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11 janvier 2003
par Jean-Paul Baquiast
La mémétique est-elle
une science ?
Si une théorie scientifique spécifie
des systèmes de modélisation [Berthier, Le savoir
et l'ordinateur, L'Harmattan 2002, p. 50 (voir
notre présentation du livre)] et si la mémétique
est une science, sur quel type de modélisation repose-t-elle
? En classant les définitions et les approches, on s'aperçoit
qu'il y a plusieurs catégories de modèles permettant
de représenter les phénomènes étudiés
par la mémétique
Le modèle viral
Les mèmes ont d'abord été présentés
(Dawkins, Brodie, Blackmore
) comme des entités informationnelles
réplicantes susceptibles de naître et évoluer
sur le mode darwinien (reproduction/mutation/sélection/amplification)
dans le milieu des réseaux supportant de l'information symbolique,
soit pour l'échanger, soit pour l'archiver.
Ces réseaux sont indifféremment :
- des réseaux classiques d'échanges d'information entre les
humains : langage parlé ou gestuel, langage écrit et ses
supports
- des réseaux technologiques renforçant la portée des
précédents : téléphone, radio et
télévision, réseaux informatiques, etc.
- par extension, les systèmes nerveux, notamment cerveaux, des individus
partenaires aux échanges. Ces systèmes, que ce soit chez l'homme
ou chez l'animal, sont connus depuis longtemps comme créant ou
communiquant des représentations du monde. Les premiers
méméticiens n'ont pas cherché pour autant à
approfondir la forme précise adoptée par les mèmes dans
le cerveau, ni les mécanismes de production, ni les fonctionnalités
auxquelles ils répondent.
L'analogie entre les mèmes et des réplicants biologiques de
type viral signifie qu'une entité se transmet et évolue, sur
le mode darwinien, au sein de milieux biologiques et de réseaux
artificiels. L'évolution étant darwinienne n'est ni finalisée
ni prédictible, ni donc contrôlable. Il s'agit d'une affirmation
importante mais qui ne suffit pas à caractériser le mème.
Il est en effet difficile sinon impossible d'identifier des modules d'information
ou mèmes évoluant comme des entités vivantes, virus ou
à plus forte raison gènes. Dans le modèle viral de la
mémétique, toute parole ou symbole échangé peut-être
un mème, ce qui paraît excessif.
Le modèle n'explique pas non plus les mécanismes d'interaction
avec le terrain, essentiel en immunologie. Pourquoi certains mèmes
sont reçus par certaines personnes et d'autres rejetés.
Répondre à cette question suppose des investigations dans le
cerveau (voir ci-dessous, modèle neuronal)
Le modèle du super-organisme
Les théoriciens du super-organisme (Howard Bloom
) présentent
les mèmes comme la production de super-organismes engagés dans
une compétition de groupes. Les mèmes leur servent alors en
interne de gardiens de la conformité ou au contraire de
générateurs d'aléatoire. Vis à vis des autres
super-organismes, les mèmes constituent des agents offensifs
déstabilisateurs. Les super-organismes ne sont pas seulement des
organismes institutionnels (Etats, entreprises, associations
religions)
mais des groupes d'intérêts plus diffus, dont aujourd'hui les
internationales terroristes.
Le modèle est à retenir, en termes si l'on peut dire de
géo-politique générale, insistant sur les processus
culturels évolutionnaires. Mais il ne donne aucune précision
sur les modalités selon lesquelles les super-organismes
génèrent ou reçoivent les mèmes.
Le modèle de l'e-gène
Les théoriciens des réseaux complexes, tels que l'Internet,
montrent que ceux-ci se constituent progressivement eux-mêmes en super-organismes
encore mal connus, voire inconnaissables par les utilisateurs. Ils génèrent
des entités en compétition darwinienne qui sont des éléments
d'information circulant dans le réseau, et disposant d'une vie organique
propre. J.M. Truong a parlé d'e-gènes. Mais ce modèle
n'éclaire pas le caractère réplicateur des mèmes
numérisés ainsi visés, ni plus généralement
leurs interactions avec les utilisateurs des réseaux.
Le modèle des agents informatiques
évolutionnaires
Si on veut rester dans le domaine des réseaux numériques,
on préférera le modèle des agents, développés
abondamment aujourd'hui par la programmation évolutionnaire. L'agentification
est devenue une espèce de voie royale pour l'informatique répartie
auto-adaptative.
Comment procède-t-on pour agentifier un ensemble de données
symboliques ? En citant Alain Cardon et en simplifiant, disons que l'on transforme
différentes informations émises par divers systèmes d'information
ou de production de sens (données, texte ou image, provenant de capteurs
biologiques ou artificiels, messages échangés, contenus archivés)
en connaissance dynamique, en "grains" de connaissances autonomes cherchant
à communiquer pour se voir confirmer ou infirmer. La meilleure façon
de transformer une information en connaissance dynamique, de l' "agentifier",
est de lui donner le statut d'agent logiciel. Un agent logiciel est un objet
informatique autonome, qui communique avec les autres agents, qui tend à
se développer, se grouper, s'associer ou se mettre en veille. C'est
un grain de connaissance et d'action que l'on a doté de certains buts.
