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Contraintes de la connaissance dans les sciences
sociales
par Jean-Paul
Baquiast
Dans
les livres du physicien théorique Lee Smolin (voir
note de lecture), l'auteur évoque quelques unes des contraintes
qui, selon lui, s'imposeront à l'observateur quand il s'agira
d'observer l'univers à l'échelle de la future gravité
quantique. Ces contraintes ressemblent beaucoup - mais ne se limitent
pas - à celles connues depuis longtemps par les physiciens
quantiques. Nous avons eu l'idée que de telles contraintes
pourraient aussi se retrouver dans les sciences de l'univers macroscopiques,
et notamment dans les sciences sociales. Elle n'est pas nouvelle
puisqu'il y est de notoriété qu'une observation modifie
l'observé, qu'un discours transforme celui qui l'émet
ou celui sur qui il porte. Mais il nous semble que l'on pourrait
faire une application systématique plus systématique
encore des principes évoqués par Lee Smolin, lorsqu'il
s'agit de modéliser le monde de la vie quotidienne qui nous
entoure. Nous évoquons ici le cas des sciences dites sociales,
pour donner une référence facile à comprendre.
Mais en fait ce serait plus généralement la façon
dont nous pouvons, par la théorie ou la pratique, notamment
en politique, considérer ce sur quoi nous agissons, et nous
même en tant qu'acteur, qui nous paraît pouvoir bénéficier
de ces comparaisons sans doute peu rigoureuses mais pouvant, comme
on dit, donner utilement à réfléchir. Notamment
si nous utilisons des systèmes informatiques et des réseaux
pour nous aider à représenter le monde. Nous reprenons
dans cet article, en les approfondissant, beaucoup des paragraphes
présentés dans notre fiche de lecture consacrée
à Lee Smolin.
Le lecteur lisant les deux nous en excusera.
On
ajoutera une mise en garde indispensable, de façon à
ne pas tomber dans la catégorie des relativistes post-modernes
et plus généralement des naïfs et ignorants dénoncés
par Alan Sokal et Jean Bricmont (Impostures intellectuelles, Odile
Jacob, 1997). Lorsque nous disons ici que les sciences humaines,
et plus généralement les sciences autres que la physique
théorique, pourraient s'inspirer des approches de cette dernière,
il ne s'agit pas d'utiliser les outils et modèles de la physique
pour la compréhension du monde quotidien. Il s'agit seulement
d'évoquer des paradigmes ou approches philosophiques pouvant
conduire dans les autres sciences à renouveler les outils
et les modèles spécifiques à ces sciences.
Ceci, tout le monde est en droit de le faire, puisque aucun scientifique
réaliste pur et dur ne pourrait nier le rôle de la
vision, de l'imagination, dans le développement des sciences.
Voir aussi sur ce sujet notre recension du livre de Bruno
Latour, Politiques de la nature, dans ce numéro).
Est-il
besoin de rappeler que la gravitation quantique, comme sa
grande sur la mécanique quantique, doit tenir
compte des limites qui s'imposent à elle dans la description
du réel, compte tenu de la nature particulière
des objets qu'elle manipule. L'homme, comme d'ailleurs l'animal,
a été doté par l'évolution de
fonctions sensorielles et cérébrales lui permettant
de se représenter l'univers en termes objectifs, interprétables
par le sens commun. Comme ces représentations lui permettent
de survivre au mieux dans le monde, il en déduit qu'elles
correspondent à un réel indépendant de
lui et de l'observation qu'il en fait. La science macroscopique,
lorsqu'elle a pris l'habitude de décrire le monde en
termes abstraits, y compris mathématiques, ne nous
a pas obligé à considérer que les modèles
scientifiques ne correspondaient pas à un réel
bien concret. Ainsi l'orbite d'un astre, même si elle
n'est pas visible, est suffisamment réelle pour qu'avec
les coordonnées convenables, on puisse à tout
moment retrouver cet astre sur son orbite. En ce sens on peut
dire que la science est du sens commun transformé ou
sens commun critique.
Pourtant, dans la physique classique, l'opinion acceptait
comme correspondant à un réel objectif des concepts
"inimaginable", par exemple l'infini de l'espace et du temps
de la physique Newtonienne. Ceci voulait dire que les gens
se voyaient en imagination cheminant à l'infini dans
l'espace, sans s'étonner outre mesure. Il est vrai
que cela cadrait très bien avec l'idée que la
religion avait habitué les gens à se faire de
Dieu.
L'arrivée de la relativité einsteinienne, réputée
contre-intuitive, ne l'était guère moins que
la cosmologie newtonienne. On a très vite pris l'habitude
de se représenter l'espace-temps comme courbe et fermé,
image correspondant à celle bien connue du ballon.
