estimés, émerge
peu à peu.
La contagion mémétique est devenue planétaire,
considérablement amplifiée par l'existence de réseaux
de type INTERNET, CNN, AL JEHZIRA. Dans son discours sur l'état
de l'Union, le Président Bush réaffirme la nécessité
d'une lutte longue et sans merci, contre les réseaux et contre
les Etats qui les soutiennent en les abritant. Il annonce aussi
des formes encore plus destructrices et "globalisantes" du terrorisme
contre lesquelles il faudra symétriquement réagir
de façon elle aussi "globalisante ".
C'est ainsi que des moyens financiers, sans précédent,
sont demandés au Congrès, programmés sur plusieurs
années pour organiser une défense "en profondeur"
du territoire américain, mais aussi dans l'espace (National
Missile Defence) contre les "rogues states" considérés
comme soutiens financiers ou logistiques des réseaux terroristes
transnationaux.
A ce stade, il faut préparer les citoyens occidentaux à
vivre (cf. Alain Minc - Le Monde, septembre 2001) dans une "société
à l'israélienne", c'est-à-dire très
équipée sécuritairement et moralement prête
à vivre en permanence sur le qui-vive.
La propagation mémétique de l'idée que le
terrorisme est une composante majeure de la vie en société
a atteint son but. Il n'y a pas un secteur de celle-ci qui ne soit
touché : comportements sociaux, évolution de l'état
de droit, budgets, accords internationaux, aménagement des
territoires, évolution géopolitique
Le problème est devenu planétaire. La question aujourd'hui
est de savoir comment maîtriser l'épidémie sans
que le remède soit pire que le mal.
Les "Viruses of the Mind" décrits par Richard Dawkings* sont
déjà parmi nous.