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La violence humaine, imitation ou mèmes? :
critique d'un point de vue "girardien"
par Simon DeKeukelaere
L'article
qui suit propose une critique de la théorie mémétique
de Richard Dawkins, du point de vue de la théorie mimétique
de René Girard. Deux thèmes sont étudiés:
la violence et la naissance de la culture humaine.
Pour Girard la culture est la solution (violente) auto-générée
par la contagion violente. Au début cette culture ne fait
qu'un avec le sacré et celui-ci avec la violence humaine
expulsée.
La mémétique ne répond pas à
la question fondamentale: "Qu'est ce que la culture humaine?" et,
comme l'a dit Matthew Taylor : "at worst it might seem that memeticians
do not really seek to explain culture, but rather to explain it
away, perhaps even to formally exclude it"(1).
On sent le danger: un Girardien dira non seulement que la mémétique
n'explique pas ces choses fondamentales, mais qu'elle est elle même,
bien que très sophistiquée et abâtardie, tributaire
du sacré. Autrement dit, une fois de plus, un coupable est
trouvé pour expliquer ma violence, un coupable qui me transcende:
le mème! C'est ce que je vais essayer de montrer ici en parlant
de la rivalité mimétique.
La rivalité mimétique, denrée
de base dont se nourrit la vraie inspiration théâtrale
et romanesque, est un phénomène - on ne peut plus
- courant et déplorablement banal. Mettez deux bambins dans
une pièce pleine de jouets identiques, sans surveillance
adulte, et observez-les. Il ne faudra pas attendre longtemps pour
voir la rivalité mimétique à l'uvre:
les deux petits vont très probablement commencer à
ressentir un désir pour le même jouet. Ce désir
trop partagé pour un objet impartageable va transformer l'Autre
en un obstacle incontournable sur le chemin de l'assouvissement
du désir "personnel". Les gamins vont se disputer
et bientôt même oublier le jouet qui paraît être
la cause de la mésentente.
Tout dans ce désir est imitation, même
l'intensité du désir dépendra de celui d'autrui.
Toutefois pour chaque enfant une chose sera claire et c'est que
la faute réside chez l'Autre: (en pleurant) "c'est lui qui
a commencé ".
Cette rivalité mimétique existe aussi
chez les adultes, nous avons appris à éviter ses effets
trop voyants, mais elle ne règne pas moins (même dans
les milieux universitaires); il suffit, pour nous en convaincre
de jeter un regard autour de nous.
Très curieusement, ce type de rivalité est
absent du paysage conceptuel des penseurs abstraits, y compris
les psychanalystes et même les polémologues, ces
spécialistes de la guerre et des conflits. De même,
tous les théoriciens de l'imitation, de Platon à
Aristote jusqu'à Gabriel Tarde, ainsi que tous les expérimentateurs
modernes du comportement imitatif sont passés à
côté du paradoxe transparent et fondamental de la
mimesis conflictuelle.
Les spécialistes inventent toutes sortes de théories
sur la nature et l'origine de la discorde humaine. Il leur faut
toujours un coupable. Si ce coupable n'est pas un être humain,
alors ce doit être une idée ou peut-être une
substance chimique, c'est-à-dire quelque chose de totalement
étranger à ce que nous croyons être nous-mêmes
dans l'exercice de notre raison. Ils interrogent nos hormones,
nos gènes; invoquent Mars, Oedipe et l'inconscient; ils
dénoncent le rôle répressif joué par
les familles et diverses autres institutions sociales.
Jamais ils ne font référence à l'essentiel.
Cette rivalité est le scandale des relations humaines,
scandale que nous cherchons presque tous à éluder
tant il heurte notre conception optimiste de ces rapports. [René
Girard - Shakespeare. Les feux de l'envie. Paris: Grasset, 1990]
Toujours dans la perspective de René Girard,
nous pouvons classer la mémétique sous les théories
'classiques', bien qu'elle se révèle très supérieure
à toutes les autres (sociologiques et philosophiques). Elle
tient enfin réellement compte de l'imitation et de la contagion
dans ces phénomènes. Cependant nombreuses questions
demeurent: où se trouvent les mèmes?, comment passent-ils
d'un cerveau à l'autre, d'une télévision à
un cerveau, qu'est ce qui n'est pas un mème?,...