De même, on peut (en se forçant un peu) considérer
l'univers à son origine, tout de suite après
le big bang, ou les trous noirs tels qu'ils sont décrits
aujourd'hui, comme correspondant à des réalités
bien palpables. Nous nous imaginons, par exemple, désintégrés
dans un trou noir, à supposer que notre astronef s'en
soit approché de trop près. Il a fallu par contre
admettre que des parties entières du réel pouvaient
être à jamais inobservables par un observateur
donné : tout ce qui se situe en dehors du cône
de lumière de celui-ci. La science classique admettait
que des éléments du réel soient inobservables,
mais ceci n'était pas lié à une géométrie
particulière du réel, et pouvait n'être
que temporaire, en attendant de meilleurs instruments. Ainsi,
aujourd'hui encore, on ne peut que difficilement observer
le fonds des mers.
Avec la mécanique quantique, il a fallu admettre par
contre que les entités que l'on y observe, par exemple
les particules, ne correspondent absolument pas à des
objets matériels. Par définition, ces entités,
à supposer qu'elles existent, ne sont pas visibles.
Ce que l'on connaît d'elles, c'est seulement une certaine
probabilité d'observer certaines de leurs manifestations
à l'exclusion de certains autres, dans des conditions
d'expérimentation bien précises. Nul n'est pour
le moment en état d'affirmer que derrière les
observations faites, il y a une réalité en soi,
indépendante de l'observateur. Comme cependant ces
observations se répètent avec une régularité
remarquable, et permettent une excellente prédiction
des phénomènes physiques macroscopiques, on
peut admettre que le monde sous jacent n'est pas aléatoire,
mais réel. On dira seulement, pour reprendre le terme
du physicien Bernard d'Espagnat, qu'il s'agit d'un réel
voilé(1).
La gravitation quantique retrouve évidemment ces mêmes
contraintes, d'une façon encore plus marquée,
en ce sens que les entités dont elle traite, les cordes
par exemple, ne sont pas plus observables directement par
les instruments que ne le sont les particules, mais pire encore
ne sont même pas observables indirectement, pour le
moment du moins. Ceci est dû à leurs dimensions
qui les situe hors de portée des plus grands accélérateurs.
On peut détecter indirectement un électron ou
un photon, mais on ne peut détecter quelque chose qui
se situe aux alentours des échelles de Planck. Il faudra
attendre encore un peu, soit que les instruments se perfectionnent,
soit que la théorie trouve des procédés
permettant de vérifier les hypothèses de la
gravitation quantique à des échelles intermédiaires
entre celles de Planck et celles autorisés par très
grands accélérateurs en cours de mise en place
dans le monde.
La tentation est forte alors de considérer que ces
entités, les cordes, les lacets, ne sont que des représentations
mathématiques sans correspondance avec un réel
imaginable, fut-il voilé. Par contagion, on pourra
conclure que les hypothèses cosmologiques pouvant découler
de la gravitation quantique, même lorsqu'elles porteront
sur des objets de grande taille, comme des univers, seront
tout autant, sinon irréelles, du moins situées
dans un monde n'ayant plus rien à voir avec notre expérience
courante..
La démarche scientifique reste cependant ce qu'elle
est, c'est-à-dire qu'elle part de ce que l'on sait
pour faire des hypothèses vérifiables sur ce
que l'on ne sait pas, et changer le cas échéant
de paradigme. De ce fait, on peut légitimement espérer
que des réels de moins en moins voilés se révéleront
dans l'avenir à la science, sous réserve de
limites cosmologiques infranchissables par l'observation (encore
que, si les théories évoluaient, ces limites
seraient peut-être modifiées).
Nous en conclurons donc qu'il ne faut pas rejeter les hypothèses
qui nous paraissent aujourd'hui irréalistes formulées
par les physiciens théoriciens de la gravitation quantique,
sous prétexte qu'il ne s'agit encore que de "formules
mathématiques". Aussi étonnantes puissent-elles
être, elles se révéleront peut-être
un jour, à nos successeurs sinon à nous-mêmes,
comme décrivant un ou plusieurs univers "bien réels".
Mais l'étude de la gravitation quantique fait apparaître
quelque chose de plus inédit et d'aussi intéressant.
Jusqu'ici nous nous sommes posé la question de savoir
comment retrouver les descriptions macroscopiques du monde
qui sont les nôtres dans le monde de la nouvelle physique,
illustrée par le terme général de gravitation
quantique. A l'inverse, on peut dorénavant se poser
celle de savoir comment utiliser les concepts de la gravitation
quantique pour décrire notre monde macroscopique. On
objectera que dans ce monde, nous ne sommes guère sensibles
à des phénomènes se passant aux échelles
de Planck. Certes, quand je me déplace dans mon bureau,
je courbe l'espace de celui-ci, mais cela ne me touche guère.
