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Quand l'imagination "traverse"
les parois des cavernes
par Frédéric
Paulus
C'est
une rencontre des plus fécondes qui s'est établie
entre Jean Clottes Conservateur général du patrimoine
à Paris, récemment invité par l'université
de La Réunion et l'ethnologue Sud-africain David Lewis-William
de l'université de Johannesburg.
Le premier est préhistorien et spécialiste international
d'art rupestre de l'époque paléolithique (20 000 ans
environ avant J.C.), le second archéologue et anthropologue
spécialiste des croyances des Buhsmens (ceux qui ont reçu
une bouteille de coca cola sur la tête (*) !).
Ces deux spécialistes recherchent des significations communes
aux dessins et gravures, localisés quelquefois à plusieurs
centaines de mètres sous terre, réalisés par
nos ancêtres dans le contexte particulier des cavernes avec
la tradition de dessins semblables ou analogues de cette peuplade
contemporaine d'Afrique du Sud.
Sur
l'initiative du français, les chercheurs décident
de se rencontrer, de comparer ces deux traditions picturales et
d'échanger leurs réflexions. Le Sud-africain après
avoir étudié depuis de nombreuses années la
mentalité dite «primitive» des Buhsmens, enclins
à la croyance aux esprits comme d'ailleurs la plupart des
traditions populaires africaines, suggère des rapprochements
entre ces croyances et une possible mentalité semblable chez
nos ancêtres du paléolithique en France (et en Europe).
Jean Clottes est plus que réceptif, il adhère à
cette hypothèse. Tous deux cheminent ainsi vers l'explication
d'éventuelles pratiques chamaniques communes entre ces deux
cultures telles qu'elles existent encore actuellement avec différentes
variantes sur l'ensemble du globe. Le chamanisme se définit
comme une mystique, une magie et une religion au sens large du terme.
Ce qui semble relier ces «mondes» aussi éloignés
géographiquement et dans le temps résulterait d'une
dimension universelle qui abolirait le temps et les frontières
dites «ethniques» dans notre façon d'approcher
le psychisme (ou la vie mentale) de l'être humain. S'il y
a des «structure» ne faudrait-il pas les rechercher dans
notre façon d'utiliser notre cerveau ?
Les caractéristiques
premières entre ces deux mondes» ancien et actuel seraient
le principe de la croyance à des «esprits» et la
présence d'un chaman. Celui-ci est à la fois prêtre,
magicien, médecin et mystique, et, surtout, c'est un spécialiste
de la transe. Sortant des «chemins battus», les deux chercheurs
ne se doutaient pas du déluge de critiques qu'ils allaient
soulever dans le milieu des chercheurs. Leur velléité
de désirer interpréter des dessins vieux de 20000
ans devenait une véritable transgression avec leurs pairs,
les grands patrons des différentes spécialités
impliquées qui professaient une grande prudence et que l'interprétation
n'était pas envisageable. Il est vrai que la démarche
de J. Clottes et D. Lewis-William décloisonne des disciplines
(apparemment bien disciplinées). Plusieurs spécialités
peuvent être impliquées dans l'étude des cultures
traditionnelles et l'art ancien pictural des cavernes : l'ethnologie,
l'archéologie, la préhistoire paléolithique,
l'anthropologie religieuse, la psychologie. Chaque défenseur
de ces spécialités peut en effet vouloir «protéger»
son «territoire». Nous rajouterons la neurobiologie car
les deux chercheurs exploitent aussi de récentes découvertes
issues de l'exploration du cerveau. Par exemple, le phénomène
d'hallucination qui consiste à créer soi-même
des images et à en projeter un sens (ou des sens !) associées
à ses états mentaux également projetés
au travers d'elles est de nos jours mieux connu. Phénomène
que devaient exploiter nos ancêtres par tâtonnement
(empiriquement). Ils recevaient (en retour ?) la force et le pouvoir
des esprits qu'ils leur attribuaient.
En «bravant»
un interdit intériorisé chez bon nombre de scientifiques,
en effet se mettre à la place de quelqu'un pour ressentir
ce qu'il pourrait lui-même ressentir commence à être
marginalement admis, je souhaite maintenant vous impliquer, cher
lecteur, pour vous inciter à rencontrer la sensibilité
de nos ancêtres «hommes des cavernes» et celle des
Buhsmens. Il faut dire que les premiers habitaient sous des tentes
et que la descente inhabituelle dans des grottes (éclairées
avec des torches imbibées d'huile) s'apparentait à
un rituel. Les spéléologues savent qu'un état
mental survient lorsqu'ils bravent l'obscurité. Il n'est
pas abusif de dire que dans un tel contexte nous nous sentirions
isolés, une déprivation sensorielle devrait nous saisir,
ainsi que le froid. Nous devrions ne plus être dans notre
état habituel, perturbé au point de modifier nos points
de repères existentiels et de provoquer une transe. Une oppression
nous envahit causant des troubles neurophysiologiques, palpitations,
sueurs, une réminiscence éventuelle de la peur du
noir...
