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19 mars 2003
par Jean-Paul Baquiast
Libre-arbitre, Mémétique
et Machine pensante
Ce court article propose de faire un point concernant
la question du libre-arbitre humain, à la lumière
des travaux récents sur la mémétique d'un côté,
sur la conscience artificielle de l'autre. Depuis que notre revue
avait abordé ces thèmes, il y a déjà
deux ans, on constate des progrès importants, bien que pas
toujours évidents, sur la façon dont nous pouvons
nous représenter ce problème fondamental du libre-arbitre
(le lecteur pourra se reporter à l'article Discussion
sur l'évolution des mondes du même numéro,
qui aborde ce thèse sous un autre angle).
Rappelons d'abord -ce qui n'a rien de très original - comment
on pose en général la question du libre-arbitre.
Chacun de nous constate intuitivement qu'à tout moment il
prend des décisions volontaires. Nous sommes conscients du
fait que notre choix est guidé par beaucoup de causes extérieures
à nous. Mais in fine nous sommes convaincus que c'est
notre Moi conscient qui décide. Il en est de même,
à un moindre degré, pour les décisions de groupe.
Les groupes sociaux obéissent, nous le savons, à de
nombreux déterminismes, mais quand ils prennent une décision,
par exemple partir ou ne pas partir en guerre contre l'Irak, les
membres de ces groupes sont intuitivement persuadés d'agir
librement. Tout dans l'éducation vise à persuader
les individus et les groupes de l'autonomie et à la responsabilité
de la volonté : "prends-toi en mains, sois adulte, comporte-toi
en homme libre, etc.". La tradition multi-séculaire relative
à la conscience, au moins dans les sociétés
ayant le rationalisme grec en héritage, est que la décision
volontaire est libre. Elle n'est donc pas en dernier ressort déterminée.
La mémétique est déterministe
Or la mémétique nous explique en général
que ce sont des compétitions darwiniennes entre des entités
appelées mèmes qui déterminent nos choix, qu'ils
soient involontaires ou qu'ils soient volontaires. Ces entités
peuvent être selon les auteurs de nature différente.
Pour les uns, les mèmes sont essentiellement des entités
langagières et plus généralement symboliques
(par exemple des artefacts) qui interagissent entre individus par
l'intermédiaire des canaux de communication sociaux. Pour
les autres, se sont d'abord des entités neuronales (le même
électrique de Robert
Aunger) qui interagissent entre aires cérébrales
par l'intermédiaire des faisceaux associatifs du cerveau.
En fait, ces grandes catégories d'entités interagissent
elles-mêmes en permanence, car l'individu ne peut se définir
en dehors de la société. A un mème social correspond
un mème neuronal et réciproquement, que ce soit chez
l'animal ou chez l'homme. Que sont alors la prise de décision
volontaire et le libre-arbitre, de l'existence desquels nous sommes
si intuitivement convaincus ? Les méméticiens, comme
la plupart des scientifiques aujourd'hui, refusent le déterminisme
linéaire. Ils admettent en général que la prise
de décision traduit l'émergence d'une complexité
originale résultant de l'interaction entre des mèmes
de diverses natures et origines. Le processus en est généralement
inconscient ou involontaire. Lorsqu'il se croit volontaire, c'est
parce qu'un mèmeplexe correspondant au Moi prend le dessus.
Le moi est donc comme le dit Susan
Blackmore un mème comme les autres, bien que plus complexe.
De même le corps humain est un organisme vivant comme les
cellules qui le composent, mais il est plus complexe, parce qu'émergent
de la coopération des cellules. La conscience et le
libre-arbitre considérés comme des propriétés
spécifiques à l'humanité ne seraient donc que
des illusions. Mais ces illusions sont conservées et entretenues
par l'évolution parce qu'elles renforcent l'autonomie des
individus, laquelle elle-même, dans un monde de plus en plus
complexe, améliore probablement les chances de survie de
l'espèce.
La mémétique, si cette description est admise, est
donc déterministe. Mais comme il s'agit d'un déterminisme
s'appliquant à des systèmes organisationnellement
complexes, et par conséquent non-descriptibles et non-prédictibles,
il ne décourage pas trop les libres initiatives. Beaucoup
de méméticiens cependant avouent ne pas trop aimer
l'idée que lorsqu'ils s'expriment et agissent, ce sont des
mèmes qui le font par leur intermédiaire.
Observons que certains neuroscientifiques
spécialistes de la conscience (le Hard problem) n'ont pas
renoncé à chercher dans les processus mentaux une
base biologique encore non perçue qui expliquerait ce paradoxe
de la conscience et du libre arbitre face au déterminisme
général enseigné par les sciences, et par la
mémétique en particulier. Beaucoup d'espoirs continuent
à être mis, malgré les déceptions, dans
la mécanique quantique. Nous en trouvons un exemple dans
le colloque qui vient de se tenir à Tucson, Arizona; sur
les thèmes suivants:
- modèles quantiques de la conscience,
- la science de l'information quantique,
- cohérence, décohérence et correction des
erreurs,
- dynamiques des protéines, des cytosquelettes et de l'ADN,
- physique et perception du temps,
- théories quantiques de l'esprit et sciences sociales,
- mémoire associative quantique.