Par contre, il existe de nombreux domaines de la connaissance
scientifique où les problématique de l'observateur
et de l'observé, de la superposition et de l'incertitude,
de l'univers relationnel et même des multiples dimensions
doivent aujourd'hui nous intéresser. C'est le cas,
sans doute en biologie, mais certainement en ce qui concerne
les sciences sociales. Bien sûr, on ne reprendra pas
là (encore que ) les formulations mathématiques
de la physique, mais la philosophie d'ensemble, largement
intuitive, des systèmes, pourra être la même,
et se développer en coopération avec ce que
l'avenir de la physique nous réserve. Nous en donnons
un exemple dans l'article ci-dessous.
On pourrait même, en allant encore plus loin, se demander
si la description que donne la gravitation quantique des cordes
ou des lacets représentant les constituants ultimes
de la matière, ne pourrait pas être appliquée
aux objets du monde macroscopiques, par exemple les êtres
humains. Ceux-ci sont en effet imbriqués (entangled)
dans un ensemble complexe de relations avec d'autres objets,
qui leur confère plusieurs "dimensions" superposées,
que l'analyse linéaire a du mal à démêler.
En cela, ne ressemblent-ils pas aux cordes, à qui l'on
prête neuf dimensions spatiales, les dimensions supplémentaires
étant très petites et enroulées les unes
sur les autres, sinon cachées (compactifiées).
Dans ce cas, la mise en évidence des dimensions cachées
ou compactifiées des êtres macroscopiques pourrait
être intéressantes. Que le lecteur se rassure,
nous utilisons là une simple image, mais qui pourrait
nous en sommes sûrs se révéler fructueuse,
surtout lorsque l'on observera les individus et les groupes
humains au travers des réseaux numériques au
sein desquels ils s'expriment dorénavant.
Ces diverses homologies n'auraient en fait rien de surprenant.
Ne sommes nous pas des créatures macroscopiques faites
de particules microscopiques et évoluant dans l'univers
physique commun dont tout a émergé ?
(1) Bernard d'Espagnat, Traité de physique et de philosophie,
Editions Fayard, 2002
Aujourd'hui, deux types de limites empêchent les sciences sociales
(nous n'en ferons pas l'énumération ici) de jouer pleinement
leur rôle dans la compréhension du monde et dans l'aide à
la gouvernance scientifique de celui-ci. Il y a des limites dues à
l'insuffisance de recherches sérieuses permettant de comprendre certains
phénomènes et d'acquérir les outils pour mieux les
contrôler. Dans ce cas, un espoir est permis. Il suffirait en principe
d'augmenter le potentiel de recherche et sans doute aussi de pratiquer une
interdisciplinarité plus systématique, seule à même
non seulement de réutiliser des résultats acquis ailleurs,
mais d'obtenir des modèles et hypothèses plus pertinents. Cette
question rejoint indirectement celle de la politique de la science, qui
méritera bien d'autres développements. Nous la laisserons donc
de côté pour le moment.
Mais il y a aussi des limites intrinsèques à toute science
en général, qui pèsent fortement sur les sciences humaines.
Ces limites, que l'on trouve aujourd'hui en physique fondamentale, sont
liées par exemple au rôle de l'observateur, à la
définition d'un cadre de référence spatial ou temporel
adéquat, à l'existence éventuelle de règles simples
(encore cachées) générant intrinsèquement de
la complexité (hypothèses de S. Wolfram). Certains scientifiques
postulent en physique fondamentale que le cerveau humain, en l'état
actuel tout au moins, se trouve confronté à l'indécidable
lorsqu'il aborde des hypothèses qui supposent l'appel par exemple
aux constantes de Planck. La question est de savoir si, dans le monde
macroscopique qui est celui des sciences humaines, ces limites doivent être
évoquées ou si les techniques d'approximation statistique jusqu'ici
pratiquées spontanément par les hommes, peuvent suffire à
un bon gouvernement approximatif de l'humanité face aux périls
qui la menacent dorénavant.
Quant il s'agit de discuter du fondement des connaissances, les sciences
sociales sont en effet défavorisées du fait qu'elles s'expriment
généralement sans formalisme lourd. Chacun croit pouvoir y
émettre un avis ou une expertise, au simple prétexte qu'il
a quelque diplôme derrière lui ou dispose d'une fonction de
responsabilité. Nous ne voulons pas dire qu'il faille en interdire
l'accès aux simples citoyens, mais seulement que leur exercice exige,
comme dans les autres domaines des sciences, beaucoup de travail et de prudence.