J'espère
maintenant que vous repérerez des éléments
plausibles dans ce qui suit : lorsqu'il y a croyance aux esprits
(ce qui peut ne pas être votre cas), la personne serait prédisposée
à croire à l'effet bénéfique et puissant
des esprits (lorsqu'ils sont positifs), elle ressentirait des facultés
perceptives décuplées réellement ou imaginairement
accrues. Elle appréhenderait les modifications ressenties
comme liées à leur pouvoir et elle en rechercherait
leur puissance. A partir de ce moment la personne «sait»
qu'elle a été «appelée par les dieux».
Le monde va alors progressivement prendre deux significations. Elle
se prépare à quitter le monde profane habituel pour
entrer dans un nouveau monde spirituel. Elle devient sensible à
certains signes, elle voit la nature, les animaux, ses proches d'une
nouvelle manière. Ses rêves peuvent devenir une source
d'information, mais aussi la branche de l'arbre qui se casse, l'oiseau
qui crie au-dessus d'elle. Elle interprète les événements
avec un nouveau cadre. Elle ressent également une force,
se sentant bénéfiquement possédée par
des «esprits».
Ce gain de
force n'est pas subjectif, mais au contraire bien réel. C'est
pourquoi la croyance aux esprits (bénéfiques) serait
sans cesse ravivée lors de ces états de transe. Comment
expliquer ce pouvoir de la transe ? Il faut savoir que la psychanalyse
et autres thérapies ou encore la technique d'hypnose n'existaient
pas encore et que nos ancêtres auraient fort bien découvert
des techniques par tâtonnements successifs pour créer
ces modifications d'états de conscience. Ces «états»,
actuellement appelés : E.M.C, états modifiés
de la conscience commencent à être étudiés
rationnellement et les pratiques des chamanes, bien qu'elles choquent
nos cultures qui ont évacué l'imaginaire et les pouvoirs
du corps (pour résumer), reposeraient sur des éléments
vérifiables et pertinents ! Apportons quelques arguments.
La conscience est certes notre fierté, mais on pourrait accepter
l'idée qu'elle peut aussi figer nos perceptions. En créole
n'utilise-t-on pas l'expression : «les yeux sont bêtes»
? Avec l'hypothèse d'un inconscient «réservoir
de potentialités intelligentes», on peut suggérer
que ces pratiques chamaniques poursuivent l'objectif de déstabiliser
les représentations figeantes de la conscience pour faire
émerger de nouvelles idées, de nouvelles perceptions
de soi unifié, de nouvelles façons d'être en
activant l'inconscient et devenir. l'allié des Dieux et leurs
esprits.
Lorsque nous
nous plongeons dans le dernier ouvrage de ces deux chercheurs «Les
chamanes de la préhistoire» (2001) et que nous prenons
connaissance des arguments et critiques des détracteurs de
ces deux «frondeurs» nous pourrions adhérer à
cette idée qu'un spécialiste peut effectivement en
toute inconscience s'enfermer (à son insu) dans son cerveau
conscient et si, de surcroît, il défend son territoire,
il ne nous reste plus qu'à espérer qu'un éclair
de lucidité traverse les rêves de ces chercheurs sectaires
!
Ne dit-on pas «la nuit porte conseil !» ?
(*) Allusion
au film « Les dieux sont tombés sur la tête ».
Bibliographie
:
Clottes. J, et Lewis-Williams, Les chamanes de la préhistoire,
textes intégral, polémiques et réponses, Ed
La maison des roches, 2001. Texte initial
Les chamanes de la préhistoire, Transe et magie dans les
grottes ornées, Ed Seuil, 1996 (Très bel ouvrage d'illustration
de l'art préhistorique).
Le Scanff. C, La conscience modifiée, Payot, 1995.
Lapassade.G, La transe, Puf, "Que sais-je", 1990.
Paulus. F, Individuation, enation (sous-titre "Emergences et régulations
bio-psycho-sociologiques du psychisme", Presses Universitaire du
Septentrion, 2000. (qui aborde une nouveau regard sur les rêves,
les délires et la dissociation et ses effets bénéfiques).
Vala. J-P, Les états étranges de la conscience, Puf,
1992.