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18 mai 2003
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Physiologie sociale intégrative
"New
brain imaging technologies have motivated neuroeconomic studies
of the internal order of the mind and its links with the spectrum
of human decisions from choice among fixed gambles to choice mediated
by market and other institutional rules. We are only at the beginning
of the enterprise, but its promise suggests a fundamental change
in how we think, observe, and model decision in all its contexts."
--Vernon Smith, 2002 Nobel Laureate in Economics, in his Nobel lecture
"Constructivist and Ecological Rationality in Economics" cité
par Paul Zak
Le
Pr.Gilbert Chauvet [www.gilbert-chauvet.com]
développe depuis plusieurs années une recherche sur
la modélisation des fonctions physiologiques de l'organisme
vivant qu'il a baptisé la physiologie intégrative.
Nous en avons rendu compte dans deux articles de notre numéro
du 16 août 2001 [voir "La
vie dans la matière, le rôle de l'espace en biologie"
et notre entretien
avec Gilbert Chauvet]. L'objectif ambitieux de cette recherche
est de réaliser un modèle mathématico-informatique
des interactions entre fonctions physiologiques au sein d'un organisme,
interactions responsables du maintien de la vie dans celui-ci. Ce
modèle permettra notamment de simuler l'effet des dispositifs
thérapeutiques destinés à prévenir ou
guérir les troubles physiologiques. Des contacts que nous
avons poursuivis avec le Pr. Chauvet, il apparaît que sa recherche
a rapidement progressé. Il nous en informera sans doute prochainement.
Dans les articles précités, nous avions pour notre
part suggéré l'hypothèse que de telles méthodes
visant à modéliser l'organisme biologique pourraient
sans doute être transposées à l'analyse du fonctionnement
des organisations sociales. Celles-ci ne sont après tout
que l'extension des organismes individuels les composant. Une telle
transposition permettrait de mieux comprendre la nature et le fonctionnement
des sociétés. D'une meilleure compréhension
pourrait découler plus d'efficacité dans les interventions
supposées remédier à leurs disfonctionnements.
Mais il est évident que passer des organisations biologiques
aux organisations sociales suppose un important travail. Une typologie
s'impose d'abord. Le concept d'organisation sociale peut être
appliqué à un nombre potentiellement infini de combinaisons
d'individus, depuis l'humanité tout entière jusqu'au
couple éphémère. Comment par ailleurs définir
une organisation, supposée dotée d'une certaine permanence,
au regard de simples interactions non reproductibles ? De quelles
fonctions "physiologiques" étudiera-t-on les interactions
? Qu'appellera-t-on disfonctionnements et quels types de remède
décidera-t-on d'envisager ? Enfin, pourra-t-on, dans le domaine
du social, considérer que l'observateur peut prétendre
adopter une posture de neutralité à l'égard
de l'observé, comme cela se pratique pour des raisons de
commodité dans l'observation du biologique?
Nous pensons que ces difficultés sont considérables,
mais elles ne doivent pas servir de prétexte à considérer
qu'il serait impossible d'obtenir des modèles ambitieux décrivant
les organismes sociaux, même s'il fallait prendre en compte
des milliers de facteurs. La "gouvernance" mondiale est trop aveugle,
globalement et en détail, pour que l'on n'essaye pas d'améliorer
ses méthodes d'analyse et de prospection. Les outils développés
par le Pr. Chauvet devront en tous cas être testés
dans cette perspective. Nous reviendrons sur ces perspectives ultérieurement.
En attendant, il est intéressant d'observer l'état
de l'art concernant la modélisation des systèmes sociaux
a l'aide des nouvelles sciences de la complexité. On fait
généralement appel pour ce faire à des modèles
statistiques ou neuro-mimétiques plus ou moins grossiers.
Depuis les procès en réductionnisme faits dans les
années 1970 à la sociobiologie, peu de chercheurs
s'étaient aventurés à tenter d'éclaire
le rôle des gènes dans la genèse des comportements
sociaux - sauf de soi-disant généticiens peu scrupuleux
qui annoncent périodiquement avoir découvert le gène
de l'inconstance conjugale ou de l'homosexualité. Il ne suffit
plus en effet aujourd'hui d'identifier plus ou moins vaguement un
gène censé déterminer un comportement donné
chez un animal de laboratoire. Il faut mettre à jour les
chaînes de protéines ou hormones produites par la mise
en activité du ou des gènes incriminés, puis
suivre l'effet de ces neurotransmetteurs dans les organismes. Il
faut ensuite passer de l'organisme individuel à l'organisme
en relation avec ses congénères, c'est-à-dire
en société, pour tenter d'identifier les comportements
collectifs correspondants. Il faut enfin se placer dans la perspective
de l'irréversibilité et du développement chaotique.
Aujourd'hui cependant les progrès très rapides et
conjugués de la génomique, de la protéomique,
de l'imagerie médicale et de la simulation en intelligence
artificielle des comportements sociaux permettent de commencer à
apporter un peu de rigueur scientifique à des études
qui relevaient jusqu'alors d'une psychologie et d'une sociologie
très empiriques.