D'où l'intérêt de consulter les points de vue de
scientifiques éminents extérieurs au domaine.
Pour aborder ces questions, il nous paraît donc utile de
transposer aux sciences sociales certaines réflexions épistémologiques
découlant des travaux des physiciens théoriques. On
dira que les travaux de ceux-ci sont trop ésotériques
et lointains pour intéresser les sciences sociales, branchées
sur les réalités immédiates. Nous ne le pensons
pas. Pour tenter de le montrer, inspirons-nous des propos de Lee
Smolin, un des pères de la cosmologie quantique. Que dit-il?
(voir
aussi rubrique biblionet : Three
Roads to Quantum Gravity, Basic Books, 2001).
Lee Smolin pose, relativement à la physique, quatre principes qui
nous paraissent tout à fait intéressants pour mieux interroger
les fondements théoriques des sciences sociales
Il n'existe rien en dehors de l'univers
Un premier principe consiste à rappeler que pour les physiciens,
comme pour les scientifiques en général, il n'existe rien
en dehors de l'univers, qui puisse être utilisé d'une quelconque
façon pour expliquer ses origines, son avenir ou son fonctionnement.
L'univers est un système clos. Toute chose ou entité intérieure
à lui ne peut être définie que par rapport à
d'autres entités également intérieures à lui.
Ceci exclut par conséquent (outre l'hypothèse religieuse)
celle d'un espace ou d'un temps "absolus" (ceux de Newton) dans lesquels
l'univers serait situé.
Dans cette façon de voir le monde, celui-ci n'est pas autre chose
qu'un réseau évolutif de relations. Il en est de même
de chaque chose. Les choses ne sont pas des absolus, qui puissent se
définir par rapport à un cadre extérieur fixe, elles
sont elles-mêmes des nuds relationnels.
Lee Smolin est un grand lecteur de Leibniz. Celui-ci a eu, nous rappelle-t-il,
le mérite de s'opposer à l'espace absolu de Darwin, qu'il jugeait
illogique. Il a soutenu une conception relationnelle de l'univers, reprise
par Mach à la fin du 19e siècle. Mais la science de l'époque
n'avait pas le recul suffisant pour refuser l'absolu du temps et de l'espace,
qui convenait bien pour illustrer l'idée alors prédominante
d'une divinité située au-dessus du monde sensible.
La Relativité Générale fut la première théorie
scientifique à décrire le monde comme composé de relations
entre particules de matière soumises au champ gravitationnel. Les
points de l'espace n'y ont pas d'existence en eux-mêmes, mais seulement
comme intersection entre lignes de ce champ. Ces lignes évoluent avec
le temps et ne peuvent donc fournir de références absolues.
Il en est de même du temps. Il n'y a pas d'horloge universelle pour
le mesurer. Là encore le temps se décrit en termes de changements
dans le réseau des relations qui composent l'espace. Tout ce dont
on parle est donc indépendant d'un arrière-plan (il s'agit
de la propriété dite de la background independance).
Dans le monde macroscopique, nous avons l'habitude de considérer
l'espace, le temps et plus généralement les objets comme
des entités absolues. On peut le faire car à grande échelle,
c'est ainsi qu'ils nous apparaissent. Mais que se passerait-il si on prenait
l'habitude de considérer les objets et le cadre dans lequel ils
se meuvent, espace et temps, même à échelle macroscopique,
comme des réseaux de relations ? Ainsi la société
humaine, par exemple, ne serait plus décrite comme un absolu dans
lequel se déplaceraient d'autres absolus, les individus, mais comme
faite de relations entre des entités relationnelles, les individus,
ceux-ci étant définis eux-mêmes comme constitués
de nuds entre d'autres relations.
Prendre des distances vis-à-vis d'arrière-plans
considérés comme des absolus s'imposant aux chercheurs est
important. Si on y réfléchit, les conceptions a priori de
l'univers, de l'espace, du temps et finalement de ce que sont les hommes,
leurs activités, leurs valeurs empêchent probablement de bien
comprendre les aspects nouveaux du monde et de la société où
nous nous trouvons aujourd'hui. Avec le développement des réseaux
et systèmes d'informations, par exemple, l'espace et le temps de notre
action prennent des formes différentes, fluctuantes, tandis que les
entités avec lesquelles nous interagissons, bien que se présentant
encore comme des personnes ou des groupes sociaux, doivent plus utilement
être analysées comme des nuds dynamiques de relations
matérialisées par des flux d'échange d'informations.
Nous-mêmes alors cessons souvent d'être un Je, comme nous persistons
à le croire, pour devenir autre chose. Mais cela pose la question
de l'observateur, très actuelle aussi dans les sciences physiques.
