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Le chercheur en IA entre la nécessité de publier
et le devoir de communiquer
par Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
Sous le titre
général d'Intelligence Artificielle (IA) sont regroupées
de nombreuses recherches nécessitant des connaissances étendues
en mathématiques et informatique comme dans les sciences
et techniques avec lesquelles l'IA coopère, par exemple la
biologie, la neurologie, la linguistique. La plupart des laboratoires
et souvent même beaucoup de chercheurs sont spécialisés
dans des domaines spécifiques qui sont à la fois,
pour parler en termes généraux, étroits et
pointus. On ne voit d'ailleurs pas comment il pourrait en être
autrement. La recherche vise à faire progresser un secteur
précis et ne peut s'attaquer à une large gamme de
thèmes. C'est dire qu'en conséquence l'IA dans son
ensemble offre à un observateur souhaitant se représenter
la consistance de la discipline et l'état de l'art dans chaque
branche l'image d'un maquis foisonnant et difficile à interpréter.
Or beaucoup de gens ont aujourd'hui besoin d'un tel décryptage,
non pas par seul amour de la connaissance, mais pour des besoins
professionnels. Prenons le cas des scientifiques, ingénieurs,
médecins, enseignants, philosophes, hommes politiques, journalistes
et citoyens en général voulant connaître les
perspectives de l'IA en France. Leurs études sont loin derrière
eux et ils ne disposent pas de temps pour les reprendre. Ils n'ont
guère de temps non plus pour procéder à des
recherches en bibliothèque. On ne peut leur demander non
plus de prendre contact avec chacun des nombreux laboratoires composant
la communauté IA en France, pour s'informer de ce qu'il fait.
Si un spécialiste en IA accepte de jouer individuellement,
au profit de certains d'entre eux, un rôle de médiateur,
très bien.
Mais si ce n'est pas le cas ?
Ils peuvent s'abonner à des revues scientifiques spécialisées
ou assister à des colloques. Mais ces sources d'une part
sont nombreuses, dispersées et surtout, pour eux, pratiquement
inutilisables. Il s'agit en effet d'articles ou d'exposés
scientifiques dont la finalité n'est pas d'informer le commun
des mortels, mais de favoriser la promotion des chercheurs au sein
des communautés concernées en leur permettant d'exposer
le plus scientifiquement possible leurs travaux et résultats.
Si les comités de lecture ou de sélection (peer review)
acceptent régulièrement leurs textes et si ces textes
sont bien accueillis, les carrières des chercheurs, d'abord
dans l'université, le cas échéant dans le secteur
privé, seront assurées. La publication des articles
obéit à des règles strictes, ne tolérant
pas de fantaisies ni même d'effort de vulgarisation adjacent,
qui serait sans doute considéré comme impertinent
par les lecteurs habituels de ces revues, tous bien informés.
Ce système est indispensable. Il n'est pas question de
proposer de le remplacer par d'autres modes de publication. Toutefois,
on doit noter que, contrairement à ce qui se fait depuis
longtemps à l'étranger, l'utilisation de l'Internet
est encore très rare. Les textes complets sont pratiquement
absents du web, qu'il s'agisse des articles de revues ou des comptes-rendus
de séminaires. Les abstracts et commentaires sont également
rares. Les laboratoires ne disposent encore que très rarement
de sites web explicites et détaillés. Donc il ne faut
pas trop compter sur l'Internet pour éviter d'astreignantes
recherches en bibliothèques.
Existe-t-il d'autres voies que l'édition scientifique pour
faire connaître les perspectives et problèmes de l'IA
? Dans d'autres disciplines, un certain nombre de scientifiques,
généralement chevronnés, mais parfois aussi
jeunes et téméraires, se plaisent à communiquer
sur leur travaux et sur les tenants et aboutissants de leur discipline,
dans les médias, dans des revues de vulgarisation ou dans
des livres. Certains abordent sans hésiter les questions
philosophiques, d'éthique ou de politique. Ils sont parfois
critiqués par leurs pairs, mais en général
ils en tirent un certain renom, qui rejaillit sur leurs collègues
et collaborateurs, et qui bénéficie au pays tout entier.
Or, en matière d'IA, ce n'est pas encore le cas. Sauf quelques
exceptions méritoires, peu de scientifiques français
(contrairement à leurs collègues américains
ou européens) ne s'expriment encore dans la presse et l'édition.
Dans certains cas, les recherches sont prétendues couvertes
par le secret militaire ou industriel. Moins on en parle, mieux
cela vaut. On peut le comprendre Dans d'autres cas, soit par
manque de temps, soit par crainte de s'engager hors des terrains
très spécialisés qui sont les leurs, soit parfois
pour ne pas éveiller de jalousie, ils préfèrent
appliquer ce que dans le monde administratif on appelle le devoir
de réserve.
Comme enfin l'IA n'intéresse guère encore les grandes
institutions, nous n'avons pas de rapports parlementaires, Etats
généraux, colloques nationaux sur la question. Seule
la robotique a eu droit à une journée
de discussion au Sénat à l'automne 2001.
Concluons donc qu'à moins d'entreprendre
de véritables thèses épistémologiques,
écrire sur l'histoire, l'état actuel et les perspective
de l'IA en France, de même que produire des réflexions
sur les lacunes, les difficultés à résoudre,
les enjeux relèvent de l'exploit.
Le résultat de ceci est que l'information de bonne qualité
manquant, tous ceux qui, de plus en plus nombreux, veulent néanmoins
aborder le domaine de l'IA le font à partir d'informations
incomplètes quand ce n'est pas de bruits et rumeurs inexacts,
laissant trop de place à la science-fiction ou aux fantasmes
réducteurs. Tout le monde en souffre, les chercheurs, les
industriels, les représentants de la culture scientifique
française à l'étranger notamment. Les étudiants
ou industriels, notamment, ont tendance à penser que seuls
les pays étrangers, dont les chercheurs sont beaucoup plus
diserts, disposent des ressources nécessaires à la
poursuite de bonnes études ou à l'acquisition de produits
et services.
Il faudrait donc changer cette situation, et que ce changement
vienne d'abord des communautés IA elles-mêmes. Leurs
membres doivent dorénavant considérer que, financés
principalement sur fonds publics ou s'inscrivant dans un effort
national de recherche de compétitivité économique
et culturelle, ils ont un devoir de faire connaître leurs
travaux à l'extérieur, d'une façon compréhensible
et dynamique - ceci en sous-produit ou, dirions nous plutôt,
en supplément de valeur ajoutée à leurs travaux
de recherche proprement dit.
Par quel médias et selon quels procédés
? Nous vous proposons de tenter de répondre à cette
question dans un prochain article.