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La Science est l'explicitation du vrai. Il n'est pas
aujourd'hui d'autres voies pour atteindre le vrai et la position
de Hegel, dans "La Phénoménologie de l'esprit"
de 1807, affirmant que l'absolu seul et le vrai et que le vrai seul
est l'absolu, semble bien lointaine. La référence
à l'absolu n'est plus pertinente.
Mais il est un autre aspect de la Science. Selon René Thom,
la Science, outre une représentation construite et justifiée
du réel tel il est, est aussi "un très vaste
corpus d'assertions" [René Thom in Apologie du Logos,
Hachette 1990]. Elle est une façon d'expliciter la réalité
du monde à l'aide d'un langage fortement contraint. Il y
a donc, d'une part, l'activité du scientifique qui investit
le vrai dans des domaines spécialisés par la découverte
et l'expérimentation, et il y a d'autre part la production
scientifique qui présente, elle, les résultats pour
que la Science existe effectivement dans l'espace et dans le temps.
Tout scientifique se doit de publier ses résultats, pour
les faire exister, pour les confronter à la critique de ses
pairs et apporter sa contribution à l'uvre commune
: la continuité et la progression des découvertes
scientifiques.
Ceci est la théorie de la production scientifique. La réalité
de la production scientifique est aujourd'hui tout autre.
Un billet de Jacques Pitrat, publié dans un bulletin de l'AFIA
(Association Française d'Intelligence Artificielle) en novembre
2001, pose le problème des publications scientifiques. C'est
un constat sévère mais très réaliste,
qui s'attache à montrer la non-cohérence profonde
des décisions des comités de sélection des
congrès et des revues.
Mais ce constat sur une navrante réalité ne dévoile
pas les causes de la difficulté à "faire passer
un papier s'il est bon".
Tentons de dévoiler ces causes.
Pour publier une communication en congrès ou bien un article
en revue, il faut correspondre strictement au thème, à
l'esprit et au style du congrès ou de la revue. Il faut ensuite
s'attacher à rédiger un certain texte selon une forme
très conventionnelle, avec une introduction situant ce qui
est présenté dans la continuité de ce qui a
déjà été fait, avec un développement
constitué de courts paragraphes faciles à lire et
une conclusion ouvrant sur des perspectives simples, claires et
précises. Et surtout, partout dans le texte, il est d'usage
de citer les maîtres (dont évidemment les membres du
comité de sélection du congrès ou de la revue),
montrant que l'on a à la fois de la culture et du respect.
Il s'agit donc d'une forme très convenue de présentation
des résultats scientifiques. Le fond de l'article, ce qui
est en fait présenté comme un résultat
de recherches posant l'existence d'objets nouveaux sinon de découvertes
effectives, ce qui devrait apparaître comme typiquement novateur,
n'est pas fondamental. Il ne faut pas choquer par des affirmations
trop audacieuses qui remettraient en cause le mouvement si régulier,
et surtout si rentable, de la production scientifique institutionnelle.
On publie selon une forme conventionnelle le résultat d'un
certain travail normalisé et non nécessairement le
résultat d'une recherche qui pose des questions et ouvre
sur des problématiques.
On est ainsi complètement dans le cadre d'une société
marchande, et la publication est l'objet produit par le scientifique
au bout d'un certain temps de son travail. Cette publication réfère
à un objet considéré comme scientifique, car
présenté dans un champ de problématique le
plus formel possible et surtout le plus conventionnel. Mais cet
objet est un produit, qui se consomme, qui doit être agréable
à la consommation, c'est-à-dire ni trop surprenant,
ni trop dérangeant, et qui doit surtout procurer de la valeur
d'usage aux lecteurs et à l'auteur. Pour l'auteur, il s'agit
éventuellement de voyager au bout du monde pour présenter
le papier, de bénéficier d'une avancée de carrière
significative, de satisfaire son ego... Ce produit peut même
être banal et presque vide de toute nouveauté, pourvu
qu'il ne soit pas indigeste, c'est-à-dire très surprenant
ou vraiment trop original et donc déstabilisateur. Un tel
produit scientifique marchand ne mesure pas la créativité
sur le sujet qu'il traite, mais principalement la bienséance
: il sert, selon certains objectifs bien précis, à
celui qui publie et surtout à ceux qui organisent la conférence
ou conduisent la revue, et ainsi structurent la recherche scientifique.