Le statut de l'observateur
Le deuxième principe repère proposé par Lee Smolin est
relatif au statut de l'observateur. Selon la nouvelle physique, il ne sera
plus possible de distinguer l'observateur de l'observé. De ce fait,
l'observateur ne disposera jamais de toute l'information nécessaire
sur le monde pour décider du vrai ou du faux. Cette question est capitale
aujourd'hui, y compris pour les sciences sociales.
La science traditionnelle s'est toujours voulue indépendante de
l'observateur, afin de préserver son objectivité. Celui-ci
doit donc s'exclure du système observé afin de ne pas le
contaminer. Mais ce faisant la science donne à l'observateur un statut
quasi divin. L'observateur, c'est-à-dire le scientifique, s'étant
placé en dehors du système peut espérer prendre de lui
une vue exhaustive, que seule limitera éventuellement l'insuffisance
des moyens d'observation. C'est ainsi que le scientifique le plus scrupuleux
n'hésitera pas à décrire exhaustivement le monde, sous
réserve du fait que ses collègues ou successeurs auront toute
possibilité de critiquer et reformuler ses descriptions. Quand ce
ne sera pas le monde, ce sera la Nature ou toute autre entité
érigée en système contraignant, comme l'a montré
Bruno Latour (Bruno Latour. Politiques de la Nature. La Découverte.
1999).
En cosmologie, la démarche devient impossible quand ce système
est l'univers entier. On sait que tout observateur, où qu'il soit
dans l'univers, ne peut rien voir de celui-ci au-delà de ce qui
parvient dans son cône de lumière, défini par le temps
que met la lumière pour l'atteindre. Il en résulte que la
logique classique, selon laquelle une chose est vraie ou fausse, n'est
plus applicable. Un observateur donné peut prouver que tel événement
de l'univers est vrai alors qu'un autre observateur, n'étant pas
informé de la même façon, ne le peut pas. On parle
alors d'une logique "cosmologique" ou dépendante de l'observateur,
formalisé sous le nom de Topos Theory, notamment par Christopher
Isham. Il s'agit de raisonner avec une information incomplète,
l'action que l'on entreprend pouvant influencer le vrai ou le faux du
jugement que l'on porte sur le monde. Dans ces conditions, selon Smolin,
la rationalité d'un jugement ou d'une décision ne dépendra
pas de la référence que l'on pourra faire à ce qu'un
observateur extérieur au monde, qui verrait tout, pourrait en dire,
non plus qu'à telle ou telle éthique prétendument
inspirée par lui. Le seul jugement acceptable sera celui qui résultera
du rapprochement du point de vue de nombreux observateurs ayant du monde
une perception différente, et tentant d'en déduire une conception
commune.
On sait que cette position de principe a depuis longtemps, pour d'autres
raisons, été invoquée par diverses sciences ou l'observateur
se trouve lié inextricablement au système qu'il observe. Comment
par exemple le neurologue peut-il décrire exhaustivement le contenu
et l'organisation de son cerveau, alors que toute hypothèse qu'il
formule relativement à celui-ci entraîne ipso facto une modification
de ce même cerveau ? De la même façon, comment pourrais-je
juger seul de mon inconscient, ou porter un jugement objectif, scientifique,
sur mon couple, ma famille, le groupe social auquel je participe. Le fait
de déléguer à un ou plusieurs autres observateurs le
pouvoir d'étudier les systèmes dont je suis un élément
indissociable ne résout pas entièrement la difficulté.
Ces autres observateurs risquent d'avoir les mêmes intérêts
que moi et de ce fait les mêmes incapacités à juger
exhaustivement et en objectivité.
On a également, dans certaines sciences, de façon un peu analogue
à ce qu'a posé en principe la mécanique quantique, que
l'observateur modifie nécessairement le système observé.
Il se crée un partage d'état entre le système, l'observateur
et l'observation qui empêche de déterminer à la fois
tous les paramètres du système. C'est une constatation banale,
par exemple, que procéder à un sondage modifie, de façon
d'ailleurs difficile à évaluer, les comportements futurs ou
les opinions des personnes interrogées. On ne peut alors, comme d'ailleurs
en mécanique quantique, que compter sur les calculs statistiques et
les probabilités pour décrire le système.
Ces considérations n'ont pas jusqu'à ce jour empêché
la plupart des chercheurs en sciences sociales de prétendre tout savoir
et tout dire des univers ou mondes qu'ils étudient alors qu'ils en
sont eux-mêmes des parties ou éléments et que ces
systèmes présentent une complexité dynamique devrait
les mettre en garde. On le voit quotidiennement avec les jugements qui sont
portés par des experts sur la mondialisation, le tiers-monde, les
écosystèmes et autres sujets d'actualité.
