D'Orwell à Sonnemann en passant par Herbert,
la littérature est pavée de ces références
à des acteurs miniatures capables de se faufiler discrètement
jusqu'à un objectif donné pour y effectuer une tâche
établie, que ce soit simplement pour observer ou encore,
dans le cas d'Herbert, d'éliminer un ennemi.
Cependant, les auteurs ne s'accordent pas sur
la nature de ces agents, les uns en faisant des machines miniaturisées,
les autres des êtres vivants manipulés. Et les réalisations
scientifiques récentes, si elles ne prennent pas le partie
de l'une ou l'autre solution, indiquent clairement que de tels acteurs
peuvent aujourd'hui bel et bien voir le jour.
Car chacune des deux écoles disposent de
leurs créatures opérationnelles : d'un côté
l'entomopter de l'université de Georgie, la "black widow"(1)
ou encore le récent "bourdon", de l'autre le ratbot
de l'université de New-York (NDLR
: voir notre notre actualité du 02/05/2002 : "Les
"Ratbots", premiers rats robotisés").
Les machines miniaturisées, dont l'entomopter
est un des exemples, doivent répondre à un cahier
des charges précis fondé sur la discrétion
et le contrôle, ce dans une logique définie par la
DARPA(2)
dans le cadre des projets autour des micro et nano drones.
Le premier impératif de ces machines est
de ne pas faire appel au vivant, ce afin d'écarter le problème
éthique du détournement du vivant, de la manipulation
du vivant à des fins précises autres que celles dédiées,
c'est à dire voulu par la Nature. Il s'agit donc de reproduire
ce que le vivant a d'utile sans s'embarrasser de cellules.
En effet, du point de vue du droit, la possibilité
de s'approprier le vivant a été jusqu'à très
récemment, esclavage oblige, historiquement écartée.
Certes, l'idée a bien été remise sur le tapis
des négociations internationales, notamment dans le cadre
du "protocole de Doha" mais la question est loin d'être tranchée
et l'idée de l'appropriation du vivant lorsque celui-ci est
utilisé à d'autres fins que celles pour lesquels il
a été créé demeure âprement discuté,
que ce soit devant l'OMC ou encore en Europe(3),
certains pays ayant, pour leur part, comme le Canada(4)
récemment tranché en faveur de la non-appropriation.
Devant l'impossibilité d'un consensus international,
et les militaires étant, par essence, gens pragmatiques -
ils ne souhaitaient pas voir leurs recherches arrêtées
par quelque arrêt de la Cour Suprême - le risque n'a
pas été pris. Ce d'autant plus que l'expérimentation
animale devient de plus en plus encadrée(5)
et que l'on enverrait probablement plus aujourd'hui
de Laika, Gordo ou Albert dans l'espace pour le seul bénéfice
de ne pas impliquer des humains. Certes, des animaux partent toujours
dans l'espace, mais ils sont aujourd'hui accompagnés de bipèdes
bien pensants
A bord de la navette Columbia tragiquement disparue
le 1er février dernier, se trouvaient, outre l'équipage,
pas moins d'une quarantaine d'espèces : vers, poissons, etc.,
dont certains ont - ironiquement -survécu au crash et ont
pu être récupérés dans les débris
Outre cette problématique du vivant, le
cahier des charges imposait - et impose toujours - des résultats
à la limite du défi scientifique.
L'agent obtenu ne doit pas dépasser la
taille de 15 cm, ne doit pas peser plus de 100 grammes, être
capable de transporter une charge utile d'au moins 12 grammes afin
d'avoir la capacité d'emporter une caméra vidéo
susceptible de transmettre des informations à distance. A
noter qu'un aérosol de 10 grammes contenant un filovirus
peut contaminer dans un lieu clôt l'ensemble d'une population(6).
Enfin, l'agent doit disposer d'un mécanisme de pilotage automatique,
c'est à dire qu'il doit pouvoir se rendre sur et revenir
d'un objectif distant sans intervention externe car les ondes utilisées
pour diriger à distance un mécanisme peuvent être
repérées, donc piratées et détournées,
ce qui dans un cadre militaire n'est pas acceptable.
Un des défis des différentes équipes
de chercheurs engagés dans la course aux nano drones concernait
donc l'indépendance des machines et leur portée. Or,
tout comme pour l'école de cybernétique, l'école
de la propulsion a connu un schisme et deux courants de recherches
se sont détachées avant de récemment se rejoindre.
