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7 septembre 2003
par Jean-Paul Baquiast
Les philosophes et les nouveaux visages de la physique
Deuxième
partie. La mécanique quantique. La conscience est-elle un
objet?
Cet article fait suite à
celui consacré sous ce titre à la cosmologie dans
notre précédent
numéro
Quel rapport
y a-t-il entre le "problème difficile" de la philosophie
de l'esprit, celui de la conscience, et le principal problème
d'interprétation de la mécanique quantique, popularisé
par l'expérience de pensée du chat de Schrödinger
? C'est que tous deux mettent localement en échec les oppositions
de type sujet-objet dont fait usage la théorie de la connaissance.
La conscience primaire n'est pas détachable du fait d'être
vécue, et le phénomène en physique microscopique
n'est pas désolidarisable du contexte expérimental
dans lequel il se manifeste. Les deux problèmes ont cependant
été rendus inextricables par un refus habituel de
tirer toutes les conséquences de cette remarque. Conditionnés
par le préjugé selon lequel le mode descriptif-constatif
d'utilisation du langage est universel, la plupart des protagonistes
du débat, aussi bien dualistes que matérialistes,
ont traité la conscience comme un quasi-objet, et l'"état
quantique" comme un attribut d'objet. De là sont nés
l'aporie de la relation (de coexistence, d'émergence, ou
d'identité) qu'est censé entretenir le quasi-objet,
conscience avec l'objet cerveau, et le paradoxe d'un chat imaginaire
dont l'"attribut" surprenant consiste à être
mi-mort mi-vif. De là est venue également une compréhension
lacunaire du sens des essais de solution les plus plausibles, comme
la décohérence pour le paradoxe du chat de Schrödinger.
Une dissolution commune des deux problèmes est alors tentée
à travers une conception élargie du langage (associant
les enseignements de Wittgenstein à ceux de la pragmatique),
et une généralisation de la méthodologie des
sciences (consistant à compléter les procédures
de la caractérisation objective par celles de la coordination
intersubjective).
Michel Bitbol, extrait de la présentation de Physique et
philosophie de l'esprit, Flammarion 2000
Dans un article du numéro
précédent (Les
philosophes et les nouveaux visages de la physique, Première
partie. La cosmologie), nous avons examiné les répercussions
possibles des nouvelles hypothèses cosmologiques sur la façon
dont le public non spécialiste se représente la nature.
Nous y avons fait allusion à la nécessité,
pour approfondir cette question, de mieux se représenter
ce que pourrait être la nature au travers des nouvelles hypothèses
apportées par la physique quantique. Celle-ci, quoique bientôt
octogénaire, se renouvelle profondément aujourd'hui,
ce qui entraînera d'importantes conséquences philosophiques.
Dès ses origines, la mécanique
quantique a introduit comme on le sait l'idée d'une inséparabilité
entre l'objet observé et l'instrument (ou observateur) servant
à le décrire expérimentalement. La mécanique
quantique ne fournit pas une image de la nature mais l'image de
nos rapports avec la nature (Heisenberg). Cette idée, considérée
initialement comme révolutionnaire, s'est aujourd'hui banalisée,
aussi bien en physique microscopique (quantique) qu'en cosmologie,
compte tenu des succès expérimentaux continus de la
mécanique quantique. Les articles intitulés sur le
mode " il n'y a pas de particules " ou " le temps
n'existe pas " deviennent courants. Ce qui n'empêche
pas certains physiciens, et le langage courant, de continuer par
exemple à présenter l'atome comme un noyau entouré
de petites billes, soi-disant pour des raisons de commodité
mais sans doute aussi pour ne pas affronter le changement de point
de vue radical qu'implique la mécanique quantique. Il s'agit
pourtant d'un mensonge(1).
Ceci étant, la séparabilité
entre l'observé et l'observateur reste le dogme dominant
dans les sciences occidentales du macroscopique, c'est-à-dire
des objets pluri-atomiques, objets physiques, biologiques et informationnels.
Depuis les premiers succès du rationalisme, on considère
qu'il n'est de science possible que si l'observateur (qualifié
de sujet), prend la posture de se situer en dehors du monde qu'il
observe (qualifié d'objet), afin d'en donner une description
objective. On admet que cette description est toujours approximative,
mais cette approximation découle seulement de l'insuffisance
des moyens d'observations dont dispose l'observateur. L'approximatif
découle de cette insuffisance et non d'une éventuelle
indescriptibilité de l'objet. Il n'exprime pas l'hypothèse
propre à la mécanique quantique selon laquelle l'observateur
serait enchevêtré avec l'observé, ce qui l'empêcherait
définitivement d'en donner une description valable pour tous
et en tous lieux (c'est-à-dire située avec précision
dans le temps et dans l'espace).