Mais que faire alors ? Comment proposer une modélisation pertinente
d'un monde dont on est partie prenante ? Une solution de prudence élémentaire
consiste à poser en principe que la chose sera toujours impossible.
De même que le physicien ne pourra jamais modéliser exhaustivement
l'univers tout entier, l'observateur d'un système plus réduit
dont il fait partie ne pourra jamais se placer en dehors de ce système
pour en obtenir une connaissance exhaustive. Pour aller au-delà,
il faudrait sans doute faire appel, d'ailleurs sans garanties de succès,
à différentes solutions mathématiques et informatiques
très futuristes, dont on pourra reparler dans un autre article.
On dira que nous nous compliquons abusivement la tâche. Il devrait
toujours être possible, dans les sciences sociales, d'étudier
des systèmes de façon objective, et donc complète,
en se plaçant en dehors d'eux. C'est en partant de ce postulat
que sous prétexte d'une éminente position universitaire,
médiatique ou autre, n'importe qui se permet de juger "objectivement"
de tout - alors qu'il saute aux yeux qu'il est directement intéressé
à orienter de telle ou de telle façon le jugement de ses
interlocuteurs. Mais dans ce cas, il faut prendre d'innombrables précautions
méthodologiques, dont Bruno Latour, là encore, dans son
livre précité, nous donne des exemples. Nous proposons pour
notre part d'adopter le point de vue cosmologique : il n'y a qu'un univers,
nous en faisons tous partie et chaque comportement est "inséparable"
de tous les autres
Le principe d'incertitude
En attendant les solutions computationelles futuristes auxquelles nous faisions
allusion plus haut, la physique peut-elle proposer aux sciences sociales
une solution à la problématique de l'observateur ? On peut
l'envisager, en lisant Lee Smolin et ses collègues, bien que
l'échelle des phénomènes soit différente. Rappelons
d'abord comment la question se pose pour la nouvelle physique, c'est-à-dire
la gravitation quantique ? De quelle façon la science devrait-elle
se reconvertir pour tenir compte du fait que l'observateur est intérieur
au système observé, chaque observateur ayant une vue limitée
du système et différents observateurs ayant sur celui-ci des
informations différentes. La gravitation quantique retrouve là
les fondements de la mécanique quantique. Il s'agit essentiellement
d'étudier les systèmes macroscopiques (en l'espèce l'univers
entier) en tenant compte du principe de superposition et de la relation
d'incertitude, exposés - et vérifiés expérimentalement
- depuis plus de 70 ans maintenant par les physiciens quantiques, mais ne
s'appliquant qu'aux seuls systèmes particulaires. Rappelons que selon
ces principes, on ne peut connaître complètement l'état
d'un système, quand cet état résulte de la superposition
de deux états, mesurant par exemple l'un sa position et l'autre sa
vitesse. Dans ces conditions l'état mesuré du système
décrit soit sa position, soit sa vitesse, mais non les deux. Ceci
veut dire, en termes plus philosophiques, que dans de tels cas, on renonce
à connaître l'état du système en soi. (l'état
superposé du système). On ne le décrit qu'à partir
des informations que l'on peut obtenir sur lui, nécessairement partielles.
Lorsque l'observateur est inclus dans la description du système, nous
l'avons vu précédemment, l'incertitude s'étend à
lui, comme à tous ceux qui utilisent le modèle de description
utilisé. Il y a corrélation dans la superposition de tous les
états quantiques, tant de l'observé que des observateurs.
Cette superposition et l'incertitude qui en découle s'étendent-elles
à l'univers entier, c'est-à-dire à un vaste système
macroscopique? Oui répond selon Smolin la "cosmologie quantique
conventionnelle". Mais quel sens donner alors au fait que l'univers macroscopique
dans lequel nous vivons ne nous apparaisse pas en état de superposition
? Plusieurs théories ont été élaborées
pour résoudre le paradoxe, dont celle dite de la décohérence.
Si nous percevons l'univers d'une certaine façon et non autrement,
c'est parce que nous lui posons des questions particulières qui
éliminent les autres solutions théoriquement possibles.
Plus précisément les questions posées doivent éliminer
la possibilité de réponses en superposition (consistent
history formulation). On a présenté ceci autrement en disant
que le monde exprimable en termes quantiques est unique. Mais ce monde
unique comporte des histoires différentes, également consistantes,
qui seront produites par des jeux de questions appropriées.
