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La descendance
de Pierre Bourdieu
par Jean-Paul Baquiast
Pierre Bourdieu est né le 1er août 1930. Il
a fait ses études à Paris puis à l'Ecole
Normale Supérieure et obtint l'agrégation
de philosophie. Il enseigna à partir de 1955 aux
facultés d'Alger, de Paris et de Lille. En 1964,
il fut nommé directeur d'études à l'Ecole
Pratique des Hautes Etudes, pépinière d'esprits
originaux.
De 1968 à 1988, il a dirigé le Centre de sociologie
de l'éducation et de la culture, qu'il a créé
et qui fut reconnu laboratoire associé du CNRS. Depuis
1981, il était titulaire de la chaire de sociologie
au Collège de France.
Son oeuvre scientifique, littéraire et militante
est trop riche pour que nous la résumions ici. Ajoutons
seulement qu'il s'agissait d'un homme chaleureux, séduisant,
généreux, bien qu'un peu victime vers la fin
de sa vie d'un culte de la personnalité assez français,
dont il eut du mal à se protéger.
La mort de Pierre Bourdieu, à un âge où il aurait pu
initialiser encore de nombreuses subversions aux différents ordres
établis, ne peut que nous affecter. Mais l'estime et l'admiration
que lon peut avoir pour le militant un peu brouillon des causes de
la gauche de la gauche, militant quil fut dans les dernières
années de sa vie, ne doit pas empêcher de nous interroger sur
lintérêt que peut avoir encore aujourdhui son
uvre scientifique. Plus exactement, il faut se demander quels
prolongements, quels développements pourra dorénavant avoir
cette uvre, dans le grand renouvellement des paradigmes disciplinaires
apporté aujourdhui, pensons-nous, par lémergence
de ce que lon pourrait appeler le darwinisme évolutionnaire
tous azimuts. En dautres termes, quel pourra être la descendance
de Pierre Bourdieu confronté au grand branle-bas des approches
systémiques généralisées, allant de la
génétique à la vie artificielle.
La violence symbolique
Luvre scientifique de Pierre Bourdieu, comme le rappellent les
nombreux articles qui en font aujourdhui le bilan, fut foisonnante,
voire difficile à définir précisément. Disons,
en simplifiant beaucoup, quil a illustré et tenté de
rendre plus scientifique la vieille démarche dinspiration marxiste
visant à expliquer les superstructures par les infrastructures. Là
où vers les années 1950, la critique de gauche y compris à
lEcole Normale Supérieure française, affirmait «tu
penses ainsi parce que tu es un petit bourgeois», il a voulu donner
des illustrations inspirées détudes sociologiques plus
approfondies. «Si je pense ainsi, si jagis ainsi, cest parce
que je suis membre dune catégorie sociale dominante dans sa
sphère : les élites, les mandarins, les hommes (au regard des
femmes), les hauts fonctionnaires, etc. Je nai donc pas de titres
particuliers à prétendre ériger ce que je pense ou ce
que je fais en règles devant simposer aux autres. Cependant,
du fait que je suis dominant, je défini un champ de domination, je
produis dinnombrables symboles que jincite les dominés
à intérioriser, jusqu'à y perdre la conscience même
de leur domination». En appui de ces affirmations, Bourdieu a cherché
par des analyses généralement pertinentes, a montrer comment
naissait et sexerçait la violence matérielle et symbolique
des dominants.
Ceci dit, de telles analyses nont surpris par leur audace que les
intellectuels sans grande culture historique. Répétons-le,
pour qui a pratiqué les écrits et discours de la gauche occidentale
depuis la fin du 19e siècle, tout ceci avait déjà
été affirmé, parfois avec autant de talent, dans des
contextes sociaux et politiques il est vrai un peu différents. Ainsi
«La domination masculine» de 1998 napporte guère plus
que ne lavait fait «Le deuxième sexe» de Simone de
Beauvoir plus de quarante ans auparavant, ou même les écrits
de Rosa Luxembourg dans lAllemagne daprès la première
guerre mondiale. Pierre Bourdieu, il est vrai, lavait reconnu, mais
il justifiait son livre par le fait que, depuis Simone de Beauvoir, les choses
navaient guère changé, sinon dans les apparences, et
que sa dénonciation restait nécessaire.
La démarche scientifique
Pierre Bourdieu a donc conduit, avec grosso modo les méthodes classiques
de lanalyse sociologique, un large effort de démystification
visant toute une série dinstitutions et de symboles sociaux.