Ces agents logiciels sont susceptibles de constituer un système multi-agents
(un système multi-agents dit massif car ces agents peuvent se compter
par centaines de milliers). L'"agentification" de ces informations, c'est-à-dire
la façon de les rendre disponibles et actives dans les échanges,
est un problème de conception délicat, mais réalisable.
Il faudra dès qu'une information sera émise par une source quelconque,
la capturer et l'introduire dans le réseau sous une forme normalisée
prédéfinie a minima, comportant les précisions nécessaires
lui permettant de communiquer avec les autres et d'enrichir la connaissance
générale de la situation en temps réel. Il y aurait saisie
automatique de données de capteurs ou de contenus de messages, mais
aussi si besoin était, saisie humaine décentralisée.
Le système organiserait également aussi l'agentification des
multiples données conservées en mémoire et activées
en tant que de besoin, selon les méthodes du data-mining et du text-mining.
On peut penser qu'avec cette méthode, reposant sur l'intelligence distribuée
des agents, de nombreux phénomènes (ou saillances) intéressant
l'évolution du milieu observé seront signalés par le
système, phénomènes qui auraient échappé
à l'attention des observateurs les plus attentifs. Les agents logiciels
vivent et évoluent au sein de grappes d'ordinateurs, pouvant être
regroupés en grilles ou grid comportant des milliers ou millions d'ordinateurs.
Le modèle est très intéressant, notamment parce qu'il
permet d'illustrer clairement les processus de compétition darwinienne
entre agents. Mais il ne s'applique pas - ou du moins il ne s'applique pas
facilement - aux modules d'information circulant sur des réseaux non
numériques traditionnels, non plus qu'à ceux prenant naissance
au sein des cerveaux. Comment l'agent informatique interagit-il avec le cerveau?
Le modèle neuronal
Ce modèle, récemment apparu sous la plume de Robert Aunger,
insiste sur le fait que le même est avec le virus, le prion et le gène,
un réplicant au sens strict. Mais de ce fait, il ne peut exister que
dans des organismes biologiques, en l'espèce le cerveau. Les mèmes
sont alors des unités de représentation résultant du
fonctionnement normal des neurones (notamment des neurones dits du cortex
associatif), produits et entrant en compétition darwinienne au sein
même du cerveau. Ils circulent entre neurones selon les diverses voies
de la communication interneuronale (binding). Ce sont des entités physiques
(des objets mentaux, aurait dit Changeux, que Aunger appelle des mèmes
électriques). On devrait donc pouvoir les identifier bientôt
avec les progrès de l'imagerie fonctionnelle cérébrale.
Les mèmes électriques émergeant des compétitions
darwiniennes caractérisant le fonctionnement du cerveau sont producteurs
d'activités motrices inconscientes ou conscientes, par exemple production
de gestes ou paroles, qui ne sont pas des mèmes, mais de simples "symboles"
spécifiques à telle ou telle capacité comportementale
des individus, et construisant un milieu culturel donné (animal ou
humain). Ces symboles, lorsqu'ils sont reçus par d'autres individus,
peuvent être rejetés comme non-compatibles (barrières
immunologiques) ou au contraire induire la formation de nouveaux mèmes
électriques, qui muteront à leur tour au sein de ces nouveaux
cerveaux.
Le cur de la mémétique, selon ce modèle, est à
chercher dans l'organisation et le fonctionnement des neurones. Mais à
ce jour, aucun même électrique n'a pu être observé,
vu la finesse qui serait requise des instruments d'observation nécessaires.
Par ailleurs, ce modèle a l'inconvénient, si cela en est un,
de couvrir l'ensemble de l'activité cérébrale et des
mécanismes d'échanges culturels. Il s'agit d'une véritable
théorie de l'esprit. Lire
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/sep/aunger.html
Que conclure ?
Nous penchons pour une approche intégrant si possible ces divers
modèles, mais développée à partir des
hypothèses de Aunger, car si mémétique il y a, c'est
bien dans les cerveaux qu'elle prend sa source. Comme cependant les
mécanismes de l'esprit sont encore loin d'être élucidés,
nous proposerions la modélisation par systèmes multi-agents
auto-adaptatifs (ou autonomes), agents auxquels on s'efforcera de donner
les caractères des hypothétiques mèmes électriques
de Aunger. Parallèlement, car il s'agit de deux mondes différents,
on pourrait simuler la compétition entre des mèmes informationnels
(idées, slogans, etc.) toujours à partir d'un système
multi-agents auto-adaptatif. Ceci nous conduirait aux projets de conscience
artificielle développés par Alain Cardon, eux-mêmes
susceptibles en retour d'éclairer les phénomènes de
conscience naturelle. On pourrait peut-être ainsi faire
apparaître des lois sous-jacentes profondes éclairant les
mécanismes de la vie, de la pensée et de la culture.
Quoi qu'il en soit, pour répondre à la question posée
en titre, nous pourrions dire (à titre personnel) que la mémétique
n'est pas une science telle qu'on l'entend généralement, c'est-à-dire
fermée sur ses axiomes et ses démonstrations, mais qu'elle impose
une approche transdisciplinaire aux limites nécessairement mouvantes.
C'est ce qui devrait en faire la richesse, comme celle de toutes les nouvelles
sciences de la complexité qui émergent actuellement.
Note: Sur la mémétique, voir dans ce numéro l'entretien
avec Pascal Jouxtel, président de la Société
Francophone de mémétique.
© Automates
Intelligents 2003
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