Du fait cependant que tout ceci est encore en débat, Lee Smolin nous
propose une conclusion d'attente utilisable dans la description du monde
en termes quantiques. On peut élaborer de nombreuses descriptions
quantiques d'un même univers. Chacune d'elle dépendra de la
façon dont on divisera l'univers en deux parts, l'une contenant
l'observateur et l'autre ce que l'observateur souhaite décrire. Chaque
théorie formulera en termes quantiques ce que tel observateur particulier
verra dans la partie de l'univers qu'il a décidé d'étudier.
Toutes ces descriptions seront différentes, mais elles devront être
cohérentes ou consistantes entre elles. Les parties observées
peuvent être en état de superposition, mais chaque observateur
ne se décrit pas lui-même en état de superposition, car
sa description l'exclut. On exprimera ceci en disant qu'il existe un univers
unique vu par différents observateurs plutôt que des univers
différents vus par un seul observateur prétendument placé
en dehors du système.
Peut-on, sans se limiter à de simples analogies littéraires,
transposer cela à l'étude des systèmes sociaux dont
l'observateur est partie prenante. Il ne s'agit pas de systèmes
aussi vastes que l'univers entier, mais néanmoins de systèmes
macroscopiques de grande taille, composés de multiples agents,
dont l'observateur fait partie. Nous pourrions avancer l'hypothèse
suivante : lorsqu'un observateur procède à l'observation
d'un système social, il est dans un état équivalent
à l'état de superposition quantique, c'est-à-dire
(en termes plus courants) qu'il est à la fois juge et partie. Il
ne peut donc pas donner d'information pertinente sur l'état du
système. Mais lorsqu'il procède à un jugement sur
le système, il se libère de cette superposition (décohérence)
mais du coup il ne peut se prononcer que sur un aspect du système
et non sur la totalité. Si plusieurs observateurs faisaient de
même, et que leurs descriptions soient cohérentes, dans l'espace
et dans le temps, on pourrait peut-être se rapprocher de ce qu'est
l'état caché du système. Mais rien n'est moins sûr.
L'univers est fait de processus et non de
choses
La quatrième principe proposé par Lee Smolin paraîtra
sans doute moins abstrait que le précédent, et donc plus facilement
applicable aux sciences sociales. Dans le monde macroscopique, si à
la rigueur on peut décrire les objets inanimés comme tels,
on ne peut le faire des personnes. Ce sont les événements qui
font leur histoire, histoires qui peuvent seules les décrire. En fait,
cette constatation s'applique aux objets inanimés eux-mêmes.
Tous ont des histoires, mais on distinguera les objets et les êtres
vivants par le fait que les processus qui les animent sont lents pour les
premiers et rapides pour les seconds. Or la science classique considère
que la science doit étudier des objets aussi fixes que possible. S'ils
sont en mouvement, on essaiera de les décrire par des séries
d'observations restituant l'impression d'immobilité. Cette démarche
n'est pas acceptable par la nouvelle physique. Celle-ci insiste sur le fait
que le monde n'est pas fait d'objets mais de processus. Le mouvement et le
changement sont les premières réalités à prendre
en considération, dès que l'on veut sortir des illusions pour
atteindre au fondamental. Il convient donc d'apprendre un langage qui
privilégie le mouvement à l'immobilité.
On dira en ce cas que l'univers consiste en un tissu d'évènements.
L'événement n'est pas un changement touchant un objet statique.
C'est un changement et rien de plus. Un univers d'événements
est dit un univers relationnel. Ses propriétés dont décrites
en termes de relations entre événements. La relation la plus
courante est la relation de causalité, la même causalité
qui permet de relier une série d'événements au sein
d'une histoire. Dans un tel monde, le temps n'est pas situé ailleurs.
Le temps et la causalité sont synonymes. On ne peut pas décrire
en soi un univers de causalités. On ne peut le décrire qu'en
racontant son histoire. Un univers causal ou relationnel peut être
analysé comme fait de transports d'informations. Chaque
événement peut être considéré comme un
transistor qui reçoit de l'information d'un événement
précédent, la calcule et la renvoie vers des événements
de son futur. L'univers entier sera dans ce cas comparable à un
ordinateur, sauf que ses circuits seront évolutifs en fonction de
l'information qui y circulera.