Il est certain que, pour dépêtrer
la pensée rationnelle de la confusion permanente entre l'homme
et la nature qu'imposait la pensée mythologique, il fallait
faire le postulat de la séparabilité et de l'objectivité.
Encore aujourd'hui, comme la plupart des sciences et des technologies
traitent du monde macroscopique, ce postulat n'est pas gênant.
Il est même, en pratique, indispensable. On constate cependant,
y compris dans les sciences du macroscopique, qu'il devient très
difficile de ne pas tenir compte du fait que l'observateur s'implique
inévitablement dans la description qu'il fait de la nature.
Cette implication a été reconnue dès la fin
du 19e siècle en ce qui concerne les sciences humaines. Elle
gagne petit à petit du terrain dans les autres sciences,
ainsi en neurologie ou en médecine. Mais il s'agit d'une
constatation qui relève encore d'un effort pour améliorer
les modalités de la recherche macroscopique, et non de la
prise en compte d'un quelconque effet quantique.
Les différents
réalismes
Postuler avec les sciences expérimentales
nées au siècle des Lumières qu'il existe une
nature indépendante de l'observateur a redonné force
scientifique aux croyances très anciennes selon lesquelles
un monde d'idées ou de consciences inaccessibles aux hommes
se trouve quelque part, dont la réalité observable
n'est que le reflet (mythe de la caverne). Si les sens de l'observateur,
confirmés par les instruments, lui donnent l'impression de
contempler ou manipuler des objets extérieurs à lui,
il est naturel de penser que ces objets d'observations existent
réellement. On sait bien que certains de ses objets, notamment
dans les sciences humaines (par exemple une idéologie), sont
des constructions sociales mais cela ne leur retire pas, ici et
maintenant, le statut d'objet observable au même titre ou
presque qu'un objet physique tel un astre.
Penser ainsi fonde le réalisme,
opposé au solipsisme selon lequel le monde tel qu'il nous
apparaît n'a pas de réalité en dehors de notre
esprit. Le solipsisme pourrait être rajeuni par des réflexions
modernes sur la conscience, mais ce n'est pas encore le cas pour
le moment. Pour sa part, le réalisme, postulant qu'il existe
des objets, une nature, indépendants de l'observateur, n'est
pas une doctrine unique. Il a pris plusieurs formes. Les définitions
et les nuances relatives au réalisme sont nombreuses(2).
Nous n'en retiendrons que trois :
Le réalisme des essences ou ontologique ou de l'être
en-soi selon lequel à chaque objet identifié dans
la nature correspond une entité idéale à laquelle
en principe on ne peut accéder mais vers laquelle on peut
tendre par la démarche scientifique. Ce type de réalisme
est généralement abandonné aujourd'hui, du
moins par les matérialistes. Bernard d'Espagnat (op.cit.)
s'est cependant efforcé d'en sauver l'essentiel en postulant
l'existence d'un réel certes inconnaissable, mais dont pourtant
l'expérimentateur doit reconnaître la présence,
ne fut-ce que parce que les expériences visant à valider
ses hypothèses se heurtent à des résultats
précis sur le mode oui ou non. Ceci révèlerait
bien le fait qu'il y a quelque chose de " dur " derrière
les apparences sensibles et non un simple univers aléatoire.
C'est ce qu'il a nommé le " réel voilé
". Mais ce concept ne s'est pas diffusé, pour la raison
qu'il n'a guère d'intérêt pratique. Le réel
voilé demeure en effet, pour lui, non susceptible d'approche
expérimentale quelle qu'elle soit.
Aujourd'hui pourtant, on tend à
considérer que l'esprit humain a été ainsi
façonné par les nécessités de la survie
au cours de l'évolution qu'il ne peut procéder à
l'indispensable activité exploratoire sans se donner un but
lointain à atteindre. Les scientifiques seraient encore soumis
à ce conditionnement génétique. Ils ne rechercheraient
plus rien s'ils ne se persuadaient pas qu'il y a quelque chose de
"dur" à découvrir. Nous reviendrons sur
ce point important ultérieurement. Pourtant, on peut penser
que la science ne perdrait pas son dynamisme si elle se persuadait,
non qu'elle va à la découverte de quelque chose de
préexistant, mais qu'elle crée ce quelque chose, qu'elle
le construit (approche constructible) par le jeu de sa seule activité
exploratoire (voir ci-dessous, in fine).