La recherche scientifique, sous la forme publiée indispensable,
sous la forme de son corpus d'assertions, n'est plus seulement de
la création rendue disponible à la communauté,
création très difficile à générer
et extrêmement rare, mais plus simplement, de manière
beaucoup plus réaliste et actuelle, de la production de masse
de corpus par et pour des scientifiques institutionnels qui ont
le métier de chercheur.
Comment en est-on arrivé là ? On peut trouver facilement
des raisons à cette situation, si l'on se donne la peine
de ne pas pratiquer la langue de bois.
Dans le milieu universitaire, là où se fait quand
même la recherche, le problème principal n'est pas
de faire progresser la Science, qui est immense dans son étendue
et si peu atteignable qu'on n'évoque même pas le problème,
mais, beaucoup plus simplement, de faire sa propre carrière,
qui est là sous la main. Tout doctorant sait déjà
qu'il fait partie d'une élite. Il n'est pas le misérable
des bidonvilles du tiers-monde, ni l'ouvrier sans avenir des grandes
fabriques, il n'est pas celui qui travaille très jeune pour
gagner sa vie et qui a interrompu très vite ses d'études
pour cela. Il a, parce qu'il se sait en avoir les moyens intellectuels,
une ambition sociale : il veut faire carrière dans un milieu
agréable, où l'on fait, entre autres, de la recherche
et où celle-ci est valorisable.
L'université française recrute les maîtres
de conférence et les professeurs à partir des besoins
d'enseignement, essentiellement, en comptant le nombre de postes
manquants pour assurer les enseignements dans chaque discipline,
dans une situation où le flux d'étudiants peut être
non décroissant. Un maître de conférences qui
est recruté, de niveau bac + 8, gagne un peu mois de mille
six cents Euros par mois. Si le nombre d'étudiants augmente
dans une filière, ou si une filière s'ouvre et qu'il
y a des étudiants inscrits, il y aura des postes d'enseignants
chercheurs, sinon, il n'y en aura pas. Sur ces postes seront recrutés,
jusqu'à la retraite, des enseignants n'ayant aucune formation
à l'enseignement mais ayant par contre un dossier scientifique
considéré comme solide. Ce dossier est principalement
fondé sur une liste de publications et ces enseignants deviendront
donc des chercheurs producteurs de publications.
Ainsi, un étudiant ayant le titre de docteur, a déjà
publié de nombreuses fois dans des actes de congrès
ou des revues. Avec une bonne thèse et de bonnes publications,
il sera recruté comme maître de conférences,
aux revenus très modestes mais garantis. Ensuite, en encadrant
des doctorants et en publiant plus encore, il pourra sans doute
devenir professeur des universités. Ce statut de professeur
est l'objectif à atteindre : fonctionnaire de rang A, nommé
par décret du Président de la République, disposant
d'une très grande autonomie, d'un certain pouvoir décisionnel
en matière de conduite des recherches que personne n'a à
remettre en cause jamais, et même héritier des immenses
savants d'autrefois.
Pour atteindre cet objectif, il faut donc sélectionner
les chercheurs. Il faut que certains comités puissent évaluer
les recherches. On a choisi de n'évaluer que les résultats
de la recherche et non sa pratique, c'est-à-dire la vie et
le comportement du chercheur dans le laboratoire. Cela se faisait
au temps du mandarinat, il y a déjà longtemps, lorsque
le maître formait l'élève et l'introduisait,
ou non selon son bon vouloir, dans sa communauté. On a choisi
une évaluation globale, à connotation objective, de
chaque postulant par rapport à tous les autres, plutôt
qu'une évaluation locale, du chercheur par rapport aux siens
qu'il fréquente chaque jour. Cette position de l'évaluation
des résultats de la recherche par une communauté tout
entière est assez saine. Elle correspond à l'idéal
scientifique de généralité et d'universalité.
Elle correspond au fait que des recherches scientifiques ne sont
valides que si elles sont placées dans le champ de la communauté
entière, pour être débattues, critiquées
et évidemment dépassées.
Le problème vient des dérives à propos de
la notion de communauté.
Il n'a pas fallu très longtemps à certains intellectuels
de l'élite scientifique pour voir le biais du système.
Pour faire carrière, il faut publier. Pour publier, il faut
être validé par des comités de sélection
de congrès ou de revues. Donc, pour publier soi-même
ou faire publier ses doctorants et donc co-signer, pour faire publier
ses collègues et néanmoins amis, il est préférable
d'avoir de très bons rapports avec les membres des comités
de sélection et même, et c'est encore plus simple,
d'en être membre.