Richard Dawkins dit que les mèmes sont des idées,
"les fragments de néant qui vont d'esprit en esprit...".
En disant ceci je trouve cet homme de science très poétique
et ne peut me garder de penser à un autre poète: Shakespeare
et plus particulièrement au fameux discours de Thésée
dans le Songe d'une Nuit d'Eté à l'acte cinq. "And as imagination bodies forth
The form of things unknown, the poet's pen
Turns them to shapes, and gives to airy nothing
A local habitation and a name."
Est-ce que donner le nom 'mème' à une
idée satisfait notre soif de compréhension? La mémétique
ajoute quelque chose: les mèmes se répliquent de façon
égoïste. "A meme is selfish". Et les hommes?
La mémétique rend bien compte de la contagion médiatique.
Et les emballement mimétiques?
René Girard (RG) dira qu'on ne veut, une fois
de plus, pas voir le problème en face.
Les 'méméticiens' écrivent que
les mèmes s'imitent; pourquoi ne pas se rendre à l'évidence
et dire tout simplement que les hommes s'imitent. Pas les 'airy
nothings', les idées 'out there', mais nous, nous nous imitons!
Il ajoutera qu'avec la mémétique nous sommes très
près de la vérité. Il suffit de ne pas rejeter
l'imitation égoïste sur des entités extérieures
à nous-mêmes, mais d'avouer sincèrement que
ce sommes nous qui nous imitons égoïstement.
Le passage de la 'nature'
à la 'culture'
Qui sait si la théorie de Girard ne bat pas
la mémétique dans son propre camp: le passage de l'animal
à l'homme et sa culture. Au préalable il nous faut
balayer quelques-unes des nombreuses interprétations inexactes
de la théorie mimétique. Penser que RG gonfle quelques
thèmes mineurs jusqu'à exclure tout le reste est une
erreur. L'aventure intellectuelle de RG a commencé par une
découverte: le désir humain n'est pas spontané,
c'est une imitation.
Paradoxalement nous nous arrangeons tous à ne
pas voir cela. Tous, à l'exception de quelques grands romanciers.
'Mensonge Romantique et Vérité Romanesque' est son
premier livre (par lequel il faut impérativement commencer
si nous voulons comprendre RG). Il ne gonfle pas, mais il corrige;
il démasque le 'mensonge romantique' et révèle
la 'vérité romanesque' comme diraient les girardiens.
Nous ne pouvons donc pas dire qu'il présente le mimétisme
comme véritable moteur de toute évolution. Le mimétisme
n'est même pas le moteur de l'évolution, elle en est
surtout une conséquence, je veux dire: conséquence
de l'agrandissement du cerveau. Là où la théorie
mimétique comble véritablement une lacune c'est le
passage de la 'nature' à la 'culture'; l'entrée en
scène de l'homo religiosus.
Dans son dernier livre "Celui par qui le scandale arrive;
octobre 2001"(2), il revient
sur ce thème. Car dit ce darwinien "ce qu'il faudrait discuter
et qui ne l'a jamais été, c'est la capacité
de la théorie mimétique à rendre compte du
processus d'hominisation en termes de sélection naturelle."
Il poursuit: "nous ne pouvons pas penser le mécanisme de
la violence collective dans la temporalité historique. Ce
serait absurde. À partir du moment où les réseaux
de dominance disparaissent, les sociétés fondées
sur les réseaux de dominance disparaissent, ou passent au
sacré. Seul le sacré peut les sauver parce qu'il peut
créer les interdits, des rituels qui évacuent la violence.
Il faut penser le religieux archaïque non pas en termes de
liberté et de morale, mais dans ceux d'un mécanisme
de sélection naturelle. Mon livre 'La violence et le Sacré'
n'est pas suffisamment situé dans un contexte d'évolution
qui présuppose des centaines de milliers d'années,
c'est-à-dire un temps absolument inconcevable pour l'homme.