Neuroeconomics
Nous trouvons un exemple de telles perspectives dans les travaux
relatés par un article de NewScientist en date du 10 mai
2003, p. 33 : To trust is human. L'article présente
les travaux du Pr. Paul Zak de la Claremont Graduate University
en Californie. Celui-ci appartient à l'école dite
des neuroeconomics. Nous préférerions parler pour
notre part de neurosociologie, mais les recherches conduites aux
Etats-Unis ont, cela n'étonnera personne, pour premier objectif
d'éclairer les comportements des acteurs économiques,
que ce soit sur les marchés, dans les échanges contractuels
ou dans les relations avec les institutions. Rien n'est plus contraire
en effet au bon management que l'irruption de comportements erratiques.
Dans le cas présenté par l'article du NewScientist,
l'objet de la recherche est d'identifier les sources génétiques
et neurologiques des comportements dits de confiance envers l'autre,
indispensables aux échanges. Si je me méfie de tout
le monde, je verse progressivement dans l'autisme. Au contraire
je m'épanouis quand je peux faire confiance à mes
prochains, dès lors évidemment que cette confiance
est récompensée. Une bonne coopération sociale
indispensable à la survie s'organise alors.
Les chercheurs ont fait l'hypothèse que, loin d'être
culturelle et récente, la confiance remonte aux temps les
plus anciens de l'histoire humaine puisque précisément
elle a permis l'agrégation en groupes sociaux solides. On
peut d'ailleurs penser qu'elle trouve ses racines encore en amont,
dans les sociétés animales. La confiance est donc
génétiquement programmée. Restaient à
trouver les médiateurs induits par les gènes correspondants,
capables de provoquer les comportements complexes de confiance,
au sein d'une co-évolution nature-culture. Parmi plusieurs
hormones candidates, les chercheurs ont identifié l'ocytocine
(appelée aussi oxytocine [oxytocin, en anglais], dont de
nombreuses expériences ont montré le rôle dans
l'apparition des comportements sociaux pacifiques et coopératifs.
Il restait à étudier les conditions les plus favorables
à la production de cette hormone.
Avec une certaine naïveté, les chercheurs ont constaté
qu'un bon niveau de vie, la disposition d'espaces suffisants et
la pratique régulière de l'acte sexuel, favorisaient
la production de l'ocytocine. Celle-ci paraît au contraire
absente chez les violents de toutes sortes, les frustrés
du sexe ainsi que chez
les religieux pratiquants. Ce dernier
point s'expliquerait par le fait que s'adonneraient aux religions
ceux n'ayant pas foi en l'homme et recherchant des compensations
dans un Très-Haut(1).
On se moquera sans doute en France de telles conclusions, relevant
de l'enfoncement de portes ouvertes : il faudrait pour accroître
la sécrétion interne de la bienfaisante hormone élever
le niveau de vie des gens. Peut-être même pourra-t-on
se limiter à administrer aux gens des pilules hormonales?
Cela serait moins coûteux qu'élever leur niveau de
vie. Ainsi la paix et la coopération pourraient enfin régner
à moindre frais sur Terre(2).
Les choses ne sont certainement pas si simples, mais refuser de
telles approches nous paraîtrait faire preuve d'un esprit
particulièrement borné. Que nous le voulions ou non,
les hommes et partant les sociétés et leurs cultures
sont très largement déterminés par des sécrétions
hormonales multiples, elles-mêmes plus ou moins directement
sous commande génétique très anciennement apparues
dans l'évolution. Il y a donc là un champ immense
d'étude qui s'ouvre à la sociologie scientifique.
On voit alors la liaison possible avec la physiologie sociale intégrative
qui donne son titre à cet article. D'innombrables facteurs
interviennent pour déterminer les comportements des organismes
sociaux. Nous avons évoqué l'un de ceux-ci, lié
précisément à la physiologie des individus.
Il faudra en identifier d'autres, liés par exemple aux échanges
langagiers et à la mémétique. Restera enfin
à tenter la synthèse et l'intégration de ces
divers facteurs pour commencer à mieux comprendre les sociétés
animales et humaines. L'outil annoncé du Pr. Chauvet devrait
y aider.
Notes
(1) On ne s'arrêtera
évidemment pas à cette constatation et on recherchera
les zones cérébrales et les sécrétions
hormonales responsables des comportements de type religieux, eux-mêmes
fortement structurants au plan social. In God we trust. Pourquoi croire
en Dieu plutôt qu'en son prochain? On sait que les hypothèses
relatives aux fondements génétiques des croyances fortes
et du mysticisme ne manquent pas. 
(2) Il est évident
qu'il est nécessaire de porter un regard politique sur de telles
études? Quelles "histoires" cherchent à raconter ceux
qui s'y livrent, quelles preuves recherchent-ils? S'agit-il seulement
de faire l'apologie de l'économie de marché et de la
démocratie à l'américaine? D'où
la nécessité, évoquée ci-dessus, de réintroduire
l'observateur dans l'observation.
© Automates
Intelligents 2003
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