Alors, la boucle est bouclée.
Un chercheur, relativement reconnu dans un certain domaine, naturellement
intéressé par sa carrière, entre comme membre
d'un comité de sélection lorsqu'un ami de ce comité
le lui demande, très amicalement. Ce comité décide
de l'orientation scientifique du congrès, par un consensus
convivial sinon fraternel. C'est le droit absolu de ce comité
de sélection, qui n'a à rendre compte de sa décision
devant personne à l'extérieur du comité.
Le comité de sélection émet un appel à
publication, en reçoit un certain nombre ce qui lui permet
de juger de ce qui est connu et à connaître, puis sélectionne
les communications qu'il juge pertinentes, selon ses propres critères.
Il est peu probable que les membres de ce comité, qui sont
des chercheurs sur la voie de la progression de carrière,
décident de sanctionner leurs propres travaux qu'ils jugeraient
soudain médiocres au regard de ceux des autres, ni ceux de
leurs doctorants, qu'ils encadrent et qui font un travail très
conséquent pour leur propre laboratoire et pour eux-mêmes.
La publication est alors la production très intentionnelle
des comités de sélection opérant selon des
stratégies locales. Reconnaissons qu'il est de très
bons comités de programmes pour d'excellents congrès,
et qu'il en est aussi de très mauvais, au vu de certaines
conférences qui sont des simulacres de prestation scientifiques,
très lucratives pour leurs organisateurs.
Mais ce n'est pas tout. Il faut quand même trouver la raison
à ce fonctionnement étonnant, à ces pratiques
discutables. Les raisons sont dans la manière d'être
et de penser de l'homme, car il s'agit de pratiques sociales, et
toute forme sociale, quand même, prend place au niveau de
l'esprit de l'homme, au niveau très personnel de sa vision
du monde. Ces raisons sont simples. En dirigeant un comité
de programme, en siégeant tout simplement dans un comité
de programme, on exerce, effectivement, réellement, un pouvoir
discriminatoire. On porte sur untel ou untel un avis, un jugement,
une marque d'attention, de respect ou bien de rejet, de sanction
absolue. Et ceci selon son jugement personnel, quel que soit l'auteur
du papier soumis, sauf évidemment s'il est présent
dans la pièce ou bien caché derrière la porte.
Le courage est absent de la procédure. C'est quand même
un jugement de valeur, car il s'agit de la valeur d'une production
humaine, qui est jugée bonne ou mauvaise, définitivement.
On exerce du pouvoir et l'homme aime le pouvoir, depuis toujours,
énormément. Il exerce alors, membre d'un comité
de sélection, son pouvoir sur la plupart des autres, car
tel est le principe simple du pouvoir : une force et une action
exercée là où elle peut s'exercer, sur l'entité
qui subit. Et dans ces comités d'où rien ne filtre
jamais, on est entre soi, dans ce cercle très restreint et
très clos des initiés qui apprécient ou qui
n'apprécient pas le travail des autres, des autres qui se
font évaluer. Il s'agit bien d'une certaine forme de confrérie,
venant du fond des ages, des époques sombres de la civilisation,
et qui sont toujours si proches. Mais il y a encore
une autre raison à cet exercice du pouvoir et du jugement.
Il y a l'orgueil, qui entraîne l'amour du pouvoir. Il y a
la posture existentielle du sujet et de son Moi que notre société
vénère, il y a le sentiment de la valeur personnelle,
de l'emprise considérée comme normale sur les autres,
car justifiée par sa propre valeur et par ses héritages.
Il y a le surdimensionnement de l'ego chez certains, à la
suite de parcours compliqués où il a fallu sans doute
prouver sa très grande compétence, où il a
fallu aussi parfois rendre hommage au prince du moment, au mandarin
incontournable. Dans les structures élitistes, il est naturel
que l'orgueil des orgueilleux se développe et s'exerce. Il
y a évidemment aussi, dans ces structures, des hommes d'exception,
des chercheurs extraordinaires qui rayonnent, qui ouvrent le chemin,
qui sont humbles devant les autres hommes et devant la Science.
Et ceux-là, eux seuls, maintiennent le cap du navire. Où
va ce navire aujourd'hui, qui semble piloté à vue
?