Le mécanisme du bouc émissaire peut se penser comme
une source de bonnes mutations biologiques et culturelles."
L'intensification du mimétisme, l'accroissement
du cerveau font éclater les réseaux de dominance.
Un accroissement de violence se produit, qui menace l'espèce.
Et la violence expulse la violence, car elle entraîne les
mécanismes victimaires et le sacré. Le tous contre
tous violent se transforme automatiquement (mimétiquement)
en un tous contre un. C'est un point difficile dans la théorie
de RG et il faut le préciser. Plus les rivalités s'exaspèrent,
plus les rivaux tendent à oublier les objets qui en principe
la causent, plus ils sont fascinés les uns par les autres.
S'il n'y a plus d'objet, il n'y a plus de mimésis d'appropriation;
il n'y a plus d'autre terrain d'application possible pour la mimésis
que les antagonistes eux-mêmes. Ce qui va se produire, alors,
au sein de la crise, ce sont des substitutions mimétiques
d'antagonistes. Etant donné que la puissance d'attraction
mimétique se multiplie avec le nombre des polarisés,
le moment va forcément arriver où la communauté
tout entière se trouvera rassemblée contre un individu
unique.
Dans l'enfer du même et du symétrique
surgit in extremis la Différence. Toute la violence et la
peur sont projetés sur l'unique fauteur de troubles et il
sera lynché collectivement. Au moment ou cela paraît
le moins probable, le bruit et la fureur se sont - en un coup -
dissipés. Les hommes ne comprennent pas et se tournent vers
la victime qui leur a apporté la paix après sa mort.
Il ne peut s'agir d'un homme... Le sacré et son premier dieu
sont nés.
Pourquoi a-t-on retrouvé la pratique du sacrifice
(d'abord humain, puis animal) dans chaque culture humaine sur notre
planète? L'homme qui n'est pas aussi spontané que
l'on pense doit avoir modelé cela sur un événement
très fort et bénéfique: le meurtre fondateur
le lui fournit.
Le rite et le sacrifice sont d'abord l'imitation d'une
crise initiale et de sa résolution, nous apprend Girard.
L'invention du sacré
Girard ne se détourne pas du problème
intellectuel fondamental que constitue le sacré. Dans son
livre 'La Violence et le Sacré', je l'avoue, son approche
me paraît très supérieure aux autres, même
aux approches scientifiques. Récemment j'ai lu l'article
sur la croyance en dieu dans 'Science et Vie'. J'ai été
très déçu par cet article, non seulement par
le fait qu'il n'avait quasiment rien à nous apprendre, mais
de plus parce qu'il se perdait dans l'erreur typique (que commet
- à mon avis - aussi la mémétique appliquée
ici) à se sujet: l'anachronisme. L'article projette notre
individualisme contemporain sur le religieux archaïque. Pour
l'homme religieux d'il y à 10.000 ans, la religion n'est
pas une question personnelle liée à la croyance, mais
collective liée à l'action, il lui faut perpétuer
les rites et les sacrifices et respecter les interdits sinon il
risque la vengeance divine ou l'écroulement du monde et de
l'ordre. Le sacré, c'est le premier fondement social et non
une idée qui naquit dans un cerveau isolé, débordant
de fantaisie.
L'interprétation de la mythologie repose sur
la même erreur d'une lecture individualiste. Le mythe d'Oedipe
relate l'expulsion bénéfique d'un boiteux qui a causé
la peste par ses horribles méfaits. Aujourd'hui on s'obstine
à y voir l'histoire d'un désir pervers enfoui dans
les plus profondes profondeurs du Moi. C'est absurde!
Après la parution de 'la Violence et le Sacré'
G.-H. De Radkowski a écrit dans Le Monde : "L'année
1972 devrait être marquée d'une croix blanche dans
les annales des sciences de l'homme: 'La Violence et le Sacré'
de RG est non seulement un très grand livre, mais de plus
un livre unique. Unique, car il nous donne enfin la 'première
théorie' réellement athée du religieux et du
sacré."