Pour répondre à ce besoin, des chercheurs
ont pensé extraire de l'environnement chimique des engins
le carburant nécessaire à leur mouvement. Il s'agissait
pour simplifier de doter les machines d'une part d'un outil capable
d'extraire les protéines nécessaires à son
mouvement, d'autre part d'un réservoir où les stocker.
Dans ce domaine, les résultats les plus remarquables ont
été obtenus par l'institut de recherche Marie Curie
de
Londres(7)
ou encore par Hongyung Wang à l'université de Berkeley(8).
Les chercheurs du premier laboratoire se sont
concentrés sur les mécanismes de conversion de l'énergie
chimique en force de propulsion au travers de l'étude d'une
protéine, la kinesine.
Celle-ci a été choisie car elle
possède la particularité d'être présente
dans tous les organismes disposant de noyaux cellulaires (eukaryotes),
c'est à dire dans un peu près l'ensemble des être
vivants. Le mécanisme de transmutation de l'énergie
chimique, stockée dans une molécule nommée
ATP, en énergie motrice est maintenant connu. Mais pour l'extraction
tout
reste à faire : le nano drone qui se posera sur une grenouille
pour en récupérer les molécules et recharger
ses accus n'existe pas encore mais nous n'en sommes pas loin.
En effet, l'université de Cornell(9)
dispose d'un projet de recherche fondé sur l'exploitation
à des fins motrices d'une dérivée de kinesine
et qui cherche à développer de l'ATP endogène,
c'est à dire qui se reproduit lui-même. Le carburant
d'origine sera bien sûr de nature exogène mais à
terme il devra s'auto régénérer
l'objet
de la recherche étant de déterminer comment.
De l'autre la motorisation plus traditionnelle
fondée sur des microbatteries embarquées. La "veuve
noire" de première génération disposait de
ce second type de motorisation.
La première école se heurtait aux
modalités d'extraction des éléments moléculaires
nécessaires à la mobilité d'un engin, la seconde
à la capacité de stockage d'énergie dans un
univers miniaturisé. Jusqu'à ce qu'un équipe
de Georgia Tech réconcilie les deux mondes avec l'entomopter(10).
L'idée de Robert Michelson a été
d'associer à l'utilisation d'un carburant chimique à
la reproduction mécanique d'un phénomène vivant
: le battement d'ailes des insectes. Le carburant chimique se heurtant
toujours au limites évoquées plus haut, l'équipe
de Georgia Tech a donc cherché à capter et stocker
l'énergie produite par les ailes, celle-ci pouvant par la
suite être utilisée soit pour alimenter des systèmes
embarqués (vidéos, etc.) soit pour accroître
le rayon d'action du drone. Il est cependant clair que le jour ou
les mécanismes de régénérescence de
l'ATP auront été maîtrisés, l'énergie
produite pourra être mise à la disposition d'une sophistication
accrue des engins mais d'ores et déjà, cette découverte
n'est pas neutre car plus la machine dispose de rayon d'action,
plus sa base de départ peut être éloignée,
au delà de frontières et pourquoi pas de mers.
Mais le cahier des charges de la DARPA impose
aussi une certaine discrétion, et dans un sens, le choix
de mimétisme animal de Michelson peut à terme se révéler
des plus judicieux. En effet, la discrétion est nécessaire
dans le cadre d'une stratégie de pénétration
d'un espace aérien hostile. Or, tout comme il était
à l'époque de la guerre froide, difficile pour les
"oreilles d'or" ces sous-mariniers spécialisés dans
la détection aveugle de submersibles, de faire la différence
entre un mammifère marin et un certains navires, il pourrait
se révéler difficile de faire la différence
entre un entomopter et une mouche, d'autant plus que celui-ci vole,
se pose et marche comme une mouche
si tant est que des radars
soient assez précis pour détecter des tels insectes.
En effet, dans les stratégies de détection,
un certain nombre de données - considérées
comme du "bruit", des parasites - sont d'emblée éliminées
par les logiciels de traitement. Un essaim de drones mimant la nature
pourrait très bien ne pas être considéré
par les outils de détection et fondre sur l'ennemi tel un
essaim de sauterelles
à moins que les radars du futur
n'éliment plus ces données, mais qui croira encore
des mécanismes qui crient "au loup" au moindre bruissement
d'aile d'un oiseau mouche.
Les nano drones ouvrent donc aussi le chantier
des outils actuels de détection qui pourraient bien à
terme être à réinventer, car en reproduisant
la nature on se fond parmi les bruits de la nature.
Plus loin encore, cette volonté de mimétisme
a motivé les recherches de la seconde école évoquée
au début du présent article : après le cyber
pragmatique qui emprunte au vivant ce qu'il a de mieux pour mécaniquement
l'imiter, voici le cyber qui se greffe au vivant soit pour l'améliorer
ou plus grave le manipuler.