Le réalisme empirique selon lequel on ne prend en considération
que les objets tels qu'ils nous apparaissent à travers nos
sens. On s'efforce de les décrire aussi précisément
et objectivement que possible, mais on ne prétend pas accéder
à leur être en soi. Cette description, dans la démarche
scientifique traditionnelle, est considérée nous l'avons
dit comme d'autant plus précise et objective que l'observateur
ne s'y implique pas. Les propositions (telle la loi de la chute
des corps de Newton) ne doivent pas dépendre de l'observateur,
mais être valables pour tous. On parlera aussi d'un réalisme
à objectivité forte (d'Espagnat, op.cit.). Le réalisme
empirique prend la forme d'un réalisme instrumental ou scientifique
lorsque les observations et propositions auxquelles on procède
sont généralement reconnues, par la communauté
des scientifiques, au moment considéré, comme représentant
un consensus momentanément acceptable, à partir duquel
dériveront de nouvelles hypothèses puis de nouvelles
expériences.
La plupart des scientifiques qui
s'en tiennent par raison au réalisme instrumental ne peuvent
sans doute pas s'empêcher de rêver, nous l'avons dit,
à une nature en soi dont ils se rapprocheraient progressivement.
Mais peu importe, les humains auxquels la science s'adresse n'étant
pas des essences mais des réalités matérielles
ont jusqu'à ces dernières années constaté
que le réalisme instrumental tel que défini dans ce
paragraphe offre un cadre philosophique suffisant.
Le
réalisme à objectivité faible qui est celui
de la physique quantique : tel observateur a observé tel
phénomène dans telles conditions. On ne peut en dire
plus du réel sauf à travers des opérateurs
(par exemple la fonction d'onde) mais ceux-ci ne fournissent que
les résultats statistiques provenant d'un grand nombre d'observations.
On connaît les grands concepts de la mécanique quantique
servant à "décrire" la nature : la non-détermination,
la superposition d'état, la non-séparabilité,
l'enchevêtrement (entanglement). Il en résulte que
l'observateur ne peut être séparé de l'observation.
Comme ses instruments, il fait partie de l'énoncé.
Les physiciens quantiques s'en tiennent généralement
là et ne formulent pas d'énoncés prétendant
s'appliquer plus précisément aux systèmes observés.
Mais très souvent, ils tendent à retomber dans les
habitudes du réalisme à objectivité forte.
C'est-à-dire qu'ils parlent couramment des particules, des
champs, du vide, du Big Bang, de l'espace-temps, comme s'il s'agissait
de réalités ultimes de la nature. Le grand public
s'y trompe et des philosophies (par exemple l'indéterminisme
appliqué au monde macroscopique) reposant sur des bases inexactes
se développent dans la société et peuvent conduire
celle-ci à des erreurs graves d'interprétation et
de comportement.
Vers la fin de la schizophrénie?
Tous ceux ayant commencé des études scientifiques
avant les toutes dernières années du XXe siècle
s'étaient habitués à l'espèce de schizophrénie
consistant à considérer deux mondes différents
et incompatibles auxquels ils s'adressaient selon la nature de leurs
travaux ou de leurs réflexions : le monde dit macroscopique
des objets courants et le monde quantique dit microscopique. Cette
incompatibilité faisait partie pour eux des nombreux mystères
de la nature, avec lesquels il fallait bien cohabiter. Cependant,
tout récemment, divers développements des sciences
obligent à établir des ponts entre ces deux mondes
et font espérer l'émergence d'une vision unifiée.
Cette vision, il faut le préciser, consacre indiscutablement,
sous certaines conditions, le triomphe de la physique quantique.
Celle-ci tend à devenir la mère des théories,
dont toutes les autres ne sont que des cas particuliers ou, si l'on
considère les sciences de la complexité dont nous
parlerons ultérieurement, des développements particuliers.
Il résultera de ce phénomène un bouleversement
profond de la façon dont les sociétés scientifiques
occidentales considéreront la nature et se considéreront
elles-mêmes. Le grand public lui-même ne pourra pas
rester en dehors de ce bouleversement, dont on ne mesure aujourd'hui
que les prémisses.