Il a raison, mais il faut dire que Girard n'avait pas encore écrit
que "le message évangélique est anti-sacrificiel"
et même ce virus 'anti-religieux' dans un emballage religieux
qui abolit progressivement la fausse transcendance, la causalité
magique...
Cela l'a rendu du coup connu et rejeté par ses
pairs.
Frans de Waal et les primates
" We admit that we are like apes but we seldom realise
that we are apes " Richard Dawkins
La théorie mimétique a peut-être
aussi ceci de supérieur à la théorie mémétique:
elle s'enracine dans l'éthologie. Je vais essayer de montrer
ceci à l'aide d'un exemple concret.
Frans de Waal, éminent primatologue, a écrit
le livre 'peacemaking among primats'. Il y parle de la résolution
des conflits qui sont surtout liés à la sexualité,
la nourriture et la conquête d'une position dominante dans
la hiérarchie sociale. Ce livre nous offre des descriptions
admirables de la rivalité mimétique chez les singes,
à l'insu de l'auteur, je pense, faute de connaître
ce concept.
Selon Girard le mimétisme d'appropriation se
greffe d'abord sur les instincts et les dérègle. Chez
les êtres humains la capacité d'imitation a encore
augmenté; ce qui implique que nous pouvons désirer
des choses qui ne nous procurent plus aucun bénéfice
réel et qui peuvent même nuire à notre 'bien-être
biologique'.
Chez les bonobos on peut donner un exemple concernant
les tensions aux moments des repas. " Des tensions concernant la
nourriture plutôt qu'à la nourriture elle-même
" écrit Frans De Waal. Il décrit l'affaire: " Initialement,
c'est l'individu le plus dominant du groupe qui réclame la
nourriture, les autres s'assemblent autour de lui pour obtenir leur
part. Ils rapprochent leur visage de celui du dominant, suivant
de près la consommation de chaque feuille. Ils peuvent tellement
s'absorber dans ce spectacle qu'ils finissent par imiter les mouvements
de mastication du dominant. (...) Les subordonnés expriment
aussi leur désir en émettant des geignements assourdis
et en faisant la moue. Ce signal pitoyable est particulièrement
utilisé lorsque les dominants refusent de lâcher une
feuille que l'un des quémandeurs a envieusement touchée
ou reniflée. "(3)
Que se passerait-il sans réseaux de dominance
?
Dans le même livre il cite Goodall qui relate
la confrontation entre des adultes mâles (chimpanzés)
agités et une femelle étrangère près
de la périphérie de l'endroit où vivaient les
mâles. "La femelle répondit à la menace en émettant
des bruits de soumission et en tendant la main pour effleurer l'un
des mâles. Mais le mâle ne voulait pas de contact. "Ce
qui suit est étonnant:" il s'écarta instantanément,
ramassa une poignée de feuilles et frotta vigoureusement
sa fourrure là où elle l'avait touché. Ensuite,
la femelle fut encerclée et attaquée; son enfant fut
saisi et tué."
La femelle n'avait pas de maladie contagieuse et le
mâle n'était sûrement pas docteur en médecine.
Il devrait donc exister chez les chimpanzés (en temps de
crise du moins) une conscience de cette contagion néfaste
que va incarner le 'coupable' qui est le plus souvent un étranger,
faible, femme, enfant... La contagion, c'est très important
pour la mémétique, mais je pense que seule la théorie
mimétique rend ces phénomènes étranges
plus clairs.
Notes (1) "From memetics
to mimetics: Richard Dawkins, René Girard and Media-related
Pathologies", par le professeur Mathew Taylor qui enseigne au Japon.
Cette petite étude qui comble une lacune dans la littérature
abondante sur la mémétique mérite notre attention.
http://www.sla.perdue.edu/academic/idis/jewish-studies/cov&r/papers/taylor.pdf
(2) René Girard, "Celui par qui le scandale arrive", édité
chez Desclée de Brouwer.
Voir aussi "Mensonge Romantique et Vérité Romanesque"
et "La violence et le sacré" tous les deux édités
(et réédités) chez Grasset.
(3) "Peacemaking among Primates", Frans De Waal ; Flammarion pour
la traduction française (titre: "De la réconciliation
chez les primates")