La notion d'univers causal n'est pas étrangère à la
relativité générale. Celle-ci considère exactement
l'univers comme un univers causal ou relationnel. Rien ne pouvant y voyager
plus vite que la lumière, les rayons lumineux émis par un
événement définissent les limites extérieures
de l'avenir de cet événement. C'est le cône de lumière
d'un événement. Les objets massifs courbent les cônes
de lumière dans leur voisinage
Mais la notion de structure causale de l'univers ne précise pas le
nombre et la nature des événements. Si c'était le cas,
on saurait tout de l'univers depuis son origine. Pour aller plus loin, on
peut faire l'hypothèse que l'apparente continuité de l'espace
et du temps sont des illusions. La gravitation quantique suggère que
l'histoire de l'univers est faite d'un très grand nombre de petits
événements élémentaires discrets. Pour les trouver
il faut descendre à l'échelle de Planck, là où
les effets de la gravité et ceux de la mécanique quantique
s'équivalent. L'échelle de Planck est établie en s'appuyant
sur les constantes élémentaires de la physique, la constante
de Planck (mécanique quantique), la vitesse de la lumière
(relativité restreinte) et la constante gravitationnelle (Newton).
Ces échelles, nous rappelle Lee Smolin, sont incroyablement petites.
Un clin d'il prend autant d'unités de temps fondamental que
le Mont Everest a d'atomes. On parle aussi de la température de Planck,
si élevée que les structures de la géométrie
de l'espace y fondent.
Tout ceci montre que notre connaissance de l'univers est encore infime au
regard de ces " réalités premières ". Nous en savons
autant, dit Smolin, qu'un pingouin en sait du mécanisme de la bombe
atomique. Notre monde tel qu'il nous apparaît est en tous cas
incroyablement gros, lent et froid au regard de l'univers fondamental. Les
particules élémentaires ne sont pas des objets mais des processus
se déroulant aux échelles de Planck.
On demandera en quoi tout ceci peut bien intéresser les sciences sociales.
Nous répondrons d'abord que si les progrès de la physique au
21e siècle nous obligent à raisonner, avec les nanotechnologies,
à l'échelle des particules quantiques puis avec la gravitation
quantique à l'échelle de Planck, cela ne pourra pas laisser
indemnes nos façons de voir le monde macroscopique dans lequel nous
agissons.
Mais plus subtilement, les propos de la physique modernes devraient dès
maintenant nous permettre de revoir et rendre plus efficace la façon
dont nous modélisons les systèmes, y compris les systèmes
sociaux. Supposons que, plutôt que se représenter ces systèmes
en termes classiques, constitués d'entités invariantes, individus,
organismes, biens de production et d'échange, entre lesquels on essaierait
péniblement d'établir des graphes relationnels figés,
à l'intérieur de cadres spatiaux et temporels invariables,
on prenne la décision de ne plus considérer que des processus,
eux-mêmes exprimés par des échanges d'informations entre
nuds de réseaux constamment remodelés par ces
échanges Rien n'empêcherait d'appeler dans nos modèles
ces processus Arthur ou John ou Alcatel, mais on devrait oublier ce que ces
noms nous suggèrent, afin de pouvoir continuer à étudier
les processus et leur tissage en réseaux évolutifs constituant
le monde tel qu'il est sous les apparences, sans se laisser abuser par des
formes archaïques.
A un stade plus avant de dématérialisation, nous pourrions
(dans certains cas) renoncer dans le monde "réel" à rechercher
de "véritables" Arthur, John ou Alcatel. Nous poserions en postulat
que leur essence réelle, si essence il y a, relève de l'inconnaissable.
Nous nous bornerions à voir en eux, et en nous qui interagirions
avec eux, les cellules d'une espèce de vaste automate cellulaire,
tel que les décrit Stephen Wolfram, créant de la complexité
intrinsèque en déroulant des règles simples analogues
à celles qui ont créé notre univers à partir
du vide quantique. Nous pourrions alors assister sans nous en étonner
à l'évolution vers toujours plus de complexité dont
nous serions à la fois un produit et un agent.
D'autres voies de la recherche contemporaine sur les systèmes
complexes pourraient aussi être explorées dans une telle
perspective. On pourrait par exemple réintroduire dans l'étude
des processus évoquée ci-dessus les travaux de la mémétique.
Le monde en réseau de processus serait alors constitué de
complexes de memes ou memeplexes, au rang desquels bien sûr nous
nous inscririons.
Le lecteur nous demandera quelles conclusions pratiques on pourra tirer des
considérations qui précèdent. Faudra-t-il remiser toutes
les analyses des sciences sociales actuelles, comme celles plus
généralement du langage politique et médiatique quotidien,
au profit de modèles computationnels et informatiques plus
ésotériques les uns que les autres ? Certainement pas. Mais
il faudra néanmoins envisager des modes d'analyse et de formalisation
qui nous conduisent à questionner radicalement la pertinence des jugements
que nous pouvons porter sur le monde et des décisions politiques pouvant
en découler, alors que nous sommes acteurs de ce même monde
et que le moindre de nos propos et de nos actes le modifie de façon
irréversible, en nous modifiant nous-mêmes d'ailleurs.