Les comités de sélection sont et ne sont que des
structures très humaines, à l'échelle des hommes
de toujours, mais dans la société d'aujourd'hui. Et
l'homme a vraiment du mal à devenir ce qu'il n'est pas naturellement,
c'est-à-dire un scientifique humble faisant uvre de
découverte de la vérité pour la communauté
des siens. La Science n'est pas à l'échelle de l'homme
: elle le transcende et la transcendance, pour être approchée,
nécessite un effort considérable sur soi-même,
avant que d'être planifiable comme une production économique
dans un univers marchand.
Je ne vois pas de solution simple au problème du pouvoir
discutable exercé par la plupart des comités de sélection
des conférences et des revues. J'observe, par contre, chez
certains dont la carrière est faite, une forme d'ennui à
participer à ces réunions de familles pénibles
car par trop sectaires. À la fin d'une carrière, on
finit par éprouver une certaine lassitude à mettre
sous une forme si standard, si insipide, des résultats de
travaux intellectuels qui seront, dans la plupart des cas, refusés
à la publication. Alors, on se tait et on entre dans l'univers
du silence. Mais pourtant, publier des résultats scientifiques,
c'est faire avancer la société des hommes vers la
vérité, et c'est la seule voie qui soit donnée
à l'homme pour atteindre le Vrai. La connaissance, le Vrai,
la raison, le juste, sont des catégories nécessaires
au développement des civilisations.
Il n'y a pas que les produits fabriqués et la technologie
pour faire une société. Pour être, il faut penser,
toujours et d'abord. Devant l'absurdité des affirmations
de ceux qui font l'économie de la raison et de la preuve,
qui prônent l'apologie de l'émotion, du ressenti intense
et agréable, de la combine qui place au bon endroit, des
explications fumeuses qui permettent toutes les contradictions simultanées
en mêlant les rêves à la réalité,
et qui finalement fabriquent des multitudes d'illettrés,
la Science est et reste le seul rempart. Il n'en est plus d'autre.
Et que son mode de production soit défaillant, cela constitue
une crise majeure de la société.
Il sera en effet difficile de demander à ceux qui rêvent
tout éveillé, qui admettent toutes les contradictions
en jouant des mots et des images, qui associent ce qui n'a aucune
relation, qui occupent les médias en exhibant sans cesse
ceux qui dévalent en short devant des ballons ou jouent à
des jeux idiots ou obscènes, qui exhibent des scènes
de violence hallucinantes et prônent la destruction de la
société occidentale, de résoudre les problèmes
de la gestion des ressources de la planète, de sauver l'écosystème
global du désastre, de permettre aux générations
futures, simplement, de vivre.
Il y a bien, aujourd'hui, une contradiction sérieuse entre
le développement des connaissances à propos de notre
monde, qui sont une raison à être et qui constituent
la partie la plus significative de la culture humaine, et l'ambition
de carrière du scientifique institutionnel, du journaliste
étroit, de l'éditeur inculte, du décideur avide
de pouvoir, du politicien cynique, de l'homme ordinaire mutilé
et diminué, réduit à l'état de consommateur
qui consomme. Devant la Science, qui est universelle, et l'homme,
qui est si local en lui-même, il y a la distinction entre
le tout et ses parties. Extrême dualité, inhérente
aux systèmes complexes que les scientifiques connaissent
bien, eux !
On ne peut proposer de rendre les jugements des comités
de sélection objectifs, la notion d'objectivité étant,
ici comme ailleurs, dépourvue de sens. L'homme n'est ni objectif
ni un objectif, et pourtant il est devenu aujourd'hui, tout simplement,
un projectile lancé dans le mouvement du monde. On ne peut
supprimer les comités de sélection, ce qui reviendrait
à annihiler l'émulation, à réduire la
régularité des publications et se priver de tout moyen
de lecture de résultats importants. Mais on peut envisager
aujourd'hui d'autres modes de production des résultats scientifiques,
moins soumis aux forces du pouvoir et parfaitement adéquats
à l'idéal scientifique. Il suffit de le vouloir, simplement.
Mais tous ces propos ne sont que chimères. Rien n'est à
changer surtout de ce qui est en université. Celui qui écrit
ces lignes est professeur, il regarde la maison qui l'a fait être
et où il a toujours vécu, cette maison à qui
il doit tout, il la regarde avec un peu d'amertume, mais ce sentiment
est très personnel et n'a rien à voir avec la Science
et les publications, certainement.
NDLR
: Concernant la publication scientifique, on pourra lire aussi "La
remise en question des modèles des publications scientifiques",
dossier qui vient de paraître sur le site capt'ain doc - le
guide de la documentation électronique) : http://www.captaindoc.com/dossiers/dossier09.html