Il ny a plus guère aujourdhui que les sympathisants du
Medef à ne pas lui reconnaître ce mérite. Sagissait-il
dune démarche scientifique pour autant ? Oui, dans la mesure
où les analyses, les propositions ainsi faites ont été
livrées par leur auteur à la critique, laquelle peut toujours
les discuter, les contredire (les falsifier) ou au contraire les reprendre
et les développer. Il ne sagissait pas certes pas dune
science qui aurait prétendu décrire un univers en soi, ambition
à laquelle même les sciences dites dures ont renoncé
depuis longtemps. Mais il ny a là rien que de normal. On peut
supposer que Bourdieu, échappant à la violence symbolique
exercée par ses thuriféraires, qui lauraient bien
divinisé, ne perdait pas de vue le fait que, même scientifique,
il était «situé» quelque part, de sorte que son
uvre pouvait relever des mêmes démarches danalyse
critique quil employait à légard dautres
productions sociales.
Toute scientifique dans son esprit quelle soit, la démarche
de Bourdieu, aujourdhui, nous apparaît dramatiquement
incomplète. Les lecteurs de notre Revue ont depuis le début
de celle-ci, pris avec nous lhabitude de jeter sur toute discipline,
quelle quelle soit, un regard aussi interdisciplinaire ou
transdisciplinaire que possible. Nous navons rien inventé, puisque
cest précisément, non seulement ce que font depuis longtemps
les scientifiques dans dautres pays, mais ce quessaye depuis
quelques mois de promouvoir notre digne ministère de la recherche,
par les actions concertés en matière de Cognition. Sesquisse
ainsi, non sans difficultés, une sociologie cognitive, une philosophie
cognitive, que suivront peut-être un jour des sciences politiques
cognitives.
Pour une modélisation
intégratrice
Nous allons plus loin ici, en pensant quil ne faut pas se limiter à
la cognition, mais introduire tout ce que les différentes sciences
peuvent aujourdhui apporter pour compléter la description (nous
dirions la modélisation intégratrice) dun comportement
ou dune entité quelconque. Revenons à Pierre Bourdieu.
Je veux bien accepter, sous réserve de mise à jour ou de
précisions complémentaires, lanalyse sociologico-politique
quil nous a fait de la violence exercée par les élites
ou par les «Nouveaux Maîtres du monde» ou tous autres. Mais
je demande quon ne se limite pas à des descriptions ressemblant
beaucoup à des dénonciations imprécatoires. Ces
phénomènes ne pourront pas être compris complètement,
et moins encore combattus, si lanalyse ne remonte pas largement en
amont. A la base de tels phénomènes, on pourra trouver selon
les sciences des déterminants dordre mémétique
, dordre neurologique, dordre psychanalytique ou mieux
neuro-psycho-analitique, dordre éthologique (que se passe-t-il
dans les sociétés animales ou dans des sociétés
humaines plus « primitives), dordre sociobiologique ou même
génétique... De même, lorsquil sagira de
mieux comprendre les phénomènes, ne fut-ce que pour mieux les
modifier, la simulation sur des modèles faisant appel aux algorithmes
génétiques ou aux systèmes multi-agents adaptatifs se
révélera précieuse.
Déterminisme ou volontarisme
Une approche scientifique ainsi étendue devrait permettre de
répondre à lobjection souvent faite à Bourdieu,
selon laquelle il encourageait la passivité des acteurs, en leur montrant
quils étaient pris dans des champs de force qui les
dépassaient. A cette objection généralement faite
dailleurs à toutes les sciences, Bourdieu tentait
déchapper en répondant que décrire la
réalité permettait aux actions volontaristes de ceux cherchant
à la faire évoluer de sexercer avec plus de pertinence.
Soit. Mais décrire incomplètement la réalité
ne produit quune pertinence incomplète. Lagitation sympathique
de Bourdieu contre la mondialisation, aux côtés de José
Bové, ne remplaçait pas une analyse beaucoup plus
détaillée et scientifique de cette même mondialisation.
Face aux systèmes complexes évolutifs, il faut bien un jour
ou lautre adopter des instruments danalyse et daction
eux-mêmes complexes et évolutifs.
On me fera lobjection «prolétarienne» classique. Tout
ce baratin prétendument scientifique auquel je me livre na
quun seul objectif, décourager laction de lacteur
de base, bien incapable de mener les multiples analyses transdiciplinaires
que je prétends nécessaires pour comprendre quelque chose au
monde. Lobjection est sérieuse et mérite dêtre
prise en considération. Ma réponse sera sans doute que les
paradigmes scientifiques modernes devraient aujourdhui être
popularisés par de nouvelles générations de Bourdieu,
travaillant eux-mêmes en réseau car lambition dépasse
les forces dun seul homme, fut-il un agitateur né. Le but sera
que les dominés de toutes sortes puissent adapter leur équipement
mental aux problèmes quils doivent dorénavant affronter.
Sinon, pourquoi ne pas en revenir à Marx et Engels, sinon à
Grachus Baboeuf ?