Plusieurs facteurs convergents ont provoqué l'émergence
de cette vision unifiée de la nature, autour des concepts
de la mécanique quantique :
En premier lieu, on trouve l'évolution interne à cette
dernière. Sans entrer dans les détails, ce qui dépasserait
et notre compétence et le cadre de cet article, on citera
l'effet de décohérence, évoqué à
partir de 1970 par le physicien Zeh et largement confirmé
depuis. Dans la mesure où les objets macroscopiques sont
constitués de systèmes quantiques caractérisés
par l'état de superposition (la fonction d'onde d'un système,
qui le définit, peut être le résultat de la
superposition de deux fonctions d'onde correspondant chacune à
une valeur mesurée), on pouvait s'attendre à ce que
ces objets macroscopiques soient eux-mêmes de façon
permanente en état de superposition. C'est l'apologue du
célèbre exemple du chat de Schrödinger qui était
mort ou vivant, ici ou là dans l'espace-temps. Or au contraire
les objets macroscopiques sont bien déterminés. Les
travaux sur la décohérence ont expliqué cette
étrangeté en montrant que la probabilité d'observer
un état superposé diminue rapidement avec le nombre
des variables. C'est le cas quand il s'agit d'un objet macroscopique,
aussi petit soit-il, puisqu'il comporte par définition plus
d'une particule quantique. La cohérence (génératrice
du phénomène d'interférence dans l'expérience
des fentes de Young traitant des particules unes à unes)
devient improbable au fur et à mesure que les interactions
augmentent. Grâce à ce phénomène, le
monde nous apparaît constitué d'évènements
et d'objets séparables.
Par ailleurs, les contradictions à la logique aristotélicienne
résultant de l'application du principe d'indétermination
(interdisant de connaître à la fois la position et
la vitesse d'une particule, si bien qu'un système peut être
à la fois ceci et son contraire) ont paru levées par
l'introduction, due à Robert Griffiths et développée
par Roland Omnès, de la logique dite des "histoires"
: l'évolution d'un système quantique se fait selon
des histoires différentes au sein de chacune desquelles on
peut retrouver la logique classique, de même d'ailleurs que
des sens du temps non réversibles, propre au temps tel que
nous le percevons (le temps quantique étant réversible).
Ceci permet alors de considérer que la logique du monde macroscopique,
celle du sens commun, n'est qu'un cas limite de la logique quantique.
Il en résulte que nos lois macroscopiques n'ont rien d'universel,
sont entachées de probabilités d'erreurs et doivent
donc être rejetées ou aménagées, au fur
et à mesure que l'on se rapproche du monde quantique(3).
Peut-être aussi, nous le verrons, faudra-t-il leur appliquer
le même traitement dans l'approche de certains aspects du
monde macroscopique lui-même.
Un deuxième facteur de rapprochement entre la physique classique
et la physique quantique tient à l'évolution des technologies
de l'instrumentation, qui nous rapprochent de plus en plus de l'atome
et de la particule - ou plutôt des entités quantiques
que l'on peut appeler ainsi dans la terminologie de la physique
macroscopique. Sans mentionner les accélérateurs de
particules, qui ont fait franchir le pas depuis longtemps, il faut
citer les nanotechnologies. Celles-ci, en plein développement,
conduisent à traiter la matière au niveau de la molécule
et même de l'atome. Or, plus on se rapproche de ce que l'on
appelle encore l'atome dans la physique macroscopique, on s'aperçoit
qu'il s'agit d'un système quantique répondant au principes
de superposition et d'indétermination évoqués
plus haut. Loin d'être gênantes, ces propriétés
donnent aux instruments faisant appel aux nanotechnologies des possibilités
sans commune mesure avec celles permises par la physique traditionnelle.
Ainsi, pour prendre l'exemple bien connu de l'ordinateur quantique(4)
c'est la propriété du bit quantique, en état
de superposition, d'opérer en dehors de l'espace-temps qui
lui permet de procéder à des opérations de
calcul hors de portée des calculateurs au silicium.
Mais il est un troisième domaine, moins connu, qui oblige
à établir des ponts entre le monde macroscopique et
le monde quantique. Il s'agit des travaux sur la conscience. Certains
physiciens, tels Penrose, avaient déjà voulu expliquer
les propriétés de la conscience, paraissant parfois
se situer hors du temps et de l'espace, par l'existence de systèmes
quantiques au niveau des neurones. Ces hypothèses n'ont pas
été confirmées à ce jour. Par contre,
il devient de plus en plus évident que le dispositif cérébral
qui permet de se représenter consciemment le monde, et de
se représenter la conscience elle-même, est d'une autre
nature que celui par lequel le réalisme instrumental se représente
l'observateur face aux objets du monde. Le Je conscient n'est pas
séparable de ce qu'il observe, contrairement à l'illusion
répandue par le scientisme macroscopique (y compris quand
il s'observe lui-même, évidemment). Comme l'avait déjà
indiqué Dennett, le Je conscient n'est pas un souverain juge
disposant d'un tableau de bord lui apportant toutes les données
instrumentales disponibles, afin qu'il se donne une image du monde
aussi proche que possible de la réalité de celui-ci.
