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31 Janvier 2002

Le chercheur en IA entre la nécessité de publier et le devoir de communiquer
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin

Sous le titre général d'Intelligence Artificielle (IA) sont regroupées de nombreuses recherches nécessitant des connaissances étendues en mathématiques et informatique comme dans les sciences et techniques avec lesquelles l'IA coopère, par exemple la biologie, la neurologie, la linguistique. La plupart des laboratoires et souvent même beaucoup de chercheurs sont spécialisés dans des domaines spécifiques qui sont à la fois, pour parler en termes généraux, étroits et pointus. On ne voit d'ailleurs pas comment il pourrait en être autrement. La recherche vise à faire progresser un secteur précis et ne peut s'attaquer à une large gamme de thèmes. C'est dire qu'en conséquence l'IA dans son ensemble offre à un observateur souhaitant se représenter la consistance de la discipline et l'état de l'art dans chaque branche l'image d'un maquis foisonnant et difficile à interpréter.

Or beaucoup de gens ont aujourd'hui besoin d'un tel décryptage, non pas par seul amour de la connaissance, mais pour des besoins professionnels. Prenons le cas des scientifiques, ingénieurs, médecins, enseignants, philosophes, hommes politiques, journalistes et citoyens en général voulant connaître les perspectives de l'IA en France. Leurs études sont loin derrière eux et ils ne disposent pas de temps pour les reprendre. Ils n'ont guère de temps non plus pour procéder à des recherches en bibliothèque. On ne peut leur demander non plus de prendre contact avec chacun des nombreux laboratoires composant la communauté IA en France, pour s'informer de ce qu'il fait. Si un spécialiste en IA accepte de jouer individuellement, au profit de certains d'entre eux, un rôle de médiateur, très bien.

Mais si ce n'est pas le cas ?

Ils peuvent s'abonner à des revues scientifiques spécialisées ou assister à des colloques. Mais ces sources d'une part sont nombreuses, dispersées et surtout, pour eux, pratiquement inutilisables. Il s'agit en effet d'articles ou d'exposés scientifiques dont la finalité n'est pas d'informer le commun des mortels, mais de favoriser la promotion des chercheurs au sein des communautés concernées en leur permettant d'exposer le plus scientifiquement possible leurs travaux et résultats. Si les comités de lecture ou de sélection (peer review) acceptent régulièrement leurs textes et si ces textes sont bien accueillis, les carrières des chercheurs, d'abord dans l'université, le cas échéant dans le secteur privé, seront assurées. La publication des articles obéit à des règles strictes, ne tolérant pas de fantaisies ni même d'effort de vulgarisation adjacent, qui serait sans doute considéré comme impertinent par les lecteurs habituels de ces revues, tous bien informés.

Ce système est indispensable. Il n'est pas question de proposer de le remplacer par d'autres modes de publication. Toutefois, on doit noter que, contrairement à ce qui se fait depuis longtemps à l'étranger, l'utilisation de l'Internet est encore très rare. Les textes complets sont pratiquement absents du web, qu'il s'agisse des articles de revues ou des comptes-rendus de séminaires. Les abstracts et commentaires sont également rares. Les laboratoires ne disposent encore que très rarement de sites web explicites et détaillés. Donc il ne faut pas trop compter sur l'Internet pour éviter d'astreignantes recherches en bibliothèques.

Existe-t-il d'autres voies que l'édition scientifique pour faire connaître les perspectives et problèmes de l'IA ? Dans d'autres disciplines, un certain nombre de scientifiques, généralement chevronnés, mais parfois aussi jeunes et téméraires, se plaisent à communiquer sur leur travaux et sur les tenants et aboutissants de leur discipline, dans les médias, dans des revues de vulgarisation ou dans des livres. Certains abordent sans hésiter les questions philosophiques, d'éthique ou de politique. Ils sont parfois critiqués par leurs pairs, mais en général ils en tirent un certain renom, qui rejaillit sur leurs collègues et collaborateurs, et qui bénéficie au pays tout entier.

Or, en matière d'IA, ce n'est pas encore le cas. Sauf quelques exceptions méritoires, peu de scientifiques français (contrairement à leurs collègues américains ou européens) ne s'expriment encore dans la presse et l'édition. Dans certains cas, les recherches sont prétendues couvertes par le secret militaire ou industriel. Moins on en parle, mieux cela vaut. On peut le comprendre… Dans d'autres cas, soit par manque de temps, soit par crainte de s'engager hors des terrains très spécialisés qui sont les leurs, soit parfois pour ne pas éveiller de jalousie, ils préfèrent appliquer ce que dans le monde administratif on appelle le devoir de réserve.

Comme enfin l'IA n'intéresse guère encore les grandes institutions, nous n'avons pas de rapports parlementaires, Etats généraux, colloques nationaux sur la question. Seule la robotique a eu droit à une journée de discussion au Sénat à l'automne 2001.

Concluons donc qu'à moins d'entreprendre de véritables thèses épistémologiques, écrire sur l'histoire, l'état actuel et les perspective de l'IA en France, de même que produire des réflexions sur les lacunes, les difficultés à résoudre, les enjeux relèvent de l'exploit.

Le résultat de ceci est que l'information de bonne qualité manquant, tous ceux qui, de plus en plus nombreux, veulent néanmoins aborder le domaine de l'IA le font à partir d'informations incomplètes quand ce n'est pas de bruits et rumeurs inexacts, laissant trop de place à la science-fiction ou aux fantasmes réducteurs. Tout le monde en souffre, les chercheurs, les industriels, les représentants de la culture scientifique française à l'étranger notamment. Les étudiants ou industriels, notamment, ont tendance à penser que seuls les pays étrangers, dont les chercheurs sont beaucoup plus diserts, disposent des ressources nécessaires à la poursuite de bonnes études ou à l'acquisition de produits et services.

Il faudrait donc changer cette situation, et que ce changement vienne d'abord des communautés IA elles-mêmes. Leurs membres doivent dorénavant considérer que, financés principalement sur fonds publics ou s'inscrivant dans un effort national de recherche de compétitivité économique et culturelle, ils ont un devoir de faire connaître leurs travaux à l'extérieur, d'une façon compréhensible et dynamique - ceci en sous-produit ou, dirions nous plutôt, en supplément de valeur ajoutée à leurs travaux de recherche proprement dit.

Par quel médias et selon quels procédés ? Nous vous proposons de tenter de répondre à cette question dans un prochain article.

© Automates Intelligents 2002

 

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