La conscience artificielle n'est pas
déterministe
Or paradoxe, si la mémétique, qui s'applique à
des systèmes vivants, est plutôt déterministe,
l'Intelligence Artificielle appliquée aux systèmes
multi-agents auto-adaptatifs, l'est beaucoup moins. Ainsi les travaux
relatifs aux machines pensantes ou machines cognitives, représentés
en France par Alain Cardon, visent à réaliser des
"consciences artificielles" qui soient capables, comme un homme,
d'éprouver des sensations, des sentiments ou affects et finalement
de prendre des décisions que nous pourrions qualifier de
libres, c'est-à-dire non prévisibles par nous et obéissant
à des logiques d'adaptation et de survie propres à
chacune de ces machines. La démarche est présentée
dans le livre un peu difficile mais passionnant d'Alain Cardon:
Modéliser et
concevoir une machine pensante. L'auteur y montre comment
réaliser un système artificiel capable de faire montre
de libre-arbitre ou autonomie de la volonté, à partir
d'agents logiciels interagissant selon des processus modélisés
par le scientifique concepteur. L'émergence de cette volonté
résulte de la compétition darwinienne entre modules
d'informations ou de programmes, au sein d'une machine incorporée
(embodied) et située dans un environnement lui-même
évolutif). Alain Cardon, dans la tradition de l'IA, appelle
ces modules des agents, mais les méméticiens pourraient
tout aussi bien les appeler des mèmes, quitte à en
préciser la nature informatique. Certes la machine pensante
n'existe pas encore en vraie grandeur, mais elle a déjà
été testée. On peut prendre le pari que dans
5 ans, elle sera réalisée, aux Etats-Unis et au Japon.
Elle pourrait l'être aussi en France, si quelque investisseur
s'y intéressait.
Le caractère très original de la démarche
(ce que l'on pourrait appeler en paraphrasant Dennett l'"idée
dangereuse" des concepteurs de robots pleinement autonomes), consiste
à postuler que, si nous ne connaissons pas (et peut-être
ne connaîtront jamais) ce qui se passe en nous quand nous
prenons des décisions que nous qualifions de volontairement
conscientes, nous pouvons en travaillant sur les processus bien
maîtrisés du calculable informatique, nous en donner
des modèles qui à terme se comporteront en termes
d'autonomie de la volonté aussi bien et peut-être mieux
que nous. Autrement dit, ces machines pourront passer avec succès
le test de Turing, c'est-à-dire réagir d'une façon
analogue à celle d'un humain face à des situations
exigeant des décisions volontaires.
Beaucoup de ceux qui travaillent à la réalisation
de telles machines pensantes caressent sans trop le dire l'espoir
que ces machines, une fois pleinement fonctionnelles tout en restant
compréhensibles par nous, nous éclaireront sur ce
qui se passe réellement dans le cerveau lorsqu'il produit
des décisions dites libres - d'autant plus que les progrès
de l'imagerie cérébrale et des neurosciences permettront
sans doute bientôt de mieux visualiser les processus très
fins à la source des décisions dites conscientes et
volontaires. C'est en tous cas ce qui s'est toujours produit jusqu'ici,
puisque les modèles bioniques se révèlent les
outils les plus puissants pour déchiffrer et comprendre le
biologique, puis pour agir directement sur lui.
Si ceci se révèle exact (nous ne voyons aujourd'hui
aucun argument pour penser que ce ne soit pas le cas), c'est-à-dire
si on peut concevoir puis réaliser un libre-arbitre artificiel,
le problème de ce qui se passe au niveau de ce que nous appelons
le libre-arbitre humain, et du rôle des mèmes dans
l'émergence de la volonté autonome, devrait être
résolu d'office.
Les mèmes, dans cette optique, seraient des entités
spécifiques aux cerveaux et aux sociétés où
ils se développent. Mais leur façon d'agir serait
éclairée plus ou moins complètement par l'étude
du comportement des agents logiciels évoqués ci-dessus.
Il en serait de même alors de ce comportement plus global
qu'est le libre arbitre de l'homme. L'éclairage apporté
par ce que nous enseignerait l'étude du libre arbitre artificiel
de la machine consciente permettrait de mieux comprendre le libre-arbitre
humain. De toutes façons, si tout ne s'éclaire pas
du premier coup, les travaux menés parallèlement sur
le cognitivisme et les neurosciences d'inspiration mémétique,
et ceux sur les systèmes adaptatifs multi-agents (autre nom
des machines pensantes) s'enrichiront les uns les autres.
Une évolution toujours à
l'oeuvre
Pourrait-on extraire des considérations qui précèdent
une hypothèse sur l'évolution, hypothèse qui
serait dans l'optique évoquée plus haut un mème
émergent ? Selon une telle hypothèse, l'évolution
naturelle culturelle, sous l'influence de ce que nous appelons des
mèmes, aurait d'abord fait apparaître les consciences
animales puis humaines. Mais l'évolution ne se serait pas
arrêtée là Elle serait en train de faire apparaître
d'autres milieux favorables à la prolifération darwinienne
des mèmes, les cerveaux artificiels. Elle utiliserait pour
ceci le vecteur de personnes telles qu'Alain Cardon et autres scientifiques
développant ces systèmes, car ces chercheurs se seraient
trouvés pour des raisons contingentes à l'intersection
entre le monde du vivant et le monde du calcul informatique. Ils
pourraient donc servir de passeurs vers un monde très enrichi,
dont les futurs contours seraient en train de se dessiner.
© Automates
Intelligents 2003
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