Des laboratoires ont ainsi, dans l'enthousiasme
et sans trop s'embarrasser de questions éthiques, modifié
le vivant en y adjoignant des outils neuronaux.
Ainsi, une équipe de l'université
de New York a inséré dans le cerveaux de rats deux
séries de des micro électrodes : la première
série avait pour objectif d'agir sur le lobe frontal du cerveau
où sont localisés les centres du plaisir, la seconde
série émulait les moustaches du rat, donc ses facultés
d'orientation.
Dans le cadre de l'expérience, le rat recevait
au travers d'une prothèse sensorielle, des impulsions stimulant
son centre du plaisir s'il prenait la direction voulue par le manipulateur,
ce y compris lorsqu'il fonctionnait en totale opposition avec ses
mécanismes naturels (i.e : en avançant en direction
d'un obstacle pour le surmonter plutôt que de le contourner).
Déjà des applications commerciales
pour l'exploitation de ces rats cybernétiques ont été
proposées soit pour rechercher des personnes enfouies sous
des décombres et dans des lieux inaccessibles à l'homme
ou à des chiens, ou encore pour la détection de mines
car
le rat présente la particularité d'être peu
onéreux.
Plus intéressant encore (ou plus inquiétant,
c'est selon), l'expérience a été reproduite
sur un chimpanzé, le manipulateur se trouvant à 600
miles et envoyant ses instructions au travers du réseau internet
(NDLR
: voir aussi notre article du 20/12/2000 : "Les
mouvements d'un robot commandés par le cerveau d'un singe").
Quoi qu'il en soit, ces différentes expériences
nous montrent que nous sommes entrés de plein pied dans l'ère
du vivant cybernétique tout en ouvrant des perspectives éthiques
et philosophiques intéressantes.
En effet, d'un côté, des scientifiques
se sont attachés à reproduire le monde animal en partant
du postulat que jusqu'à ce jour l'on a pas fait mieux que
la nature mais que des impératifs physiologiques empêchent
l'utilisation de la totalité des facultés offertes
par la nature, c'est notamment le cas du cerveau. Il s'agit donc
pour ces scientifiques de s'affranchir de ces limites. Se pose alors
la question de la raison de celles-ci : n'ont elles pas été
sciemment instaurées, pourquoi existent-elles et à
s'en affranchir, que risque-t-on, ne constituent-elles pas les "gardes-fou"
de l'évolution ?
Le débat reste
ouvert
De l'autre côté, les scientifiques
s'attachent à pallier ce qu'ils considèrent comme
les lacunes du vivant en y insérant, littéralement,
de la "machine", ce afin de manipuler le vivant, le mener là
où on souhaite aller. Et là aussi le débat
ne peut manquer d'être passionné car il devient de
plus en plus délicat de déterminer qui inspire qui,
ou qui se fonde sur quoi.
"Les sciences du calcul ont poursuivi
leur développement autonome dans des générations
d'ordinateurs de plus en plus complexes et de plus en plus performants
mais dont les modes de fonctionnement semblent s'écarter
de plus en plus de ceux mis en uvre dans les cerveaux biologiques.
Dès lors, le problème deviendrait donc moins de mieux
comprendre le cerveau pour savoir mieux l'imiter dans la machine
mais de regarder comment ces nouvelles machines fonctionnent pour
tenter de mieux comprendre le cerveau. "(11)
Au regard de ces différentes orientations,
si ce n'est écoles, il devient évident qu'il nous
reste à établir le dogme d'une nouvelle sociologie
prenant en considération l'idée qu'il est parfaitement
possible que demain l'homme cybernétique reproduise le naturel
pour mieux le surpasser(12).
En effet, à ce jour, nous n'imposons pas de règles
ni aux créateurs de ces nouvelles formes de vie, ni aux créatures
elles-même que nous sommes en train de générer
: les différents comités d'éthique existant
se penchant plus sur les problématiques liées à
la santé que sur les problématiques liées de
l'immixtion du vivant dans la machine(13).
Sans jouer les Cassandre, car les évolutions
scientifiques ont rarement été un mal, on peut néanmoins
se demander pourquoi ces questions reçoivent aujourd'hui
si peu d'échos, et de réponses. A moins qu'il ne soit
nécessaire d'attendre qu'un nouvel Oppenheimer avoue en regardant
les effets de ces découvertes qu'il a lui aussi ouvert les
portes de l'enfer...(14)