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11 février 2003
par Jean-Paul Baquiast
Le langage parasite du cerveau

Kanzi se parle à lui-même. Il recherche avec
concentration
le "bon" symbole.
Les travaux de Simon Kirby à l'Université
de Edimbourg et ceux de Morten Christiansen, à l'Université
Cornell, permettent un nouveau regard sur les origines du langage.
Un article de NewScientist, dont nous nous inspirons en partie,
relate cette aventure [NewScientist,18/01/03, p. 30]. Ces
deux chercheurs, et leurs équipes sont de jeunes mais brillants
spécialistes de l'acquisition et du traitement du langage.
Selon la page personnelle de Simon Kirby, celui-ci suggère
une nouvelle approche pour résoudre la question des origines
du langage humain et de la façon dont son évolution
a déterminé sa structure. Selon lui, l'évolution
biologique, c'est-à-dire les transformations du cerveau permettant
aux hominiens d'utiliser le langage afin d'améliorer leurs
chances de survie ont été - et demeurent - moins importantes
que les évolutions des langages eux-mêmes pour s'adapter
aux cerveaux humains. Il a pu expérimenter différentes
hypothèses relatives à l'évolution des langages
en utilisant des modèles informatiques de populations d'agents
capables d'apprendre et de communiquer. Ceci montre que de nombreuses
propriétés universelles du langage humain ont pu naturellement
émerger d'un processus de transmission linguistique à
travers un temps relativement court (quelque 5.000 ans environ).
Les recherches de Morten Christiansen vont dans le même
sens. Elles portent plus particulièrement sur l'apprentissage
et le traitement de structures séquentielles complexes hiérarchiquement
organisées. Il réalise à cette fin des expériences
dans les domaines cognitifs et psycholinguistiques, en utilisant
des observations neurophysiologiques (ERP) et des modèles
connexionnistes.
L'un et l'autre ont publié de nombreux articles et préparent
ensemble un ouvrage Language evolution: The states of the art.
Dans cette perspective, qui évoque les recherches des méméticiens,
le langage est un parasite qui a évolué pour s'adapter
à la niche écologique que leur offrait l'évolution,
c'est-à-dire le cerveau humain. Les humains hébergent
ce parasite parce qu'il leur donne des capacités évolutives
nouvelles, mais ils pourraient s'en passer. Selon Christiansen,
le langage est un "symbiont interne offrant des avantages non obligatoires
aux deux partenaires". Les langages évoluent et mutent plus
rapidement que les cerveaux. Ceux-ci existaient bien avant eux.
Ces hypothèses contredisent celle de Chomsky selon laquelle
l'aptitude au langage est innée, câblée génétiquement
dans le cerveau sous forme d'une grammaire universelle. Cette hypothèse,
pour Chomsky, expliquerait pourquoi les enfants apprennent si vite
à parler en dépit de la "pauvreté des stimulus"
qu'ils reçoivent. La sélection naturelle a renforcé
ces capacités du fait des avantages apportés par le
langage. Le cerveau humain est adapté au langage.
Pour Kirby et Christiansen, c'est le contraire. C'est le langage
qui s'est adapté à un cerveau déjà existant.
S'il s'adapte mal, en se révélant par exemple difficile
à apprendre, il disparaît. Plus précisément
le langage s'est adapté à des facultés de traitement
cognitif présentes dans les cerveaux humains, et d'ailleurs
animaux, bien avant son arrivée. Parmi ces facultés
se trouve le traitement de structures séquentielles complexes
étudiées par Christiansen, concernant des séquences
telles que la recherche et la préparation de la nourriture.
Les expériences des deux chercheurs montrent que des agents
artificiels peuvent acquérir des langages aussi bien que
les humains, sans capacités linguistiques implantées.
Dans leurs expériences, des grammaires artificielles apparaissent,
utilisable d'ailleurs par des humains non spécifiquement
entraînés.
Mais pourquoi alors les singes supérieurs n'acquièrent-ils
pas le langage de façon autonome ? Sur ce dernier point,
des expériences récentes faites avec le fameux bonobo
Kanzi semblent montrer que celui-ci pourrait se laisser "coloniser"
le cerveau par un langage artificiel simple, dont il paraîtrait
vouloir se servir pour communiquer avec des congénères.
Les simulations informatiques réalisées par les
deux équipes précitées ont l'intérêt
de montrer que les techniques de la vie artificielle sont de plus
en plus aptes à éclairer les origines des langages.
Elles montreront avec une précision croissante les modalités
selon lesquelles les cerveaux hominiens ont pu, assez récemment,
en interagissant, générer en leur sein de petites
entités évolutionnaires sous forme de connexions interneuronales,
sur le modèle de l'agent proactif de l'intelligence évolutionnaire.
Ces agents neuronaux ont eux-mêmes provoqués l'apparition
de gestes symboliques puis de sons symboliques (déjà
présents dans les aptitudes communicationnelles des animaux),
lesquels se sont à leur tour, sous l'effet de la sélection
darwinienne, organisés en ensembles évolutifs cohérents,
les langages. On retrouverait là les hypothèses de
Robert Aunger dans The
electric meme.
Ce sera aussi, semble-t-il, une occasion d'appliquer les hypothèses
développées par Alain Cardon dans son livre Modéliser
et Concevoir une machine pensante - Approche constructible de la
conscience artificielle.
Ed. Automates Intelligents (février 2003).
Pour en savoir
plus
Simon Kirby. Home page : http://www.ling.ed.ac.uk/~simon/
Simon Kirby. Publications : http://www.isrl.uiuc.edu/~amag/langev/author/skirby.html
Morten Christiansen Home page :
http://www.siu.edu/~psycho/faculty/mhc.html Voir aussi portrait
proposé par la Cornell University http://cnl.psych.cornell.edu/people/morten.html
L'apprentissage du langage par le bonobo Kanzi : http://www.gsu.edu/~wwwlrc/biographies/kanzi.html
© Automates
Intelligents 2003
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