Le Je conscient est l'attribut d'un système biologique fruit
de l'évolution, qui ne contemple pas le monde d'une façon
désintéressée, mais agit en son sein en le
transformant. Agir dans le monde et le transformer peut être
entendu comme y ajoutant de la complexité en rapprochant
et combinant des éléments du monde plus simples. Il
s'agit en fait d'une propriété du monde, tel qu'il
nous apparaît (au plan macroscopique).
Depuis le Big Bang, les éléments
simples de la matière se sont unis en atomes plus complexes.
La vie a pris le relais, par l'intermédiaire de molécules
entrant en symbiose pour produire des cellules puis des organismes.
Certains de ces organismes à leur tour se sont trouvés
dotés de systèmes nerveux capables de traiter les
représentations fournies par les sens au sein de modèles
intégrant des données d'origines différentes
et susceptibles de projection dans le passé et dans le futur.
Enfin, ces systèmes nerveux ont spécialisé
certains de leurs neurones dans un rôle d'agents capables
d'observer le système au travail et de générer
des pensées, produits de cette observation et réagissant
sur ledit système. Les travaux sur la conscience artificielle
donnent à cet égard des modèles qui semblent
très convaincant de ce qu'est le mécanisme conscient(5).
Or dans cette optique, la conscience est inséparable du reste
du réel au sein duquel elle opère, par l'intermédiaire
de l'organisme vivant doté de cette propriété.
Loin d'observer le réel, elle le construit.
Ceci ne veut pas dire que la physique quantique fournira immédiatement
les moyens de mieux analyser les mécanismes conscients, non
plus d'ailleurs que ceux ayant été aux origines de
la vie, qui semblent relever de la même logique de l'émergence
constructible. Par contre, l'ensemble des sciences macroscopiques
qui reposent sur des observations conscientes du monde devront être
revues à la lumière de certains des principes de la
physique quantique, notamment l'enchevêtrement entre observateur
et observé. Ceci signifie-t-il que les modèles nécessaires
à la description scientifique du monde macroscopique devront
dorénavant appliquer le formalisme mathématique (encore
très ésotérique) indispensable à la
mécanique quantique. Pourront-ils se contenter d'approximations
? Devront-ils faire appel à d'autres formes de modélisation,
par exemple celles des logiques informatiques constructibles utilisées
dorénavant pour simuler la vie et la conscience artificielle
? Sans doute un peu des trois. Mais discuter ce point nous entraînerait
trop loin.
Plusieurs questions restent de toutes façons à regarder.
Les premières concernent l'origine de ce Je conscient qui,
par exemple, m'a permis de procéder aux analyses qui composent
cet article. Qu'est-ce qui s'est manifesté à travers
moi? Plus généralement, comment le Je conscient a-t-il
émergé, tout au long de l'évolution du monde
animal ? Comment peut-on analyser ses mécanismes, afin de
renforcer si possible leur efficacité.
Mais la vraie question est bien
plus profonde et nous ramène à l'indétermination
quantique : quelle valeur attribuer aux jugements que le Je conscient
porte sur lui-même, étant donné qu'il est enchevêtré
(entangled) avec ce qu'il décrit. Poser cette question peut
peut-être nous conduire à évoquer, sinon à
résoudre, une des difficultés que Roland Omnès
(op.cit.) voyait subsister dans la physique quantique : nous le
citons : "S'agit-il d'une question
plus profonde sur la nature même de la physique, portant l'interrogation
sur son entreprise "cartésienne" de réduction
de la réalité à une image mathématique
(ndlr : nous dirions plus généralement "à
un modèle"). C'est une éventualité nouvelle
que l'on ne peut écarter, maintenant que la théorie
et la réalité s'accordent en tous points, sauf un
seul : l'unicité intrinsèque au réel, face
à la multiplicité des possibles, inséparable
de la théorie".
Notes :
(1) Bernard d'Espagnat, Traité de physique
et de philosophie, (Fayard, 2002.
(2) Lire notamment Michel Bitbol, L'aveuglante
proximité du réel, Flammarion, 1998.
(3) Voir sur ce sujet "Les racines quantiques
du monde classique" de Roland Omnès (Pour la Science,
Décembre 2001, p. 38).
(4) Lire "A shortcut through time, the path
to quantum computer" de George Johnson, Alfred A. Knopf, 2003
(5) Voir Alain Cardon, "Modéliser et
concevoir une machine pensante", Automates intelligents, 2003.
© Automates
Intelligents 2003
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